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Non Monsieur Cymes, le sucre n’est pas une drogue, et les rillettes non plus !

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Michel Cymes, journaliste et médecin, sur RTL : « le sucre est une drogue » nous dit-il

(replay à retrouver ici)

Une drogue dure, pire que la cocaïne. Sous l’effet du sucre, le cerveau libère de la dopamine, hormone du plaisir. Puis, sous l’effet de l’insuline pancréatique, le sucre pénètre dans les cellules, ce qui occasionne un coup de pompe et donne envie de recommencer. Au bout du compte, on aboutit à une catastrophe de santé publique : obésité, diabète, maladies cardiovasculaires, cirrhose non alcoolique, et oh, horreur, vieillissement prématuré.

Et ce n’est pas fini : pour nous faire consommer davantage, l’industrie agroalimentaire dissimule  du saccharose dans le ketchup, le pain blanc, les petits pois en conserve, les hamburgers, les plats industriels.

Michel Cymes nous explique ce qu’il convient de faire : entreprendre un sevrage pour sortir de notre addiction. Il faut bannir les confiseries, les pâtisseries, et autres produits contenant du sucre. Pour ne pas risquer un syndrome de manque avec hypoglycémie et malaises, il convient de le faire progressivement.

Michel Cymes n’est pas seul à penser ainsi. À la suite des Puritains américains, nombreux sont ceux qui considèrent que le plaisir des sens est pernicieux et qu’il conduit à la déchéance physique et morale. Mais il s’avère que cette vision est scientifiquement indéfendable. Certes, dans la mesure où on a faim et où on éprouve une appétence pour un aliment donné, c’est bien la recherche de plaisir qui nous conduit à manger, mais contrairement à ce que prétend Michel Cymes, ce plaisir ne se maintient pas et se transforme en déplaisir dès lors qu’on arrive au rassasiement. Ce n’est que dans certains cas particuliers, comme on va le voir, que le système se détraque et qu’on aboutit à des consommations abusives.

En fait, différentes conférences de consensus de spécialistes des troubles du comportement alimentaire ont conclu qu’aucun aliment ne remplit les critères de substance addictive tels qu’ils sont définis scientifiquement. Aucun aliment n’entraîne de syndrome de sevrage à l’arrêt de la consommation, comme cela se voit dans l’alcoolisme chronique ou l’héroïnomanie. Ensuite, il n’y pas de tolérance, c'est-à-dire d’augmentation progressive des doses consommées afin d’obtenir le même effet. Les études portant sur les récepteurs cérébraux de la dopamine, ainsi que de neuro-imagerie cérébrale se sont avérées non concluantes. On n’est pas non plus parvenu à établir un lien entre une préférence pour les produits sucrés, ou bien lipidiques, et l’obésité.

Toutefois, si l’addiction au sucre ou à d’autres aliments (food addiction) est un mythe, il n’en reste pas moins qu’un processus addictif est bel et bien à l’œuvre dans certaines frénésies consommatoires, qu’il s’agisse d’ailleurs de produits uniquement sucrés, ou gras et sucrés ou encore uniquement gras. Il s’agit là de ce qu’on appelle une addiction comportementale. Dans les addictions comportementales alimentaires (eating addictions),  on répond à un mal-être, une souffrance, par une frénésie alimentaire. il s’agit d’ailleurs moins d’une recherche de plaisir que de l’évitement d’un déplaisir. Mais plus on évite la souffrance, et moins on la supporte. Si bien que peu à peu, on mange de plus en plus souvent pour éviter des désagréments de plus en plus petits. C’est en cela qu’on est dans l’addiction.

Sans doute Michel Cymes pourrait-il rétorquer que je cherche la petite bête. Il aurait tort. Car selon la théorie qui l’emporte, la politique à suivre s’avère radicalement différente.

Si on adhère à la notion d’addiction à des aliments, on désigne clairement les coupables, en l’occurrence l’industrie agroalimentaire qui cherche à nous faire consommer tant et plus de façon particulièrement machiavélique. Et la solution apparaît comme simple : il convient de ne plus consommer. Les pouvoirs publics peuvent agir en décourageant la consommation, si ce n’est par des interdits (on garde un mauvais souvenir de la prohibition américaine de l’alcool), tout au moins par des taxations de produits ciblés.

Enfin, les personnes obèses ou boulimiques sont elles aussi satisfaites, car il leur devient facile de se victimiser. Ne vaut-il pas mieux être une victime innocente plutôt qu’une personne qui ne se prend pas en charge ? Ne vaut-il pas mieux consulter un avocat pour réclamer des dommages et intérêts, plutôt que d’aller voir un psy ?

Ces produits qu’on aura baptisés « junk-food » ou « calories vides » — quand on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage — est-ce si grave, somme toute, de vouloir en décourager la consommation ? Eh bien, il s’avère que oui.

Imaginons un instant que les produits sucrés disparaissent pour de bon. La majorité d’entre nous irait chercher son plaisir ailleurs. Et une minorité, qui actuellement présente une addiction au comportement alimentaire se replierait sans doute sur d’autres formes d’addictions afin de calmer ses souffrances : des addictions comportementales comme l’addiction au travail ou le sport compulsif (socialement valorisés), mais aussi le jeu pathologique, l’addiction aux écrans, les achats compulsifs ; à moins que ces personnes ne basculent du côté des addictions à des produits (alcool, tabac, médicaments psychotropes, opiacés…)

Mais nous ne sommes pas dans ce monde. Les produits sucrés existent, et sont présents partout autour de nous. Ne pas les consommer, que ce soit pour ne pas devenir dépendant ou que ce soit pour ne pas grossir, entraîne une lutte permanente et conduit à un état qu’on nomme la restriction cognitive.

Les produits alimentaires interdits deviennent de plus en plus désirables. On cherche à contrôler son alimentation, au lieu de suivre ses appétences, d’écouter sa faim et son rassasiement. Plus le temps passe, et plus le contrôle devient difficile à maintenir, jusqu’au moment où on craque. Les personnes en restriction cognitive alternent ainsi des périodes de contrôle strict (des régimes, quoi…) et des périodes de relâchement où le poids s’envole.

Mes collègues et moi avons bien l’habitude des ces différents problèmes. Nous aidons les mangeurs émotionnels par le biais d’un travail psychothérapeutique visant à augmenter leur tolérance à leurs émotions et à leurs pensées pénibles. Nous aidons les personnes en restriction cognitive en leur réapprenant à manger sur un mode intuitif, c'est-à-dire en fonction de leur faim, de leur satiété, de leurs appétences. Plutôt que d’interdire de consommer les produits sucrés et gras, nous leur apprenons à les consommer sans aucune culpabilité, comme ils doivent l’être, c'est-à-dire avec un grand plaisir, sur un mode de dégustation. Et, oh miracle, peu à peu, les abus disparaissent, car on s’aperçoit que manger beaucoup de la même chose provoque une usure du plaisir, et non pas une augmentation du désir.

Le concept d’addiction à la nourriture, apparemment si évident, est en définitive une fausse bonne idée, sans réelle assise scientifique. Contrairement à ce que prétendent les néo-Puritains, le plaisir alimentaire diminue au fur et à mesure qu’on mange, si on sait manger en étant attentif à son plaisir.

Et si on ne le sait pas, c’est parce que les discours moralisateurs nous auront conduit à manger avec angoisse et culpabilité, gâchant notre plaisir, après lequel nous ne pouvons plus cesser de courir. Ou bien c’est parce que manger est devenu pour nous un moyen de ne pas souffrir, et que nous sommes devenus des Princesses au petit pois, ne tolérant plus quoi que ce soit.

Mes collègues et moi voyons là des troubles qui sont parfaitement curables, et ceci fait, la personne retrouve alors généralement la capacité à prendre plaisir à déguster bonbons et pâtisseries, nougats et chocolats, sans excès. Elle est pas plus belle ainsi, la vie ?

Dr Gérard Apfeldorfer

Psychiatre

Président du Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids (www.gros.org)

Publié par Association GROS le