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BOOTYFUL. Normes, critères, apparences et excès

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bootyful france TV

Un documentaire France.tv. à voir

Depuis le 19 décembre 2021, ce documentaire, intitulé « Bootyful » et réalisé par Rokhaya Diallo, est disponible gratuitement en streaming sur France TV Slash. Sophie Cheval, psychologue spécialisée dans les souffrances liées à l’apparence physique et que nous connaissons bien au GROS puisqu’elle y est formatrice, est interviewée dans ce documentaire.

Bootyful ... Par ce jeu de mot 1, vous aurez compris que Rokhaya Diallo fait allusion à la beauté des fesses ! De la France aux Etats-Unis, en passant par le Brésil, le documentaire « Bootyful » interroge sur l’engouement international pour les fesses des femmes et analyse les représentations du fessier dans les productions audiovisuelles.

L’histoire des fesses des femmes est assez remarquable ...

Mame-Fatou Niang, maitresse de conférence en french studies, explique que « de tout temps, de la Vénus de Callypygos de la Grèce Antique à la Dynastie Ming en Chine, jusqu’à une époque un peu plus proche de nous, comme les cours européennes du 17ème ou 18ème siècle, la fesse est la partie du corps féminin qui est un symbole de fertilité, de beauté, d’érotisme. »

A partir du triste exemple de Sarah Barrtmen, elle montre comme les « grosses fesses » sont progressivement associées aux « femmes noires », aux « femmes colonisées ». En étudiant le corps des femmes, un certain nombre de caractéristiques vont être définies par des médecins et des anthropologues et contribueront à classer ces personnes dans une échelle inférieure de l’humanité. Après sa mort, le corps de Sarah Barrtmen sera disséqué ; ses organes sexuels, son postérieur, son cerveau seront exposés au Musée de l’Histoire Naturelle à Paris jusqu’en 1974 avant d’être rendue à l’Afrique du Sud en 2002 pour que cette dame soit enterrée plus dignement.

Un nouveau critère de beauté ...

Autrefois, les fessiers constituaient une partie de l’anatomie qui se devait d’être discrète et cachée. Comme le souligne Ovidie, réalisatrice : « Moi je me souviens quand j’étais ado, avoir des grosses fesses, c’était la honte. Il fallait cacher ses fesses, on nouait les pulls autour de la taille. Il fallait avoir les hanches étroites, le cul plat. »

Le modèle filiforme des années 1990 semble très lointain. A l’époque, il fallait être la plus fine possible, presque invisible. Aujourd’hui, des femmes de plus en plus nombreuses, affirment des silhouettes beaucoup plus amples et arrondies. « On est passé du wonder-bra au jean push-up » poursuit Ovidie. Depuis les années 2010, ce ne sont plus les poitrines généreuses qui font chavirer les têtes mais bien les fessiers charnus. Ovidie explique que, dans les années 1990-2000, un des premiers critères de beauté des actrices de films porno était leur poitrine : « Enormément d’actrices se sont fait faire des augmentations mammaires. Après, ça a commencé à moins se faire ; au fur et à mesure que les augmentations mammaires ont disparues, les actrices se sont fait injecter de la graisse dans les fesses. [...] Ce qui passe en avant maintenant, c’est la forme des fesses, leur volume. »

Les fesses proéminentes, rondes et pleines sont désormais portées aux nues, s’affichent sur tous les écrans, dans les clips, sur les réseaux sociaux, dans les émissions de télé-réalité,

jusqu’à devenir le critère de beauté par excellence. Elles sont présentées comme un symbole d’émancipation des femmes.

Une norme sexiste et un moyen de pression supplémentaire imposé aux femmes ...

Cette nouvelle norme encourage les femmes à faire appel à la chirurgie esthétique pour avoir des formes parfois inaccessibles. En effet, on ne recherche pas la grosseur de l'ensemble du corps, mais uniquement la grosseur des fesses. Par exemple, la silhouette de Kim Kardashian, influenceuse très suivie sur les réseaux sociaux, est impossible d'accès car elle a des hanches développées, et malgré ses grossesses, un ventre plat.

Ocean Pacifik se définit comme une « vixen », c’est-à-dire une « femme qui assume une féminité exacerbée et qui revendique une certaine sexualisation de son corps. Elle a des formes, est en chair, est tatouée ». Tout en se collant des étiquettes de « femme moderne, sexy, glamour, qui a un fort caractère, qui a des formes généreuses, qui fait de son corps un art », elle témoigne des dérives de la chirurgie esthétique : « J’ai commencé par mon nez, ensuite j’ai refait mes seins, une liposuccion, un BBL2 (on prélève de la graisse au niveau de l’abdomen et on le réinjecte dans les fesses). C’est aussi un engrenage : quand on commence, c’est difficile d’arrêter. Il y a aussi des ratés qui peuvent avoir de graves conséquences sur sa vie sociale, psychologique. Je suis tombée en dépression. Les dégâts étaient horribles. »

L’apparence physique et ses excès ...

Le témoignage de Thierry Ktorza, chirurgien plastique, montre comme le culte du corps renforcé par une certaine insatisfaction corporelle et l’envie de ressembler aux influenceuses célèbres peut mener vers la chirurgie esthétique. « Les personnes comme Kim Kardashian ont popularisé cette demande chirurgicale. Cette chirurgie touche, dans quasiment 100% des cas, les femmes. Tous les âges sont représentés : de la très jeune femme à la femme de 50 ans. Avec une prépondérance de femmes d’origine africaine, de l’Afrique du nord ou toute l’Afrique, parce qu’il y a vraiment une demande chez la femme africaine d’avoir les fesses généreuses ou rebondies. »

Certaines sont prêtes à dépenser des sommes excessives pour bénéficier des différents types de chirurgie esthétique pratiqués sur le fessier : « L’implant fessier [pour coût estimé à 8000 euros] est une technique relativement simple : on met un implant à l’intérieur du muscle fessier, au niveau de ses fibres musculaires et l’implant va être recouvert du muscle fessier. Il y a des injections d’acide hyaluronique [pour coût estimé à 5000 euros]. Et le Brazilian Butt Lift [pour coût estimé entre 8000 et 12000 euros] : les hanches et les faces internes des cuisses ont été aspirées et tout a été réinjecté au niveau des fesses et du creux sur le côté des fesses, en ayant affiné le contour de la fesse. »

A travers le monde, l’idée de transformer son corps s’impose, avec notamment le droit à la beauté ...

Au Brésil, il est tout à fait possible d’offrir une opération de chirurgie plastique comme cadeau à quelqu’un. Alexandra Loras, autrice et consultante en diversité, explique : « La chirurgie esthétique au Brésil est tellement démocratisée qu’il existe le droit à la beauté, qui permet à

l’Etat de financer 500 000 opérations de chirurgie esthétique par an. Les jeunes adolescentes ont très souvent recours à la chirurgie esthétique, avant même d’avoir terminé leur développement hormonal. »

Il est très compliqué pour les femmes d'échapper à ces normes ...

Comment se sentir bien dans sa tête quand on essaie de se conformer à des modèles inaccessibles ? Ce désir irréaliste pousse trop de femmes à croire qu’elles peuvent dominer leur corps.

Sophie Cheval, psychologue clinicienne et formatrice au GROS, nous éclaire sur les critères de beauté : « Les critères esthétiques, qu’ils s’agissent des fesses ou d’autres parties du corps, nous font perdre complètement de vue que notre corps a d’autres fonctions qu’une fonction esthétique. Sur le plan psychologique, ça a énormément de conséquences. C’est-à-dire que ça alimente une anxiété permanente de savoir qu’à chaque fois qu’on fait quelque chose, qu’on prend la parole en public, qu’on est simplement en train d’exercer son métier, de faire des choses complètement banales dans la vie, on est toujours sous le regard d’autrui en tant qu’objet esthétique. On sait que cette zone de notre anatomie est particulièrement scrutée, évaluée mais on ne peut jamais vraiment la voir telle que les autres la perçoivent : en 3D, en mouvement, en spontanéité. Peut-être que c’est là que réside une des principales sources d’angoisse par rapport à nos apparences et à nos fessiers en particulier. »

Elle explique que dans les milieux lesbiens, dans les milieux où les femmes ne cherchent pas à séduire des hommes, la pression est moindre : « Le fessier reste la zone du corps la plus sexualisée, avec une différence entre les genres. C’est une zone extrêmement sexualisée pour les femmes, mais qui, dans l’espace public, est relativement absent pour ce qui concerne les hommes. Les études montrent que dans les communautés lesbiennes, les critères esthétiques sont beaucoup plus souples d’une personne à l’autre : à partir du moment où on a choisi, décidé de ne plus souscrire à l’hétérosexualité dominante et donc à ne plus s’assujettir au regard esthétisant des hommes, on récupère du bien-être. »

Adopter une beauté flexible et choisie ...

Pour compléter ce documentaire, je vous incite à lire « Belle autrement » dans lequel Sophie Cheval nous apporte de nombreux éclairages sur l’apparence physique : « Se voir comme un symbole de beauté ou s’identifier à ses défauts physiques, revient toujours à se définir par le biais de son apparence. »3

Par la métaphore des lunettes4, Sophie Cheval explique « qu’en nous regardant au travers des lunettes de la beauté, nous avons une vision partielle ou partiale de nous-mêmes. » Et elle nous propose de ne plus regarder ce que ces lunettes nous montrent mais d’apprendre à observer ces lunettes elles-mêmes et donc à changer de perspective. « Autrefois, le corps était un outil de travail et de production. En libérant notre corps de l’esclavage de la production économique, nous l’avons asservi à l’injonction esthétique. Nous le regardons comme une parure, une décoration. Les études montrent que l’insatisfaction corporelle est d’autant plus grande que le corps est envisagé comme un objet esthétique, destiné à être observé et évalué, plutôt que comme un processus dynamique, appelé à accomplir différentes fonctions. »5

Selon Sophie Cheval, choisir l’esthétisme que nous voulons6 permettrait d’échapper aux normes de l’apparence physique et de la beauté. « Il ne s’agit pas de rejeter en bloc les invitations à la beauté mais de choisir celles auxquelles nous souhaitons répondre et la manière dont nous souhaitons y répondre. » Se faire beau cesse alors d’être une injonction et devient une proposition que nous pouvons adopter ou pas, selon le contexte et le moment dans lequel nous nous trouvons.

« Je ne peux pas tout changer dans mon apparence physique, parce que mon corps a ses limites. Mais je peux tout le temps changer mon apparence et être mille fois belle d’être différente ; et montrer la facette que j’ai décidé de mettre en avant aujourd’hui et parce qu’ainsi j’éprouve que ça fait sens. »7

Florence URBAIN

Association GROS

Pour voir le documentaire Bootyful : https://www.france.tv/slash/bootyful/ c'est ICI

  • 1. Bootyful (booty : cul / beautiful : beau)
  • 2. Brazilian Butt Lift
  • 3 4 et 5. CHEVAL,S. Belle autrement – En finir avec la tyrannie de l’apparence. Paris, Ed Armand Colin, 2013 p 140-141.
  • 6 et 7. CHEVAL,S. Belle autrement – En finir avec la tyrannie de l’apparence. Paris, Ed Armand Colin, 2013 p 178- 179.

À propos

Documentaire 1x40’

Depuis le début des années 2010’s, les fesses ont gagné leurs lettres de noblesses.

Cette partie de l’anatomie qui autrefois devait être discrète et cachée s’affiche aujourd’hui sur tous les écrans. Les jeunes générations ne craignent plus les fesses rebondies. Au contraire, celles-ci étant portées aux nues sur les corps des plus grandes stars interplanétaires, sont devenues un idéal. Aujourd’hui ce ne sont plus les poitrines généreuses qui font chavirer les têtes mais bien les fessiers charnus.

On peut pourtant s’interroger sur le caractère véritablement libératoire de ce nouveau critère de beauté constituant un objectif difficilement accessible pour la plupart des femmes. S’agit-il d’une norme sexiste ou au contraire d’une émancipation des corps ?

De la France aux Etats-Unis en passant par le Brésil, « Bootyful » interroge cet engouement international pour les fesses des femmes.

Réalisation : Rokhaya Diallo
Écrit par : Rokhaya Diallo
Production : Sébastien Folin - La Belle Télé 
Avec la participation de France Télévisions
Avec le soutien du CNC 
Avec : Ovidie, Liza Monet, Mame-Fatou Niang, Soraya Rhazel, Maïmouna Coulibaly, Jok’air, Alexandra Loras, Kiyémis, Magali Berdah, Dr Thierry Ktorza, Sophie Cheval, la vixen Pacifik’s, AJ (influenceuse américaine)
Danseuse : Aoki SnakeMoan
Chef Opératrice / Monteuse : Cécile Quiroz
Étalonnage : Jean-Ousmane Mbaye
Musique : Dandyguel

Son : Loïc Chautemps
Mixage : POINT 12

Distribution : La Belle Télé

Publié par Association GROS le