Mercredi 24 juillet 2019

Portrait de Association GROS
60 millions de gros et moi et moi…

Dr Jean-Philippe Zermati (nutritionniste, Paris), Dr Gérard Apfeldorfer (psychiatre, Paris)

Certes, le comportement alimentaire a pour fonction d’apporter à notre organisme l’énergie et les nutriments qui lui sont nécessaires. Mais ce n’est pas là sa seule utilité. Il a aussi la charge de contribuer à notre équilibre émotionnel et de nous identifier socialement, de faire de nous une personne inscrite dans une culture, une société, une époque. Or bien souvent quand on le rappelle, ce n’est que pour mieux l’oublier. Les régimes et les conseils nutritionnels qui obstinément ambitionnent de nous apprendre à manger au nom de l’intérêt supérieur de notre santé et de notre poids le font bien souvent au détriment de ces simples évidences et nous mettent parfois plus en péril qu’ils ne nous secourent.

Les aliments protègent et réconfortent

Même s’ils n’en ont guère conscience, les moins stressés d’entre nous mangent aussi pour se réconforter. Leur nourriture leur permet plusieurs fois par jour de diminuer leur niveau de stress, d’atténuer leur tension nerveuse. Chaque fois que nous mangeons, nous secrétons des substances qui nous apaisent et nous rendent même plus résistants à la douleur physique. Nous éprouvons en mangeant des émotions agréables qui viennent neutraliser d’éventuelles émotions négatives ou tout simplement accentuer notre bien-être. Manger procure un réconfort discret et si permanent que, comme un bruit de fond, nous n’en prenons conscience que lorsqu’il cesse.
Surtout ces émotions positives ont le grand intérêt de participer aux mécanismes de rassasiement et à notre capacité à consommer les quantités d’aliments qui correspondent à nos besoins énergétiques. C’est dire si elles ne sont pas superflues.
Quoi de plus naturel, alors, que certains, plus souvent que d’autres, soient tentés d’utiliser ce moyen commode et facilement accessible pour se soulager de leur angoisse, leur colère, leur tristesse… Ils utilisent les aliments, notamment les plus riches, les plus gras ou les plus sucrés, comme un moyen de défense rudimentaire contre les agressions psychiques dont ils sont victimes. Tant qu’il n’entrave pas la vie psychique et ne met pas en péril notre poids ou notre santé, pourquoi s’inquiéter de ce phénomène. Un coup de blues ? Mars et ça repart ! Au repas suivant l’appétit sera réduit d’autant et tout sera pour le mieux.
Cependant, pour que les choses se passent ainsi, il est nécessaire de penser du bien de ce qu’on ingère. Faute de quoi, cet effet de réassurance est perdu et, incapable de trouver le réconfort, on ne parvient plus à s’arrêter de manger ! Mais, du fait des évolutions de notre relation à la nourriture au sein de nos sociétés, on a tout à la fois de plus en plus besoin de ce réconfort, et on parvient de moins en moins à l’obtenir !
Deux changements importants sont responsables de cette situation: d'un côté, les moyens de se réconforter sont moins nombreux; de l'autre, la diabolisation des aliments fait manger davantage.

Les autres moyens de se réconforter sont rares

D’une part, les moyens de défense rudimentaires se raréfient. Il y a peu d’années, il était encore possible de calmer ses tensions en fumant une cigarette ou en buvant un verre d’alcool. Comme les mœurs étaient moins civilisés, pour passer leurs nerfs, certains pouvaient encore s’en prendre à leur compagne, leurs enfants, leurs employés, leurs subalternes ou tout autre plus petit que soi. D’autres prenaient leur voiture et roulaient à tombeau ouvert sur l’autoroute. Bref, il existait toutes sortes de façons de faire baisser la pression qui, aujourd’hui, sont devenus répréhensibles. Force donc est de se rabattre sur les seuls moyens licites qui existent encore : les aliments et les médicaments.
Ainsi, dans le contexte d’abondance et de disponibilité alimentaire que connaissent les sociétés occidentales, manger est donc devenu le moyen le plus courant de lutter contre le stress.

La diabolisation des aliments fait manger davantage

D’autre part, chaque jour de nouvelles études démontrent les relations entre la santé et l’alimentation. Ce qui modifie nos attentes à l’égard de cette dernière.
Nous attendons dorénavant de notre alimentation qu’elle augmente notre capital santé et ne nous fasse pas grossir. Progressivement, l’idée que certains aliments sont bons ou mauvais pour le poids s’impose à l’esprit de chacun. Cette idée est largement renforcée par les messages de santé publique qui font la promotion des fruits et des légumes tout en incitant à la réduction des aliments les plus riches. La conséquence de ces messages simplistes est que chacun se croit autorisé à consommer sans limite et en toute impunité les aliments « diététiquement corrects », et ne sait plus manger les aliments les plus nourrissants autrement qu’en dépassant sa faim. Les aliments sont consommés avec des émotions négatives, telle que la culpabilité ou l’anxiété, qui empêchent le réconfort de s’installer. Dès lors, les mécanismes de rassasiement ne jouent plus leur rôle et l’individu finit par ne plus être en mesure de manger les quantités de nourritures qui lui seraient nécessaires. La plupart du temps, il mange trop et grossit.
On sait aujourd’hui, depuis les travaux des psychologues de l’alimentation, que tout aliment contaminé par une substance considérée comme nocive sera consommé avec culpabilité ou plus simplement rejeté. Or désormais, le sucre et le gras sont mis au rang d’aliments dangereux… Il est donc impératif que les pouvoirs publics réfléchissent à des messages non stigmatisants.
La difficulté de manger sereinement, sans arrière pensée, sans culpabilité, sans doute, semble caractériser nos sociétés et empêche les aliments de nous réconforter.

La diabolisation des aliments conduit à la stigmatisation des gros

Toutefois l’effet le plus dévastateur de la diabolisation des aliments réside dans la stigmatisation des personnes qui les consomment.
En 1995, deux psychologues, Carol Nemeroff et Richard Stein, ont pu démontrer que les personnes qui consommaient de « bons aliments », jugés non grossissants, étaient créditées de caractéristiques morales positives évoquant la maîtrise de soi et le contrôle, alors que celles qui consommaient de « mauvais aliments », jugés grossissants, étaient affectées de caractéristiques négatives évoquant l’absence de maîtrise et le laisser aller. Ils identifiaient ainsi l’existence d’aliments dotés de propriétés « biomorales ».
Par ailleurs, les campagnes de prévention ou les régimes amaigrissants invitent les citoyens ou les patients, selon le cas, à contrôler leur alimentation sur un mode volontariste. Il leur faut se raisonner et manger en s’astreignant à un contrôle mental qui définit les aliments qu’ils doivent manger ou ne pas manger ainsi que leur quantité, leur fréquence ou leur répartition tout au long de la journée ou de la semaine. Ce que, précisément, il n’est pas possible de faire sur une longue période. Cette manière de manger, par opposition à l’alimentation naturelle contrôlée inconsciemment par les sensations alimentaires, entraîne inévitablement des pertes de contrôle qui seront interprétées comme des défaillance de la volonté et renforceront l’idée que les personnes souffrant de problèmes de poids sont elles-mêmes défaillantes.
Les gros, tout au long de leur vie, seront victimes de ces préjugés et en subiront les conséquences. Ils seront moqués à l’école, moins bien notés que leurs camarades. Ils auront plus de difficulté à réussir dans leurs études, seront discriminés à l’embauche, progresseront moins et moins vite dans leur carrière. Ils se marieront avec des personnes de classe socio-économique inférieure à la leur. Ils seront moins bien soignés par l’institution médicale et seront maltraité dans les services publics.

GROS PLAN: les gros à l'index

  • À Singapour, le ministre de la Santé a proposé que chaque élève soit noté en fonction de son poids. La note serait portée sur le bulletin scolaire afin de permettre aux parents de suivre les progrès de leur enfant.
  • En Grande-Bretagne, le NIH, National Institute of Health propose d’arrêter le traitement des personnes obèses qui se refusent à changer leurs habitudes alimentaires. Les hôpitaux d’Est Anglie annoncent quant à eux qu’ils ne pratiqueraient plus d’opération de la hanche chez les personnes obèses. On surveillera aussi davantage les enfants, qui seront fréquemment pesés, et le cursus scolaire comprendra des leçons obligatoires de diététique.

La honte affecte l'estime de soi

Ensuite, la société leur inflige une une stigmatisation. Stigmatiser consiste à faire honte et à porter sur l’individu un jugement moral péjoratif. La honte d’être gros est engendrée par le jugement des autres, qui remet en question sa persona, le personnage social qui nous représente à nos yeux et aux yeux des autres. Elle atteint donc l’individu dans sa définition même, dans son identité. Elle engendre un sentiment d’illégitimité, de déchéance privée ou publique. Elle ne peut pas être dite, ne peut qu’être niée ou dissimulée. Elle dévalorise toute réussite, remet en question les investissements psychiques narcissiques, sexuels ou d’attachement.
La honte persiste même lorsque cesse l’humiliation, par exemple même en cas d’amaigrissement. Elle peut être réactivée à chaque nouvelle situation de rejet et se potentialiser.
L’estime de soi est profondément affectée par la honte, de même que les relations sociales. Chez autrui, les manifestations de honte suscitent la pitié ou la compassion, la gêne ou le mépris. La honte est difficile à dire, mais aussi à entendre.

Un résultat contraire à celui escompté

Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, le mauvais sort qui est fait aux gros ne les dissuade pas de manger. Bien au contraire.
D’une part, les déjà-gros rongés par la honte d’être ce qu’ils sont, par la culpabilité de ne pas manger ce qu’ils doivent, par l’angoisse de continuer à grossir tant et plus chercheront un réconfort malheureusement inaccessible dans une nourriture qui ne fera que renforcer la mauvaise estime qu’ils ont déjà d’eux-mêmes.
D’autre part, les "pas-encore-gros", hantés par la peur de se trouver exclus de la société des minces, se voient toujours plus gros qu’ils ne sont. 40 % des jeunes de moins de 15 ans ont déjà fait un régime. 70 % de la population déclare être insatisfaite de sa corpulence. Ce qui est bien supérieur au 40 % de personnes en surpoids ou obèses. Convaincus qu’ « un poids qu’on ne surveille pas ne peut qu’augmenter sans limite », tous surveillent préventivement leur alimentation et adoptent des comportements de restriction qui risquent fort de les conduire aux prises de poids tant redoutées.
Si bien qu’en fin de compte, la stigmatisation empêche les déjà-gros de maigrir et finit par faire grossir les pas-encore-gros.

Les nouvelles névroses de la société occidentale

Les racines de la honte faite aux gros sont à rechercher dans une opposition dialectique : le consumérisme qui fonde nos sociétés s’oppose à un puritanisme hygiéniste.
Cette opposition ouvre la voie à une névrotisation des comportements alimentaires : lorsque les tentations sont nombreuses, que la satisfaction des désirs est interdite, cela ne laisse place qu’à la frustration ou la culpabilité. Au moment où les interdits sexuels perdent de leur puissance, de nouveaux interdits se développent dans le champ alimentaire. Ce n'est plus dans le domaine sexuel que se situent les désirs exacerbés, les interdits sociaux, les discours moraux, les transgressions follement excitantes, mais dans celui de l’alimentaire.
Les obsessions ne sont plus sexuelles, elles sont alimentaires. Et il est plus facile aujourd’hui d’avouer son homosexualité que ses boulimies.
L’industrie agro-alimentaire peut alors jouer de plusieurs registres afin de pousser à consommer. L’érotisme alimentaire consiste à théâtraliser les désirs, à mettre en scène l’aliment dans un cadre raffiné, luxueux, à suggérer plus qu’à montrer, à ne pas nommer mais à user de métaphores. La pornographie alimentaire se caractérise par son obscénité. On montre tout, sans distanciation, sans fioriture. Le haut lieu de cette pornographie est le supermarché, qui donne à voir des Himalaya de nourritures.

Aux origines du puritanisme diététique

La doctrine puritaine remonte au protestantisme du XVIe siècle et a particulièrement prospéré en Amérique du Nord. Dès les années 1830, apparaissent les premiers discours nutritionnels, ce qu’on a appelé alors la New Nutrition, qui associent les conseils pseudo-scientifiques et les considérations puritaines et morales. Ainsi la viande, l’alcool, les épices sont accusés d’échauffer les esprits et de les rendre vulnérables aux choses du sexe. Plusieurs courants se succèdent, tous marqués par les mêmes prétentions : améliorer la santé en même temps que la moralité du pays.
Pour le Révérend Sylvester Graham, en 1834, la graisse est de la chair en trop, et la chair nous rappelle notre condition de mortels. Que l’on se garde du péché et on conservera sa santé, on sera exempt des manifestations de la vieillesse, voire de la mort. Il faut non pas obéir à ses appétits mais les dominer. C’est à l’esprit de commander à l’estomac et non l’inverse.
Ce sera une nourriture simple qui permettra de mieux juguler les appels de la chair. Une alimentation saine sera composée de pain, de céréales, de légumes, de fruits, d’eau et d’un peu de crème fraîche. On ne prendra que deux à trois repas par jour, on mâchera lentement et on se gardera de grignoter entre les repas.
Un comportement alimentaire exemplaire devient le témoin d’une bonne moralité. A l’inverse un comportement déviant est le signe du vice.

Les savoir-faire remplacés par la science diététique

Dans le même temps, la diététisation de notre alimentation prônée par les pouvoirs publics conduit à l’abandon des savoir-faire alimentaires traditionnels. Les mangeurs traditionnels, dont les savoirs sont disqualifiées par la nouvelle science diététique, deviennent des consommateurs innocents, conduits à manger ce qu’on leur dit de manger et qui se contentent de suivre les instructions. Ces mangeurs-là sont particulièrement influençables, que ce soit par le discours du puritanisme diététique… ou par la publicité alimentaire.
On voit donc poindre le meilleur des mondes alimentaires, qui serait celui où le corps médical, les instances en charge de la nutrition nationale, la Sécurité sociale, les assureurs privés, les industriels de l’agroalimentaire et les médias, enfin responsables, ne tiennent plus qu’un seul discours, celui d’une alimentation fondée sur des postulats scientifiques indiscutables et cohérents.

Sous le régime de la nutrition administrée

Mais ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est le fait que ce discours issu du puritanisme hygiéniste est dorénavant repris par les pouvoirs publics.
Après avoir constaté que la simple information nutritionnelle ne suffisait pas à modifier les comportements, les pouvoirs publics ont décidé de réglementer. Nos comportements alimentaires font maintenant l’objet de lois qui sont discutées au Parlement. On y décide de supprimer les distributeurs de produits alimentaires dans les établissements scolaires. On y décide de taxer la publicité pour les produits gras ou sucrés. De leur côté, les assureurs distribuent des bonus à ceux qui consomment des produits déclarés bons pour la santé.
Puis, face à l’échec de la méthode douce, on en vient à la surveillance, aux prohibitions et aux punitions : surveillance du poids et des consommations, mise en place de différentes formes de prohibitions des aliments gras et sucrés. Récompenser les bonnes conduites alimentaires et punir les mauvaises, récompenser la minceur et punir l’obésité, sont envisagées dans différents pays occidentaux.
Les pouvoirs publics, avec le Programme national nutrition santé, définissent un puritanisme alimentaire d’État. Ils sont relayés par le corps médical, par le corps enseignant, par certains médias.

Ecouter son corps, retrouver le plaisir

Rien de tout cela n’est inéluctable et il existe d’autres solutions ! Face à des individus acculturés, sans plus de référence socioculturelle, devenus des mangeurs innocents et proies rêvées de la publicité alimentaire et des encouragements à consommer, il convient de proposer une éducation alimentaire, fort différente de l’information nutritionnelle. L’éducation alimentaire, c’est la réhabilitation d’une alimentation inscrite dans une histoire, une géographie, inventive, joyeuse et conviviale. C’est aussi l’apprentissage de la consommation de tous les aliments qu’on aime, et le développement de la capacité d’écoute de ses sensations de faim et de rassasiement.
Face à des individus, voire des familles entières ayant des préoccupations excessives concernant le poids et les formes corporelles, il s’agit de promouvoir une alimentation sans interdit, où chacun est à l’écoute de ses besoins et mange en fonction de ce qu’il ressent.
Enfin la lutte contre la stigmatisation des personnes obèses, la réhabilitation du droit de vivre et de s’épanouir quel que soit sa conformation physique, apparaissent comme des facteurs fondamentaux de toute action des pouvoirs publics en matière de lutte contre l’obésité.

Le cas d'Audrey : quand l’obligation de minceur fait craquer

En surpoids sans être obèse, Audrey, 31 ans, tente de se restreindre pour maigrir. Elle y parvient la journée, mais craque le soir.
Audrey estime avoir une obligation de minceur. Tout d’abord, dans son travail, qui comporte une bonne part de représentation, elle croit devoir être mince et fringante, sinon elle n’aura pas de promotion, voire sera licenciée. Ensuite, dit-elle, sur le plan sentimental, comment trouver l’âme sœur si on a le corps bouffi de graisses ?
Audrey décrit le mécanisme compulsif de la façon suivante : « lorsque je rentre chez moi, j’ai très faim, très envie de manger. Je prends alors deux ou trois yaourts à 0%. Comme cela ne me suffit pas, j’enchaîne sur des biscuits ou du chocolat. Je pourrais sans doute m’arrêter après une petit quantité, mais je me dis qu’au point où j’en suis, puisque j’ai fauté, autant aller jusqu’au bout. Souvent je m’insulte, je me traite de « grosse vache », je me dis que ce sera bien fait pour moi si je deviens encore plus grosse. Je n’ai pas de volonté, je ne mérite que ce que j’ai. Je pense que c’est du masochisme. »
Les premières séances sont destinées à rassurer Audrey. Nous lui expliquons qu’elle est tombée dans un piège bien connu, celui de la restriction cognitive : des comportements de restriction conduisent à des pertes de contrôle. On mange un « aliment interdit », et cet effet de transgression de l’interdit (en anglais Abstinence violation effect) aboutit à une compulsion boulimique. Il ne s’agit aucunement de masochisme, et le désamour qu’on éprouve vis-à-vis de soi-même est dû au fait qu’on attribue ses problèmes à un « manque de volonté », alors qu’il s’agit d’un processus se déroulant en dehors de toute volonté.
Le travail sur la restriction cognitive comprend des exercices de dégustation des « aliments tabous », faits au cabinet du médecin, suivis par la prescription de repas centrés sur un aliment tabou : il s’agit de consommer plusieurs jours durant au déjeuner un aliment tabou, par exemple des biscuits chocolatés, en les dégustant, en repérant le seuil de rassasiement, en s’arrêtant dès ce seuil atteint, et en jetant le reste des aliments non consommés.
La dédramatisation de la consommation des « aliments tabous », le centrage sur les sensations alimentaires, permettent à Audrey de rétablir peu à peu des repas plus importants à midi, de faire un goûter dans l’après-midi, de dîner à table et plus souvent avec des amis. Audrey mange désormais de tout sans angoisse ni culpabilité, et les compulsions s’espacent.
La honte d’Audrey la conduit à se replier sur elle-même, à éviter les repas entre amis (où elle ne pourrait pas manger normalement), à éviter les vacances en groupe (elle ne peut pas assumer le fait de se montrer aux autres en maillot de bain). Elle estime aussi qu’un homme qui s’intéresserait à elle, telle qu’elle est aujourd’hui, ne pourrait être qu’un homme lui-même sans intérêt (ce que nous avons appelé le syndrome de Groucho Marx).
Nous entreprenons donc une thérapie d’affirmation de soi : le premier exercice consiste à marcher fièrement dans la rue, en passant devant les terrasses de café, en assumant le regard des autres, en acceptant de croiser leur regard. Puis nous demandons à Audrey de manger en public des aliments gras et sucrés, en l’occurrence des gâteaux dans des pâtisseries. Nous abordons alors des situations plus personnelles.
Peu à peu, les inhibitions d’Audrey s’effacent. On peut dès lors aborder plus spécifiquement ses difficultés relationnelles et sentimentales.

Le cas d'Amélie : un mari qui aime les femmes sveltes

Amélie est âgée de 26 ans. Elle avait perdu 10 kilos durant ses fiançailles, en a pris 15 durant sa première année de mariage, ce qui n'arrange pas ses relations avec son mari.
Julien, son mari, ne le supporte pas, la surveille, lui fait les gros yeux dès qu’elle mange quelque chose qui n’est pas un aliment de régime, se désintéresse d’elle au lit. Il la critique ouvertement en public, lui dit qu’elle n’a pas de volonté, que si elle l’aime, elle devrait faire en sorte de rester séduisante. Julien est quant à lui sportif et svelte. Il dit ne pas aimer les femmes enrobées, ce qui est à ses yeux une preuve de laisser-aller. Amélie craint que Julien ne se détourne d’elle, qu’il ne la quitte pour une femme plus mince.
Ces menaces ne la font pas manger moins, bien au contraire : Amélie déprime et mange alors d’autant plus compulsivement. Elle s’accuse de ne pas avoir de volonté. Elle a tendance à manger en cachette de Julien des aliments qu’elle appelle des « cochonneries ». puis, lorsque Julien arrive, elle remange à table avec lui, alors qu’elle n’a plus faim, pour qu’il ne puisse pas deviner sa « faute ».
Les premiers entretiens mettent en évidence que Julien n’a fait que prendre la succession des parents d’Amélie, eux-mêmes centrés sur l’apparence physique et la santé. Ces derniers ont toujours surveillé attentivement leur poids ainsi que celui de leurs enfants. Les repas familiaux ont toujours été « équilibrés », sains, très diététiques. Les friandises n’ont jamais eu droit de cité dans la famille.
Amélie n’a eu aucun problème pondéral jusqu’à ce qu’elle quitte l’univers familial. Une première alerte a lieu à 15 ans lorsque, durant un séjour linguistique en Grande Bretagne, Amélie revient avec 8 kilos en plus, qui sont cependant vite reperdus. C’est lorsqu’elle quitte sa ville natale pour entamer ses études supérieures que les problèmes alimentaires et pondéraux deviennent sérieux. Amélie alterne alors les régimes amaigrissants et les périodes d’anarchie, et a un poids en yoyo.
Nous rassurons Amélie, lui pointons les mécanismes qui l’ont conduit à l’état présent. Mincir est devenu pour elle une façon d’obtempérer, de rentrer dans le rang. Être grosse est à l’inverse un moyen de s’opposer à ses parents, puis à son mari, à leurs valeurs, à leur culte des apparences. Grossir de plus en plus est une forme de test : à partir de quel poids l’abandonnera-t-on ? De plus, plus prosaïquement, Amélie n’a jamais appris comment se consommaient les aliments riches et savoureux, gras et sucrés, et ne sait pas réguler ses prises alimentaires avec de tels aliments.
La thérapie se déroule sur deux axes. Le premier concerne l’affirmation de soi. Au moyen de jeux de rôles, Amélie apprend à exprimer sa souffrance face aux agressions de Julien, lorsque celui-ci critique son poids ou son comportement alimentaire. Amélie apprend à poser des questions : quelles sont, selon Julien, les causes de ses compulsions alimentaires ? Amélie apprend à expliquer ses difficultés, sa souffrance. Elle apprend à demander un soutien de la part de son mari non pas sous forme de remontrances ou de commentaires désobligeants sur son comportement alimentaire, mais sous forme de soutien moral et de manifestations de tendresse. Amélie demande aussi à Julien ce qu’il aime chez elle. L’aimera-t-il toujours si elle ne maigrit pas ?
Finalement Julien et Amélie refont l’amour, ce qui ne s’était pas produit depuis longtemps.
Le second axe de la thérapie concerne le comportement alimentaire. Amélie doit apprendre comment se mangent les aliments gras et sucrés, dont elle n’a jamais appris le mode d’emploi. On peut en consommer aussi souvent qu’on le désire, mais il convient de les manger avec une grande attention, car une petite quantité suffit à rassasier. Ils doivent séjourner longtemps en bouche, afin qu’on perçoive le rassasiement avec précision. Lorsqu’on a son content, pourquoi en manger davantage ?
Dans le cas d’Amélie, ce travail sur l’aliment était certes nécessaire, mais nous sommes persuadés que c’est le fait qu’Amélie a pu se sentir acceptée inconditionnellement par Julien qui lui a permis de quitter son attitude d’opposition et de renoncer à défier l’ordre diététique dont il s’était fait le représentant.
C’est parce qu’Amélie peut enfin manger des barres chocolatées en toute liberté qu’elle peut, aussi, reprendre plaisir à consommer du poisson et des haricots verts!

Le cas de Denise: une famille où chacun mange beaucoup et n'importe comment

Denise, 47 ans, mesure 1 mètre 64 et pèse 88 kilos. Cette obésité ne la gène que modérément et elle s’inquiète surtout pour son fils Kevin, 13 ans, 1 mètre 75 et 107 kilos.
Le médecin scolaire a enjoint la famille de consulter leur médecin généraliste, et celui-ci les a quant à lui adressé à la consultation de nutrition de l’hôpital où ils sont orientés sur une diététicienne.
Denise est aide-soignante. Son mari, André, 50 ans, lui aussi en surcharge pondérale, est au chômage. Outre Kevin, le couple a une fille, Audrey, 9 ans, et un petit garçon, Bryan, 6 ans, sans problèmes pondéraux.
Denise a des horaires irréguliers et n’a pas toujours la possibilité de faire la cuisine. Les Raynaud font les courses une fois par semaine au supermarché et remplissent le réfrigérateur et le placard des aliments que les enfants réclament. Il s’agit pour l’essentiel de produits en portions individuelles qui ne nécessitent pas de préparation : plateaux TV, hamburgers, pizzas, plats à base de pâtes ou de pommes de terre réchauffables au micro-ondes, laitages, friandises diverses. Les fruits et les légumes ? Les légumes, dit Denise, sont trop longs et trop compliqués à préparer ; les enfants délaissent les fruits, qui ont tendance à pourrir dans le bas du frigo, ce qui constitue du gâchis…
Chez les Raynaud, chacun mange pour soi, sans se soucier de l’heure, le plus souvent devant le téléviseur ou dans sa chambre. Kevin ne prend pas de petit déjeuner, mange à midi à la cantine. Le soir, il mange de façon décousue, en piochant dans le frigo ou le placard, et boit des sodas. Il est en échec scolaire, et a des difficultés relationnelles tant avec ses professeurs qu’avec ses congénères.
Les conseils de la diététicienne consistaient à réintroduire un petit déjeuner, à manger équilibré, avec suffisamment de fruits et de légumes, de laitages, du poisson deux à trois fois par semaine, à éviter les produits industriels, souvent trop gras ou trop sucrés, à éviter les boissons sucrées.
Devant l’échec de ces mesures, le placement de Kevin dans un pensionnat pour enfants obèses est envisagé.
C’est en raison du délai d’attente que nous voyons Kevin et sa mère. Nous voyons tout d’abord Kevin en entretiens individuels. Ceux-ci sont tout d’abord centrés sur la souffrance qu’il ressent en raison du rejet social dont il est l’objet. Il reconnaît qu’il s’est enfermé dans son rôle de « loser » agressif, dans lequel il se complaît. Manger beaucoup et n’importe comment est à la fois un processus compensatoire, et aussi une « politique du pire », car Kevin ne voit aucune issue à sa situation.
La thérapie comporte plusieurs axes. Des séances individuelles d’entraînement aux habiletés sociales doivent permettre à Kevin de faire évoluer son personnage social et de retrouver une meilleure estime de soi.
Nous proposons aussi des entretiens familiaux. En fait, seuls Denise et son fils y viendront. Ces entretiens seront centrés sur l’alimentation familiale, inexistante. Les Raynaud sont d’origine auvergnate. Denise est encouragée à cuisiner ou à acheter des plats auvergnats : chou farci, potée, petit salé aux lentilles, truffade, aligot, plats à base de fromages régionaux… Kevin se montre intéressé et désireux de participer aux travaux culinaires, d’autant plus que ces plats ne sont manifestement pas des plats de régime…
Dans ces mêmes entretiens, on insiste sur la nécessité de faire honneur à la nourriture en la consommant dans de bonnes conditions, en la savourant comme elle le mérite. L’accent est mis sur la nécessité d’avoir suffisamment faim au moment où on passe à table, sur la nécessité de s’arrêter lorsqu’on arrive au rassasiement.
Après un an, c’est le comportement alimentaire de toute la famille qui a évolué : les repas en famille sont plus fréquents, pris en charge par Denise quand elle le peut, ou parfois par Kevin. Ce dernier alterne les repas familiaux avec des repas solitaires, mais l’alimentation, même de type fast-food, est prise à table et posément. Kevin apprend à nager au club de natation du collège. Il est passé en dessous de la barre fatidique des 100 kilos. Denise et son mari, eux aussi perdent du poids, lentement mais sûrement. Contrairement aux craintes de Denise, le budget alimentaire n’a pas augmenté, et même, comme elle achète de moindres quantités et moins de plats industriels, il est en diminution.

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