Mercredi 24 juillet 2019

LES RENCONTRES 2013

LES PEURS ALIMENTAIRES
« Je mange donc j'ai peur. J'ai peur donc je mange »

L’acte alimentaire a-t-il jamais été simple ? Probablement pas. Aujourd’hui ? Assurément pas. On suppose aisément que la vie de nos ancêtres mangeurs n’a pas toujours été de tout repos. La peur de manquer, d’avoir faim, d’être empoisonné nous semble naturel dans un univers où l’on devait courir après son bifteck, où sévissait la famine où, encore récemment, la nourriture était rationnée.

L’organisation des sociétés a continuellement produit des règles et des tabous alimentaires qui n’ont pas manqué d’entretenir cette complexité. Tout en la compensant par une définition du comestible et du non comestible qui, en contrepartie, instaurait avec elle un sentiment de sécurité.
Mais qui pouvait prévoir que la paix, l’abondance et le progrès ne viendraient pas à bout de ces peurs et en ferait même naître d’autres toutes aussi déstabilisantes. Les cliniciens que nous sommes le constatent quotidiennement, dans l’assiette du mangeur moderne se trouve un nouveau condiment : la peur. Ces peurs ancestrales qu’on aurait aimé oublier se rappellent à nous. Sont-elles à ce point archaïques qu’elles ne peuvent nous quitter. Ou que le moindre aiguillon ne s’emploie à les réveiller.

N’ayant connu ni la chasse ni la famine ni la guerre, submergé de nourriture au point d’en faire déborder ses poubelles, nombre de mangeurs modernes tremblent de manquer. Quel fléau peuvent-ils bien craindre qui viendrait les priver de nourriture, les incitant à s’en gaver comme s’ils consommaient chaque fois leur dernier repas ? Ce ne sont plus aujourd’hui les pathologies du manque que nous sommes amenés à traiter, mais les pathologies de l’excès.
Paradoxalement, en passant de la famine à l’abondance, le mangeur ne s’est pas libéré de sa peur de manquer ou d’avoir faim. Il s’est seulement encombré de la peur de trop manger et… de grossir. Derrière cette dernière, c’est la peur de l’exclusion qui se profile dans une société qui valorise la minceur et en fait une preuve de la maîtrise de soi. Pour conjurer ses nouvelles peurs, le nouveau mangeur tente de maîtriser son environnement et se réfugie dans la restriction cognitive.

La peur de mal manger, de s’empoisonner, elle non plus, n’a pas disparu. Le mangeur moderne doit toujours combattre le soupçon qui flotte sur son assiette. Livré à lui-même par l’effacement des codes alimentaires, plus que jamais il se demande si ce qu’il mange est bon pour sa santé. Il se doit de devenir un consommateur éclairé qui ne doit plus déjouer les pièges de la nature mais ceux du progrès et de l’industrie.

Comme toujours, les peurs n’évitent pas le danger. Au contraire, souvent elles nous y précipitent. Le mangeur d’autrefois se tenait à distance des aliments qu’il pensait mauvais. Le mangeur d’aujourd’hui consomme sans pouvoir se rassasier des aliments qu’il soupçonne de nuire à son poids ou à sa santé. Espérant d’eux un réconfort qu’ils ne parviennent plus à lui procurer. Oublieux que pour être réconfortant, un aliment se doit d’abord d’être bon à penser.

Les aliments anxiogènes ont toujours existé. La peur conduisait à leur éviction. Aujourd’hui, ils sont couramment consommés.

Pour nous, cliniciens du Gros, les peurs alimentaires d’aujourd’hui ne sont pas pour rien dans l’augmentation de l’obésité et des troubles alimentaires. Aussi avons-nous fait profession de libérer le mangeur de ses peurs et de l’aider à retrouver la paix à laquelle il aspire !
Cette journée espère y contribuer. Je vous souhaite un bon congrès.

Dr Jean-Philippe Zermati

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