Mardi 11 décembre 2018

Les lettres mensuelles 2010


Janvier 2010

Ne croyons plus ce que nous voyons, si nous ne pouvons pas aussi le toucher

« C’est quoi, ton métier à toi, Jason ?
- Moi ? Chuis compositeur graphique dans le cinéma.
- Ah bon, ça sonne bien, mais c’est quoi ?
- Eh bien, en fait, je suis spécialiste en effets spéciaux.
- Ah oui, je vois : les scènes de catastrophe, Batman, les vampires, les loups-garous, les monstres et tout ça.
- Désolé, t’es à côté de la plaque. Je fais rien d’aussi prestigieux. Non, moi, je suis dans la plastique humaine. C'est-à-dire que je rectifie les physiques défectueux.
- Une sorte de chirurgien plasticien, que t’es, alors !
- Ouais, on peut le dire comme ça. Tiens, par exemple, mon dernier boulot, c’était d’enlever la cellulite des fesses de l’actrice principale. Remarque, elle en avait pas beaucoup, mais quand même un peu. Là, après mon travail, elle est nickel. Des fesses canon.
- Ah ben, c’est super. Je savais pas qu’on pouvait faire des choses comme ça. Je veux dire, retoucher une photo, bon d’accord, mais retoucher un film…
- On peut tout, avec le numérique. Tiens, l’autre jour, c’était une actrice sympa, dans la cinquantaine, pas une bombe, mais la prod a absolument tenu à ce qu’on lui efface son double menton. Elle aussi, faut dire. Ça lui fait gagner dix ans. Et ça, c’est pas le scénario qui le nécessitait. Et dans ce même film, on m’a aussi demandé de rajouter des cheveux à l’acteur principal masculin…
- C’est génial, ce boulot.
- Ouais, mais après, quand on les voit en vrai, les acteurs, zont l’air décati.
- Zont plus qu’à s’aligner sur leur image, et se faire relooker par un chirurgien esthétique, un vrai ! S’ils peuvent suivre ! »

Cinéma, télévision, magazines, panneaux publicitaires composent un monde d’images qui s’éloigne du réel chaque jour davantage. Nous voilà environnés de corps plus beaux que nature, d’icônes corporelles, qui tissent autour de nous un monde séducteur, tellement plus beau, plus lisse, plus pur que le vrai monde. L’univers dans lequel évolue notre corps biologique, celui où notre cœur bat pour de vrai, celui où nous avons parfois mal à la tête ou mal au dos, où nous sommes fatigués, celui où nous avons faim et soif, celui où nous vieillissons, nous semble alors si imparfait, si rugueux, si sale… Comment pourrions-nous accepter d’y vivre ? Pourquoi ne pas renoncer au monde, à la façon des hikikomori japonais (*), ces adolescents plus ou moins vieillissants qui décident de s’enfermer dans leur chambre pour ne plus en sortir ?
Sans doute les hikikomori se branchent-ils sur Second Life par l’intermédiaire de leur ordinateur, où leur bel avatar vit une vie de rêve.
Ou bien, si nous sommes téméraires, peut-être pensons-nous pouvoir soutenir la compétition avec ce monde virtuel et tenter de nous faire aussi beaux que des images, à grands renforts de gymnastique, de chirurgie esthétique, d’injections de silicone ou de botox.
Peine perdue : le corps, inexorablement, s’abîme et sombre. Face à la beauté du monde virtuel, personne ne fait le poids.
Alors, acceptons-le : la beauté est de l’ordre du rêve, virtuel et imaginaire. Le réel, quant à lui, est tissé de défauts. C’est à cela qu’on le reconnaît.

Gérard Apfeldorfer

(*) Les hikikomori sont des jeunes adultes qui, au Japon, vivent cloîtrés dans leur chambre, chez leurs parents, de façon plus ou moins définitive. Ils ne communiquent plus avec leur famille et n’ont de contact extérieur qu’au travers du monde virtuel. Le phénomène hikikomori prend au Japon des allures d’épidémie puisqu’il y aurait un million de hikikomori au Japon, soit un jeune sur dix.


Février 2010

Les gros sont plus lourds que l’air

Christophe Barbier, dans son éditorial de l’Express du 20 janvier 2010,(*) considère qu’il est légitime de la part d’Air France de faire payer deux places aux obèses qui ne parviennent pas à s’insérer dans un seul fauteuil de classe économique des avions de la compagnie.
Son argumentation est la suivante : il y aurait deux sortes d’obèses, ceux qui sont des victimes d’un handicap génétique, qui sont donc des malades, et ceux qui seraient responsables de leur poids. Ces derniers seraient gros en raison d’un manque de volonté donnant lieu à des comportements alimentaires dérégulés et il serait donc légitime qu’ils paient.
Monsieur Barbier aurait sans doute mieux fait de retourner sept fois sa langue dans sa bouche ! Il s’avère avoir tort à de multiples niveaux.

Tout d’abord, Monsieur Barbier semble oublier que l’humanité est composée de personnes aux physiques variés : il y a des blancs, des jaunes, des noirs, des bigarrés, des grands, des moyens et des petits, des beaux et des laids, des gros et des minces, des personnes en bonne santé et des personnes souffrant de handicaps, et aussi, ainsi que nous pouvons le constater, des intelligents et des sots. Les lois actuellement en vigueur dans nos pays imposent que l’on accorde à toutes ces personnes les mêmes droits, et déclarent hors-la-loi toute discrimination pour des caractéristiques physiques.
Air France est une compagnie de transport aérien qui se fait fort de transporter des personnes humaines d’un point à un autre dans des conditions qui respectent leur statut d’être humain. Il ne s’agit ni d’un transport de marchandises, ni d’un transport de bétail. Elle se doit donc de tenir compte de la diversité humaine, de proposer des places adaptées aux femmes enceintes ou avec bébé, aux invalides, aux grands et aux gros. C’est au transporteur de s’adapter aux différentes conformations humaines et non pas aux êtres humains de s’adapter aux sièges d’Air France !

Monsieur Barbier nous assène que maigrir est affaire de volonté et que les gros en seraient donc dépourvus. Il reprend en cela les stéréotypes les plus navrants. L’obèse serait, selon ces stéréotypes, moins intelligent, moins volontaire, plus dépendant, plus passif, plus poussif que les personnes minces comme des barbiers.
Notre Barbier montre en cela son ignorance. Les études psychologiques menées ont toutes montré que les personnes obèses ne se distinguaient pas par un profil de personnalité particulier, ou une perte de points de QI.

Mais peut-être Monsieur Barbier en a-t-il après les qualité morales des personnes en surcharge pondérale ? Ne seraient-elles pas gourmandes, par hasard, et ne serait-ce pas là un des sept péchés capitaux ? Il se trouve que là encore, Monsieur Barbier n’a pas la vue très claire. Tout d’abord, bien des personnes en surpoids ont une consommation alimentaire ordinaire, voire en dessous de la moyenne, du fait d’un métabolisme abaissé. De plus, ce n’est pas dans leur gourmandise que s’origine leur gloutonnerie, lorsqu’elle existe, mais dans la souffrance.
La souffrance, Monsieur Barbier, la souffrance. La souffrance conduit à manger, et manger conduit à la souffrance, en particulier en raison de la prolifération des barbiers. Telle est la vie de l’obèse.

Le croiriez-vous, Monsieur Barbier, l’immense majorité des gros ne l’est pas par mauvaise volonté. Elle préférerait être mince comme un barbier. Elle s’acharne d’ailleurs à le devenir, elle y use sa vie, presque toujours sans succès.
Pourquoi, sans succès ? Parce que, comme vous le sauriez si vous parcouriez notre site, l’affaire est complexe. On est gros pour des motifs génétiques, physiologiques et neurophysiologiques, psychologiques, affectifs, sociaux. Il n’existe à ce jour aucune méthode simple, efficace dans la durée, généralisable à une population, qui permette de maigrir durablement. Pas de médicament efficace, pas de régime efficace, pas même de volonté efficace. Il n’existe que des chemins étroits, incertains, ardus, des solutions peu répandues et qui ne donnent pas de résultats à coup sûr, que nous nous efforçons quant à nous de mettre en œuvre avec nos patients, le plus honnêtement possible.

Ah, que j’aimerais que vous ayez raison, Monsieur Barbier. On aurait un peu de volonté, on ferait un petit régime, acte de contrition pour ses péchés alimentaires, et hop, on serait mince comme barbier. On monterait alors dans l’avion, on serait en route pour le ciel.
Malheureusement, malgré les flagellations alimentaires, malgré le volontarisme forcené, le corps résiste, et le mental aussi.
Monsieur Barbier, vous qui êtes au ciel, au Paradis des minces, s’il vous plaît, ne fustigez pas ceux qui aspirent tant à vous ressembler. Priez pour les gros qui désirent tant vous rejoindre à 30.000 pieds de haut, dans un seul siège.

Gérard Apfeldorfer

(*) Obèses : à qui la faute? Par Christophe Barbier, publié le 20/01/2010


Mars 2010

Mangeons plus de gras, nous dit l’Afssa !

Ce n'est pas tous les jours que l'Agence française de sécurité sanitaire publie un rapport aussi décoiffant. Après 3 ans et demi de travail et l'analyse de plus de 500 publications scientifiques, le groupe de travail de l'Afssa a rendu son rapport sur les apports nutritionnels lipidiques conseillés dans l'alimentation. Tout d'abord, l'Afssa note qu'il ne semble pas y avoir de rapport entre l'épidémie d'obésité et la proportion de lipides consommés. Ce qui influence le poids, c'est donc la quantité énergétique totale, quels que soient les nutriments en cause. Que voilà une bonne nouvelle : ainsi, le gras ne serait donc plus l’ennemi du gros. Quelle révolution !

Après moultes études, alors qu'on conseillait jusqu’à présent un apport en graisses représentant 30 à 35% des apports énergétiques, voilà qu'on nous conseille plutôt 35 à 40% de notre ration alimentaire sous forme de graisses. Manger moins de lipides que ça ne représenterait aucun intérêt question évolution pondérale, et pas davantage d'intérêt pour la santé.

Mais ce n'est pas tout : la fameuse opposition entre acides gras saturés, qui seraient malsains, et acides gras insaturés, qui seraient sains, vole elle aussi en éclats. Les dernières études montrent en effet que certains acides gras saturés, dits à chaîne courte, auraient des effets plutôt positifs sur la santé.
Je me permets de vous le rappeler, pour ceux qui auraient manqué certains épisodes de la saga de la nutrition : les acides gras saturés (AGS) sont surtout présents dans les graisses animales (lait, beurre, laitages, fromages, viandes), tandis que les acides gras insaturés (AGI) proviennent surtout des végétaux. Parmi les AGI, on distingue de plus les AG polyinsaturés et les AG monoinsaturés.
L'Afssa propose une nouvelle classification des acides gras : il y aurait les AG indispensables, que l’organisme humain ne sait pas synthétiser, qui sont certains acides gras omega 3 (DHA et ALA) et acides gras omega 6 (acide linoléique ou AL) ; les acides gras dits non indispensables regroupent certains acides gras omega 3 (EPA), les acides gras saturés à chaîne courte et moyenne, non nocifs et même bénéfiques, et les AG à chaîne plus longue, qui ont des effets variables sur la santé.
Comme on voit, la situation ne s’est pas véritablement simplifiée et tout ça ne nous dit pas quoi manger.

Cela nous dit d’autant moins comment manger que les conseils prodigués sont bien ambigus : si l'Afssa déconseille de manger moins de 30% de lipides dans sa ration alimentaire, elle déconseille aussi de dépasser les 40%. « Ni trop, ni trop peu », nous dit-on. Voilà qui est bienvenu et qui constitue une évolution appréciable par rapport au slogan du PNNS (Programme national nutrition santé), « Pour votre santé, mangez moins gras, etc. »

Quelle morale tirer de ce revirement sensationnel de nos instances administratives ? La première leçon est que la nutrition est une science jeune, aux données incertaines, fluctuantes. Bien fol qui s’y fie !
La seconde leçon est qu’il est bien présomptueux de préconiser des conduites alimentaires qui devraient s’appliquer à tout un chacun. Nous sommes tous différents, nous avons tous des besoins différents et variables dans le temps.
Prenons donc tous ces bons conseils avec des pincettes. Comme d’habitude.

Dr Gérard Apfeldorfer


Mai 2010

Être grosse est-il tendance ?

Le journal « Elle », après avoir annuellement encouragé la gent féminine à perdre du poids dans un numéro Spécial minceur, qui réalisait régulièrement le plus gros tirage annuel du journal, se lance cette année dans un Spécial rondes, avec 32 pages consacrées aux femmes en surcharge pondérale, mais qui n’en sont pas moins de clientes. L’actrice américaine Tara Lynn n’est pas une fausse grosse, comme c’était le cas dans de précédents numéros et fait du 48.
On rameute un peu partout de belles femmes aux corps épanouis, pour faire l’apologie des rondeurs : Beth Ditto, la chanteuse du groupe Gossip, Marianne James, chanteuse française et qui fait son mannequin à la Redoute, ou encore Mo’nique, actrice américaine oscarisée récemment.
Stéphanie Zwicky, comédienne et mannequin grande taille, explique : « Je suis grosse, comme d’autres sont chauves ».
Je suis bien d’accord avec cette façon de voir les choses : être gros est une caractéristique physique comme une autre, sur laquelle il n’y a pas à moraliser.

L’esthétique, en fait, est essentiellement affaire de mode. On le voit bien avec les chauves, depuis que la chauvitude, en tout cas masculine, est devenue du dernier chic, au point qu’il est des chevelus qui se font raser. Peut-être allons-nous assister à une nouvelle mode, où les rondeurs seront seyantes, et où les maigrichonnes tenteront de prendre de l’embonpoint.
Mais ce serait oublier un léger détail : si les rondeurs ne sont sans doute qu’affaire d’esthétique, l’obésité, lorsqu’elle dépasse un certain seuil, devient encombrante et maladive. Le corps cesse d’être confortable, bouger devient douloureux, et la santé en pâtit.
Gros oui, mais pas trop.
En fait, s’il est naturel qu’il y ait des ronds et des maigres, il est exceptionnel que notre nature nous conduise à des surcharges pondérales maladives. Celles-ci, hormis quelques cas très particuliers, sont presque toujours dues à des privations à répétition, à des souffrances psychologiques, à des dérèglements sociaux des conduites alimentaires, tout cela sur un terrain favorable.
Les trop gros continueront donc à avoir intérêt à maigrir, même s’ils deviennent à la mode. À maigrir, mais pas trop, pas plus que leur nature ne le leur demande.

Gérard Apfeldorfer


Juin 2010

Grosse bêtise

La Journée européenne de l’obésité, c’était les 20 et 21 mai 2010. Cette journée européenne qui s’étale sur deux jours, est-ce parce que les obèses prennent tellement de place ?
Et est-ce une journée à la gloire de l’obésité triomphante, une sorte de Fat-pride ? Que nenni. Il s’agit de faire la chasse à l’obèse, de le « dépister », des fois que les gros ne sauraient pas qu’ils le sont.
Une fois « dépisté », c'est-à-dire écarté de la piste, le gros sera « aidé » à se réinsérer dans ladite piste, par de mystérieux moyens, puisque, à l’heure où j’écris, il n’existe pas, à ma connaissance, de traitement simple, efficace, durable, permettant à tout un chacun de faire le poids de ses rêves, ou bien le poids que la société rêve pour lui.

Que sait-on aujourd’hui, en définitive, des mécanismes qui conduisent à être plus gros que le corps social nous désire ? Que sait-on des mécanismes qui font qu’une fois devenu gros, il est si difficile de rentrer dans le rang, de remonter sur la piste ? Que sait-on de la validité de conseils du genre mangez moins gras, moins sucré, et bougez plus ?

En fait, on sait à la fois beaucoup de choses et extraordinairement peu. Beaucoup, car la physiologie de la prise alimentaire, ses aspects psychologiques, ses aspects sociaux, ont été étudiés et on sait que nos mécanismes de régulation de la masse grasse sont tout à la fois souples et contraignants.
Souples, car à court terme, on peut manger comme bon nous semble, ce qu’on veut, dans des quantités petites ou grandes, selon notre décision.
Contraignants, car après une courte période où nous avons la bride sur le cou, ça se remet à manger sans tenir compte de nos décisions volontaires, si nous nous écartons trop de nos valeurs programmées, qu’on appelle des valeurs de consigne.

Imaginez que vous êtes un Airbus, dans le genre A380, bien entendu. Le commandant de bord peut, à son gré, faire monter ou descendre l’avion, le ralentir ou l’accélérer. Mais lorsque ledit commandant de bord essaie une manœuvre brutale, périlleuse, qui s’écarte de la programmation, l’appareil refuse d’obéir et le pilote automatique reprend la main, évitant ainsi les grosses bêtises.

Chercher à être plus mince que ne le veuillent ses systèmes de régulation, c'est-à-dire sa nature intrinsèque, est une grosse bêtise. Se violenter, se contraindre, pour entrer dans le rang, revenir sur la piste, est une grosse bêtise. S’affamer est une grosse bêtise. Manger ce qui ne nous fait pas envie et ne pas manger ce qui nous fait envie sont de grosses bêtises. Ne pas tenir compte de ses émotions, de ses pensées douloureuses, et tenter de faire comme si tout cela n’existait pas est une erreur dont l’unité monétaire est le kilogramme.
Ce qui n’est pas de la bêtise : être patient et tolérant avec soi-même, se prendre par la douceur, être à l’écoute de ses besoins, physiques, psychologiques et émotionnels, sociaux, manger ce qu’on aime, à sa faim, mais pas davantage, accepter d’être soi, mais pas résigné, car nous sommes capables d’évoluer, de progresser.

Bon, la gestion du poids, ce n’est pas de la tarte, finalement. Il devrait être clair qu’on n’en sait pas encore assez pour se permettre de « dépister », puisqu’on ne sait pas comment soigner. À ce jour, trouver ou retrouver un poids satisfaisant reste une longue aventure, personnelle, délicate, peu généralisable. Dans ces conditions, dépister signifie culpabiliser, stigmatiser. Avant de dépister, peut-être faudrait-il mieux former les professionnels de santé, grands stigmatisateurs, et leur éviter de blesser encore davantage ceux qui attendent des soins de leur part, et pas de la morale.

Nos amis d’Allegro Fortissimo ne sont pas contents qu’on leur donne une double ration de journée pour se faire dépister. Ils le disent dans un communiqué de presse. Je vous laisse lire.

Gérard Apfeldorfer


Juillet 2010

Prenons du bon temps en savourant des hamburgers.

Et s'il y avait une façon bien française de fréquenter les fast-food ? Et si les Français pervertissaient l'idée même du fast-food ? C'est ce que semble montrer l'enquête menée par Jean-Pierre Corbeau, professeur de sociologie de l'alimentation et de la consommation à Tours. (1)

Tout d'abord, pour un Français, le terme de « fast-food » signifie « service rapide » et pas forcément alimentation rapide. On veut être vite servi, et effectivement, le temps d'attente moyen déclaré est de 3 à 4 minutes pour un menu. Mais après, on prend son temps : on mange en 18 à 20 minutes et on reste ensuite à table encore 10 à 15 minutes. Le mercredi et le samedi, le temps passé après le repas varie chez les 15-18 ans de 20 minutes à 1h30 et chez les 18-25 ans de 10 minutes à 1h. On mange le plus souvent aux horaires des repas, contrairement à ce qui se passe dans le monde Anglo-saxon. De plus, les 15-25 expliquent que dans ces restaurants, on est bien installé, bien moins poussé vers la sortie que dans les restaurants scolaires ou universitaires, et qu'on peut y prendre davantage son temps.
Pour les mangeurs pluriels que sont les ados et les jeunes adultes, le fast-food est vu comme un lieu festif, sans doute parce qu'on n'y mange pas tous les jours, qu'on a aussi souvent accès à une cuisine familiale. On se montre, on parade, on teste ses limites et bien entendu, on regarde le spectacle de ses semblables qui font de même. En somme, on socialise, comme le bourgeois peut le faire dans un restaurant classique.
Des femmes trentenaires expliquent aussi que les fast-food sont des lieux confortables et sécurisés où on se sent entouré sans que cela débouche sur des obligations comme dans les petits bistrots, et où on n'est pas importuné. Quant aux aspects diététiques, rappelons que les aliments servis sont de qualité équivalente, voire supérieure, à ce qui est servi dans les bistrots et autres restos.

Nous sommes donc loin d'une alimentation déstructurée, d'une imitation passive de ce qu'on nous décrit comme un modèle US capitalistique à la conquête du monde, imposant sa culture et son mode de vie, et n'ayant d'autre finalité que d'empoisonner et de boursoufler la planète.
Il semble donc y avoir une façon bien française d'apprivoiser les lieux de restauration rapide, en s'y rendant de temps à autre, en y prenant son temps, en socialisant et en partageant. Le resto à hamburgers s'installe sans heurt dans le paysage alimentaire des Français, un parmi d'autres, comme la pizzeria, le restaurant de sushi, ou le restaurant chinois.
En somme, pour les mangeurs pluriels que nous sommes de plus en plus, qui sont soucieux de varier les plaisirs, le hamburger n'est pas en compétition avec la cuisine gastronomique qui nous est chère, mais un mode d'alimentation complémentaire.
Un petit mot encore : contrairement à la thèse défendue par ce film malhonnête et fripouillard qu'est « Super size me », de Morgan Spurlock, sorti en 2004, où on voit un homme grossir et se rendre malade à force d'avaler des quantités monstrueuses de hamburgers, rappelons que n'importe quel type d'aliment – fût-il haut de gamme et d'une qualité organoleptique exceptionnelle – ingurgité avec excès, avec démesure, rend obèse et malade.
Ce qui fait grossir : manger régulièrement au-delà de ses besoins, quels que soient les aliments consommés !

Gérard Apfeldorfer

(1) Jean-Pierre CORBEAU, IUT de TOURS, Université François RABELAIS. La représentation et la fréquentation de la restauration rapide hamburger par les consommateurs français de 15 a 25 ans (adolescents et jeunes entrant dans la vie). Institut Quick, 2010


Août 2010

« Le Monde » n'est plus ce qu'il était

Fidèle lecteur du journal Le Monde, je suis atterré par le compte rendu qui est fait du 11ème Congrès international sur l'obésité qui s'est tenu à Stockholm du 11 au 15 juillet 2010. Dans un entrefilet non signé, il n'est question que de « maigrir vite pour maigrir mieux » à partir de l'unique communication d'une jeune australienne, visant une perte de 15% du poids : l'auteure a soumis les sujets à des régimes très restrictifs afin d'obtenir des pertes pondérales, soit de 6 kg/mois, résultat obtenu en 12 semaines, soit 2 kg/mois, résultat obtenu en 36 semaines. Dans le premier groupe 78% des sujets ont atteint l'objectif contre 48% dans le second !
Evidemment, la dépêche ne précise pas ce qu'il advient de chaque groupe dans les mois ou les années qui suivent car probablement l'auteure, Katrina Purcell, ne le sait pas non plus, mais promet de poursuivre son étude pendant 3 ans ! Quelques remarques s'imposent à partir de cette mini-information tronquée :

  • Les journalistes continuent à s'intéresser à la perte de poids rapide et aux moyens d'y parvenir, considérant que c'est cette information qui retiendra l'attention des lecteurs.
  • Le maintien et la reprise du poids perdu ne semblent pas avoir suffisamment pénétré les esprits cultivés, et pas davantage les pouvoirs publics, qui parlent toujours de dépister « tôt » l'obésité de l'enfant comme s'il y avait là quelque animal à traquer.
  • Le fait de proposer un compte rendu aussi indigent confine à une désinformation : en effet, de nombreuses communications de qualité ont traité de la question du maintien et/ou de la reprise de poids (Rena Wing, Michael Rosenbaum) et ces travaux confirment que dans les meilleures conditions de suivi classique, les bons résultats se situent à long terme entre 10 et 15% de la cohorte initiale. Surtout l'administration de leptine « bloque » les facteurs de résistance habituellement observés (diverses adaptations métaboliques à la restriction, satiété retardée, hypersensibilité aux stimuli alimentaires, etc…) laissant augurer la possibilité de son utilisation dans le maintien du poids, donc de réels espoirs.

Doit-on retenir que le maintien d'un poids stable ou d'une perte de poids limitée appartient au domaine des cliniciens et que la magie de maigrir vite et mal reste le pré carré des journalistes ?

Bernard WAYSFELD

  • Dernière mise à jour: 19/11/15 16:51
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