Jeudi 25 avril 2019

Les lettres mensuelles 2009


Janvier 2009

Fast-food

Bonne année 2009 à tous ! Je vous souhaite, durant cette année, de manger aussi lentement que possible, en dégustant toutes les choses merveilleuses que nous avons la chance d’avoir à notre disposition.
On entend souvent accuser la restauration rapide et le grignotage (qui consiste à manger sans y penser) d’être à l’origine de l’épidémie d’obésité américaine et, par là même, d’être le moteur de la vague d’obésité mondiale. La restauration rapide proposerait des aliments inadéquats, des « calories vides », selon la terminologie inventée en 1981 par Stella et Joël de Rosnay, c'est-à-dire qui apportent de l’énergie, mais pas assez de fibres, de vitamines et de minéraux.
Les fournisseurs de repas rapides (je n’ose pas dire les restaurants…) et les industriels du snacking se défendent en améliorant la composition nutritionnelle de leurs produits et, dans bien des cas, ils y parviennent… sans que cela change quoi que ce soit.
Et si le problème était ailleurs ? Si ce qui n’allait pas, dans la restauration rapide, c’est le fait que, justement, elle est rapide ? Si ce qui n’allait pas dans le grignotage, c’est qu’on ne sait pas qu’on mange ? Manger vite, c’est manger sans s’écouter, sans tenir compte de sa faim et de son rassasiement, c’est négliger ses appétences et manger ce qui se présente, c’est se remplir plutôt que se nourrir.
Et c’est donc, lorsque l’offre est surabondante, manger trop.
Pour manger juste, il convient au contraire de manger en pleine conscience. Manger est alors un acte de réparation de votre être, de restauration. Lorsque vous vous sentez réparé, restauré dans votre personne, alors vous pouvez arrêter de manger et passer à autre chose.
Mais, direz-vous, je n’ai pas le temps de manger ainsi : le matin, je suis pressé(e), à midi, je mange entre deux dossiers, entre deux réunions, entre deux cours. L’après-midi, je ne mange pas et c’est tant mieux. Et le soir, ah le soir, pour de mystérieuses raisons, ça se met à manger, sans que je puisse l’empêcher. Que faire, docteur ? Eh bien, ma foi, tout est à revoir, dans cette histoire. Ce qui vous arrive le soir est le résultat de ce que vous avez fait durant votre journée. Pour que cela s’arrange, il vous faut considérer que manger est un acte fondamental. Il vous faut donc y investir du temps, de l’attention et de l’amour, et garder à l’esprit que cet acte apparemment banal, pluriquotidien, est en réalité magique. Il vous permet, plusieurs fois par jour, de renouer avec votre être corporel, de ressentir jusqu’au tréfonds que vous faites partie d’une biosphère, ou si vous êtes croyant, de communier avec Dieu.
Vous ingérez des aliments faits à partir de plantes et de produits animaux, qui vous permettent de renouveler votre stock énergétique et de régénérer vos tissus. N’est-ce pas merveilleux ? Ne soyez pas blasé(e), abandonnez cette attitude de nouveau riche et songez, à chaque bouchée, à remercier dame Nature, les dieux du Panthéon, le seul et unique Dieu de votre choix, qui vous voulez, de cette extraordinaire adéquation. Incorporer de la nourriture est un acte transcendant, émotionnellement fort, qui permet d’avoir accès à un niveau supérieur de perception de nous-même et du monde. Vu comme ça, comment en abuser, et comment cela pourrait-il faire grossir ?
Une nouvelle fois, bonne année 2009, mangez bien et portez-vous bien !


Février 2009

Hypnotisez-moi, docteur, et extirpez ces désirs que je ne saurais voir !

« J’ai de mauvaises pensées, docteur. Je désire ce que je dois pas désirer, et je ne désire pas ce que je devrais. Pourriez-vous y mettre bon ordre et m’ôter de la tête toutes ces mauvaises pensées pour les remplacer par des bonnes ? Par exemple me faire détester le chocolat dont je suis si friande, et me faire adorer les légumes à l’eau, qui me répugnent ? »
Tel est le discours de bien des patients aux prises avec leur comportement alimentaire récalcitrant, qui conditionne un poids qui ne l’est pas moins. Comme l’idée est séduisante ! Comme elle correspond parfaitement aux préconceptions des personnes en souffrance avec leur poids et leur comportement alimentaire !
Car nos malheurs ne proviennent-ils pas de quelque chose au fond de nous, qui est plus fort que nous ? Au Moyen-Âge, sans doute aurait-on parlé de Diable ou de démons. Aujourd’hui, certains préfèrent évoquer un inconscient qui, tapi en nous, manipule traîtreusement nos désirs dans le sens contraire de ce que veut le moi conscient. Que peut la volonté, face à cet inconscient rebelle ? Pauvres de nous. L’hypnotiseur-amaigrisseur se fait fort de bricoler cet inconscient-là et de nous faire désirer dans les règles. Il se propose d’insuffler en nous de nouveaux appétits, de nouveaux dégoûts. Il suggère que les friandises chocolatées nous répugnent, et qu’on aspire à se régaler de brocolis. Sa volonté se substitue à celle de ses consultants, ce qui tombe bien, puisqu’ils croient en être dépourvus.

Reprenons les choses au départ. En quoi l’hypnose consiste-t-elle ? L’hypnose médicale prend appui sur un état mental particulier, un mode d’appréhension de la réalité que la plupart d’entre nous connaissent bien. Cet état est le nôtre chaque fois que nous nous focalisons sur un élément qui capture notre attention, et qu’ainsi, nous abolissons les frontières que nous dressons habituellement entre lui et nous. Nous sommes alors lui, il est nous.
Cesser d’être soi pour devenir le feu qui ronronne dans l’âtre, l’eau qui coule dans un ruisseau, la mélodie qui nous transporte, quelle magie, quelle merveille ! Nous sommes alors sous hypnose, heureux, béats.
Sans doute, dans cet oubli de soi, cette inconscience, cherchons-nous à retrouver ce bien-être qui était le nôtre lorsque nous étions en notre mère, puis dans ses bras.

De la même façon, nous pouvons nous oublier, cesser de vouloir, et laisser les pensées d’un autre se confondre avec les nôtres. Cet abandon de nous-même, cette capture, sont un soulagement merveilleux qui nous délivre temporairement de nous-même. Aussi sommes-nous prêts à y participer activement, ce qui d’ailleurs est indispensable au processus. Nous acceptons bien volontiers d’oublier notre corps en l’immobilisant, de fixer notre attention sur le leurre qu’on nous présente, de prendre les pensées et désirs d’un autre pour les nôtres.
Certains, tout de même, ne se laissent pas faire. Ils redoutent de s’abandonner, cherchent à tout contrôler en permanence, à surtout se contrôler eux-mêmes. Quelle fatigue, quand on ne veut être que soi, et jamais autre chose !
En somme, donc, l’état hypnotique s’apparente à une régression à un état mental plus primitif que celui de notre état de conscience habituel, où nous nous sentons responsables de nous-mêmes, où tant de soucis nous assaillent, tant de décisions doivent être prises.

Si ceux qui se laissent enchanter ainsi sont ravis, ils ne peuvent néanmoins pas s’installer dans cet état. Il nous faut bien, un jour, redevenir nous-mêmes. Nous avons fait mine de croire que nous n’aimions plus le saucisson et que nous adorions les choux-vapeur. Mais peut-on véritablement changer de désir comme de chemise ? Non, fort heureusement. Bien vite, nos goûts et nos dégoûts intrinsèques se rappellent à nous.
Ainsi que le montrent les études portant sur les résultats de l’hypnose en tant que méthode amaigrissante, les effets sont fugaces et le poids perdu revient dans la grande majorité des cas. Certes, dans un premier temps, il arrive que cela fonctionne, tant nous sommes avides de désirer ce qu’on nous suggère. Mais la réalité est là : nous désirons ce que nous désirons, et nous n’y pouvons rien. La greffe de désir est bien vite rejetée.

Vous allez rire : c’est très bien comme ça. Pourquoi vouloir désirer autre chose que ce que nous désirons ? Parce qu’il s’agit de désirs moralement et diététiquement condamnables ? Laissez-moi rire ! Nos désirs de gâteaux, de chocolats et de pommes de terre frites sont tout à fait honorables et nous pouvons parfaitement nous en accommoder. Il convient pour cela de les écouter, d’y répondre, et de guetter le moment où le désir reflue. On appelle cela le rassasiement. Satisfaits, ayant eu notre content, nous cessons de vouloir manger et, donc, nous nous arrêtons, jusqu’à la prochaine fois. La prochaine fois, justement, il y a fort à parier que nous ne désirerons plus les mêmes choses. Telle est la ronde des appétits qui gouverne nos choix alimentaires.
Et, merveille des merveilles, à faire cela, on pèse le bon poids, celui qui est nôtre, et on y revient si on s’en est écarté.
Bon d’accord, je vous parle d’un comportement alimentaire où les désirs ne seraient pas contrecarrés par une morale rigide et normative, où on ne serait pas la proie de désirs follement inassouvis, d’effrayantes culpabilités, où toutes nos émotions n’auraient pas tendance à se métamorphoser en compulsions alimentaires.
Ce n’est donc pas de vous que je parle. Mais en vérité, je vous le dis, manger selon vos désirs est à votre portée. Pourquoi ne pas y travailler ? Pourquoi cette guerre contre soi-même, pourquoi pas la paix ?

Gérard Apfeldorfer


Mars 2009

C’est officiel, tous les régimes amaigrissants se valent et ne valent rien !

Un article scientifique paru dans le très sérieux New England Journal of Medicine fait du bruit dans le Landernau des nutritionnistes. Dans leur importante étude, portant sur plus de 800 patients, les auteurs établissent une comparaison entre quatre régimes aux compositions nutritionnelles différentes correspondant à ce qui est habituellement prescrit : des régimes de type Atkins, prohibant les glucides et autorisant les graisses, ou bien des régimes hyperprotéinés, pauvres en glucides et lipides, ou bien des régimes dits équilibrés.
Dans un premier temps, quel que soit le type de régime, les participants perdent du poids (6 kg en moyenne). Puis, dans la deuxième année, ils regrossissent, ne gardant qu’un petit bénéfice pondéral à l’issue de 24 mois. On peut présumer que si l’étude s’était poursuivie, les participants auraient sans doute repris plus que leur poids de départ.
Les auteurs concluent que le type de régime n’a guère d’importance, et que c’est la diminution de l’apport calorique global qui entraîne la perte de poids. Ils restent néanmoins attachés à l’idée qu’il convient, pour maigrir, d’avoir de la volonté, « de l’enthousiasme et de la persistance », écrivent-ils, afin de maintenir une privation. Il ne s’agit plus d’éliminer les corps gras, ou bien les sucres, les céréales et les féculents, ou de se bourrer de protéines, mais de se restreindre au niveau calorique. On reste donc dans l’idée d’un régime, d’une contrainte qu’il convient de s’imposer.
Je suis tout à la fois comblé par les résultats de cette étude… tout en restant sur ma faim quant aux conclusions des auteurs.
Quel plaisir de voir confirmé dans ce travail ce que nous savons tous depuis longtemps, à savoir que tous les régimes se valent, et qu’ils se rejoignent dans la médiocrité de leurs résultats. Qu’importe qu’on se bourre d’aliments riches en protéines, ou bien qu’on se prive d’aliments glucidiques, ou bien qu’on cherche désespérément à équilibrer tous ses repas. Dans tous les cas, on commencera par maigrir, pour finir par regrossir tôt ou tard.
Une telle étude met à mal les conseils préconisant, afin de maigrir ou de ne pas grossir, de manger moins gras, moins sucré, ou de manger des fruits et légumes en grande quantité. Il convient de manger moins, tout simplement.
Manger moins… mais comment ? Toute la question est là. Ceux qui nous lisent savent ce que nous en pensons. Il ne s’agit pas de manger moins, mais de ne pas manger au-delà de ce que le corps demande. Et pour être en mesure d’écouter ses appétits, il convient de manger en pleine conscience. Pour manger en pleine conscience, il est nécessaire de cesser des diaboliser certains aliments, de réorganiser son comportement alimentaire, de régler un certain nombre de difficultés psychologiques qu’on tente habituellement de camoufler.
En somme, il convient d’opérer un travail sur soi-même, en profondeur.
L’enthousiasme et la ténacité réclamés par les auteurs de cette déjà fameuse étude ne font malheureusement pas le poids, pour ce qui est de maigrir durablement !

Gérard Apfeldorfer

Frank M. Sacks, M.D., George A. Bray, M.D., Vincent J. Carey, Ph.D., Steven R. Smith, M.D., Donna H.
Ryan, M.D., Stephen D. Anton, Ph.D., Katherine McManus, M.S., R.D., Catherine M. Champagne,
Ph.D., Louise M. Bishop, M.S., R.D., Nancy Laranjo, B.A., Meryl S. Leboff, M.D., Jennifer C. Rood,
Ph.D., Lilian de Jonge, Ph.D., Frank L. Greenway, M.D., Catherine M. Loria, Ph.D., Eva Obarzanek,
Ph.D., and Donald A. Williamson, Ph.D. Comparison of Weight-Loss Diets with Different Compositions of Fat, Protein, and Carbohydrates.
New England J. Med, vol 360 :859-873, feb 26 2009, 9 http://content.nejm.org/cgi/content/full/360/9/859


Avril 2009

Le Zermati nouveau est arrivé !

Lisez Jean-Philippe Zermati ! Vous n’y serez sans doute guère encouragé par un titre passe-partout (Maigrir sans regrossir, est-ce possible ?) et une couverture qui ne l’est pas moins (une tomate encerclée d’un mètre de couturière). Pourtant le contenu est révolutionnaire.

Vous y apprendrez tout d’abord pourquoi les régimes amaigrissants sont des miroirs aux alouettes — ou bien des pièges à c… pour parler plus crûment — dans lesquels l’humanité à rondeurs et poignées d’amour tombe depuis des millénaires. Au début, tout paraît simple : pour maigrir, il suffit d’écarter les aliments grossissants et d’augmenter ses dépenses. Hippocrate et Galien y avaient déjà pensé, et après eux, tous les médecins lipophobes, ainsi que tous les charlatans qui promettent la minceur facile.
Au début, effectivement on maigrit, et c’est bien pour cette raison que les régimes ont tant de succès. Mais ensuite, inéluctablement, on regrossit, et c’est là que le piège des régimes referme ses crocs voraces sur le malheureux candidat à la minceur : puisque cela a marché une première fois, on pense donc qu’on a regrossi par erreur, ou par maladresse, et qu’il convient de reproduire la procédure, encore et encore. On essaie un régime, puis un autre, un médecin, puis un autre, un gourou, puis un autre, pour finir par s’apercevoir qu’après tous ces régimes, on est bien plus gros qu’avant.
Nos gouvernants, sans doute mal conseillés, un corps médical manquant trop souvent de courage, une presse parfois hystérique, mettent eux aussi leur grain de sel, et encouragent les citoyens à exercer un contrôle mental sur leur alimentation.

Jean-Philippe Zermati nous explique pourquoi ce contrôle mental, qu’il paraît si logique de demander à tout un chacun, qui est si efficace à court terme, ne peut en aucune manière fonctionner sur le long terme.
Pour ce faire, notre bon ami recourt à la cybernétique, c'est-à-dire à la science du contrôle de l’information. Nous avons en nous de puissants systèmes agissants, qui font en sorte que nos besoins soient à même de contrôler nos comportements alimentaires. Ainsi, le poids, ou plutôt la quantité de graisses du corps, peuvent rester étonnamment stables, les apports en nutriments et micro-nutriments se font en fonction des besoins, nous pouvons manger souplement en société, et nous en sommes heureux.

L’auteur détaille et explique ce qui nous fait manger et parfois surconsommer, distingue ce qui nous motive de ce qui nous conduit à prendre la décision de manger. Il différencie plusieurs catégories de mangeurs pathologiques : tout d’abord le « mangeur rationnel », qui exerce un contrôle mental (ce qu’on nomme habituellement la restriction cognitive) qui tente de discipliner son comportement alimentaire, mais qui ne parvient qu’à le dérégler. Ensuite le « mangeur émotionnel », qui est par exemple intolérant à ses émotions et qui utilise ses conduites alimentaires pour tenter de les contrôler.

Un des éléments les plus intéressants de ce livre est la façon dont l’auteur précise des concepts habituellement confondus, ou bien qui restent dans le flou. On parle par exemple habituellement de « faim », aussi bien en faisant référence à un besoin énergétique qu’à un besoin en certains nutriments, voire un besoin psychologique et émotionnel.
Zermati propose une terminologie pour chaque besoin énergétique, nutritionnel, social ou émotionnel, de telle sorte qu’on sache enfin de quoi on parle. Par exemple, le besoin énergétique correspond à un déficit énergétique, la faim signale son apparition, le soulagement signale sa diminution et la satiété signale sa disparition. Ou, en ce qui concerne les besoins émotionnels, c’est l’appréciation négative d’une situation qui sert de démarreur, une tension signale son apparition, le réconfort signale sa diminution et la détente signale sa disparition. Et ainsi de suite.
Tout cela pourrait paraître bien pointilleux. Il s’agit pourtant d’une nécessité méthodologique et cet effort de vocabulaire serait très certainement salutaire si physiologistes et psychologues s’en emparaient.

Mais, me direz-vous, cela nous dit-il comment s’y prendre pour échapper à la logique implacable des dérèglements alimentaires et pondéraux ? En fait, oui : les problèmes étant complexes, ils nécessitent qu’on en aborde les différents composants. La restriction cognitive, ou contrôle mental, nécessiteront une thérapie visant à apaiser la relation aux aliments, à permettre l’écoute et le respect des sensations et des émotions alimentaires ; les problèmes émotionnels, qu’ils soient d’ordre dissociatif, dus à une alexithymie, ou une intolérance aux émotions ou encore à un manque d’habiletés sociales, devront être pris en charge par une méthode ou une autre ; enfin, comme en matière de poids, le désirable et le possible doivent être distingués, il faudra bien souvent aider les personnes en souffrance avec leur poids à accepter les réalités biologique, psychologique et sociale qui leur sont propres.

Même si l’auteur prend soin d’émailler son texte de nombreux exemples concrets tirés de son expérience de thérapeute, ce qui permet de mieux saisir où il cherche à nous amener, il n’en reste pas moins que le sujet est ardu. Il ne paraît pas très raisonnable qu’un tel livre soit confondu avec les marronniers du printemps, ceux qui nous proposent de multiples recettes pour avoir l’air pimpant(e) dans notre maillot de bain cet été.
Cet ouvrage intéressera sans doute en premier lieu les déçus des régimes, ceux qui veulent comprendre l’engrenage dans lequel ils se trouvent et qui sont à la recherche d’une porte de sortie. Et bien évidemment, les médecins et autres professionnels concernés devraient en faire leur livre de chevet et lire ce livre un crayon à la main.
Voilà qui risque de faire carburer vos neurones ! Certains le regretteront sans doute : la déperdition énergétique en est négligeable et ne permet guère de perdre du poids. Malgré cela, l’effort n’est pas vain. Après ce travail de lecture, on se sent les idées claires, et plus intelligent. Les professionnels prendront leur tournant, comme je l’espère, et les patients s’impatienteront, comme je l’espère aussi.

Dr Gérard Apfeldorfer

Maigrir sans regrossir, est-ce possible ? Dr Jean-Philippe Zermati. Éditions Odile Jacob, 2009


Mai 2009

Fascisme sanitaire 3

Phil Edwards et Ian Roberts, deux chercheurs de la London School of Hygiene and Tropical medecine, écrivent dans le journal Lancet, en mai 2009, que les obèses et les personnes en surpoids ont une empreinte carbonique de 9% supérieure à celle des personnes minces. Les obèses produisent chacun 12 tonnes de CO2 annuelles au lieu de 11 tonnes pour une personne mince. Les obèses contribuent davantage au réchauffement climatique, à la hausse du coût de l’énergie et aggravent les pénuries alimentaires.
En somme, les obèses polluent la planète. Sans doute les auteurs pensent-ils aussi qu’ils prennent trop de place, qu’ils polluent le paysage. Quoi de plus pénible à supporter qu’un gros, dont l’excès de matière rappelle à tout un chacun qu’il est un être biologique, destiné tôt ou tard à mourir, même s’il est mince ?
Car les gros ont changé d’image. Autrefois, ils donnaient l’impression de dévorer la vie à pleines dents, leur chair exubérante semblait un signe de vitalité. Désormais, ils ne font plus que creuser leur tombe avec leur fourchette, et pire encore, nous dit-on, ils risquent d’entraîner les minces dans leur naufrage. La Mort n’est plus désormais ce squelette faucheur dans une robe de bure, elle est un obèse monstrueux qui nous gave de gras, de sucre et de sel, qui nous plante une fourchette géante dans le ventre. N’est-ce pas cette angoisse de la mort que réveille l’obèse, qui conduit les passagers de la compagnie aérienne Ryanair à adhérer volontiers à cette idée de surtaxer les personnes obèses ou de leur faire payer deux places ? Lorsque dans un sondage en ligne, la compagnie aérienne Ryanair, à la recherche d’économies, envisage cette mesure, 40% des internautes (sur 100.000 votants) l’approuvent.
Il est aussi vrai que l’avion réveille des angoisses de mort chez la plupart. Comment ce tas de ferraille fait-il pour voler, cela reste un mystère pour la majorité d’entre nous. Et si, pour aggraver la chose, on se trouve assis à côté d’un gros, d’un adipeux, d’un corpulent, d’un empâté, d’un bouffi, d’un ventru, d’un pansu, d’un poussah, d’un tas de lard, en un mot d’un obèse, alors on est encore plus inquiet sur la capacité des réacteurs à maintenir l’avion dans les airs.

Le gros semble bien être le métèque, le tzigane, le Juif, l’inverti de ce siècle. Il est le bouc émissaire que l’on peut charger de ses propres péchés, celui qui, lorsqu’on le lapide, permet de retrouver sa pureté. Derrière ces discours pseudo-scientifiques, ces sondages bien-pensants, on voit poindre un discours d’un autre style, qui rappelle de fâcheux souvenirs. Des discours du genre : « Débarrassons nos avions des gros lards, et ceux-ci n’en voleront que mieux (et nous voyagerons plus confortablement) ; débarrassons la France de ses gras du bide, et la Sécurité sociale sera renflouée ; débarrassons la planète de ses obèses, et la Terre sera sauvée. »
Certains, pour sauver la Sécurité sociale, la planète et leur peau dans les avions, veulent éradiquer l’obésité. Nos députés et nos gouvernants s’y essaient, en décrétant la « guerre contre l’obésité », en fourbissant leurs armes (voir le rapport de Valérie Boyer, députée et Présidente-rapporteur de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l'Assemblée nationale « Faire de la lutte contre l’épidémie d’obésité et de surpoids une grande cause nationale. »)
Mais sera-ce suffisant ? Que se passera-t-il si les obèses ne se laissent pas convaincre de maigrir, s’ils font de la résistance ? Si les méthodes douces ne suffisent pas, ne faudra-t-il pas alors passer à la vitesse supérieure ? Si les gros ne se montrent pas raisonnables, s’ils continuent à dévorer la planète, ne faudra-t-il pas sévir ? Les idées, de ce point de vue, ne manquent pas : on pourra commencer, histoire de se faire la main, par taxer les mauvais aliments grossissants, par augmenter les cotisations aux mutuelles, aux assurances et à la Sécurité sociale pour les personnes trop grosses. Puis les entreprises pourront licencier les obèses qui se refusent à maigrir et, bien sûr, cesser de les embaucher.

Toutes ces idées existent déjà, ici et là. Certaines sont dans le rapport de la députée Valérie Boyer
(Le fascisme sanitaire et déficit d’amour, octobre 2008.).
D’autres sont appliquées par certaines entreprises aux USA (Le fascisme sanitaire avance à grands pas. Septembre 2008. ). D’autres encore sont en discussion un peu partout. Et le nombre de personnes qui approuvent de telles démarches ne cesse d’augmenter, semble-t-il.
Lorsqu’on en est là, la suite n’est que trop évidente. Voilà pourquoi je parle de fascisme sanitaire.

Arrêtons là et rappelons quelques vérités :
a) Les mécanismes qui conduisent certains à être obèses sont complexes. Des facteurs biologiques et génétiques, psychologiques et sociaux, environnementaux, sont à prendre en considération.
b) Certains pourront maigrir, et d’autres pas. Et là encore, pour des raisons complexes, d’ordre biologique, psychologique et social.
c) Ceux qui sont plus gros que les autres ne le font pas exprès pour embêter leurs concitoyens. Ils sont à aider et non à punir. À aider sur le plan psychologique, sur le plan de la santé, sur le plan social.
d) Rappelons aussi le droit à la différence. À la différence de race, de religion ou de philosophie, de mode de vie, de conformation corporelle.

Une personne humaine a le droit à sa dignité. Elle a le droit d’être considérée comme une personne à part entière par une compagnie aérienne, et non pas comme un objet biologique évaluable en kilos. Une personne humaine paiera donc une place. Il revient à la compagnie de s’adapter à la conformation physique des personnes humaines qu’elle transporte, et de proposer des conditions de confort dignes de ce nom aux rugbymen, aux basketteurs, aux femmes enceintes, aux enfants, aux nains, aux aveugles et aux obèses. Certes, je sais qu’il est agaçant pour ces compagnies que les gens ne soient pas standardisables, mais ainsi va l’humanité.
Il est agaçant aussi pour les gouvernements, pour les organismes sociaux, pour les assureurs, que tout le monde ne soit pas idéalement mince, jeune, beau, sportif et pétant la santé. Il y a des vieux, des malades et des gros. Les vieux, les malades et autres infirmes sont désolés de l’être, de même que les gros. Mais ils n’ont pas à s’excuser.

L’Enfer est pavé de bonnes intentions. C’est gentil de la part du gouvernement de prendre soin de la santé des citoyens. C’est gentil de la part des compagnies aériennes de penser au martyr des minces assis à côté des gros. Mais vient un temps où ces prévenances en viennent à remettre en question la dignité humaine. Un temps où on en vient à considérer que les personnes humaines ne sont plus égales entre elles. Certains perdent tout à coup leur qualité de personnes pour devenir des objets encombrants et coûteux. On en fait des parias, puis des boucs émissaires. De noirs nuages s’amoncellent.

Gérard Apfeldorfer


Juin 2009

Alcool, cancer, mort et oméga-3

Voilà déjà bien longtemps qu’on sait que les Français — ce peuple astérixien, buveur et ripailleur — ont statistiquement moins de pathologies cardiovasculaires que les Anglo-saxons. Et même, ils sont moins gros, alors que leur ration alimentaire comporte davantage de graisses, qu’elle est plus riche en acides saturés, les mauvaises graisses vilipendées.
Ce « French paradox » bien agaçant, où le vice est récompensé, n’a pas encore trouvé d’explication satisfaisante d’ordre nutritionnel (voir à ce sujet Français, mangez en paix ! Mars 2008)
Une étude récente lève peut-être un coin du voile. Cette étude, portant sur une cohorte de 1600 personnes, dans trois pays européens différents (la Belgique, l’Italie, le Royaume Uni) montre que les personnes consommatrices d’alcool ont des taux d’acides gras oméga-3 (EPA et DHA) plus élevés, dans leur plasma et dans leurs globules rouges ; les hommes buveurs ont en outre un taux plus bas d’acide gras linolénique, ce qui est plutôt une bonne chose sur le plan cardiovasculaire.
En fait, ce n’est pas l’alcool qui est bénéfique, mais le vin. La bière et les alcools forts n’offrent pas de protection, et seuls les produits de la vigne s’avèrent efficaces pour augmenter les concentrations d’acides gras oméga 3.(1)
L’effet de protection du cœur et des vaisseaux par les acides gras oméga 3 est connu et documenté. Le vin pourrait donc agir par ce biais. Et qui boit du bon vin régulièrement, si ce n’est les Français ?

Voilà qui est bien réconfortant. Boire du vin à table, en mangeant un beefsteak provenant d’un bœuf qui aura brouté de l’herbe et, éventuellement, reçu une petite ration de graines de lin comme dessert, pourrait être en passe de devenir le summum du diététiquement correct. Et même, lorsque les aliments consommés ne sont pas parfaits et ne contiennent pas autant d’acides gras omégas 3 qu’ils le devraient idéalement, alors un verre de vin compensera ce manque !
Rappelons aussi que nos fameux acides gras oméga 3 sont considérées comme ayant des vertus protectrices en ce qui concerne le cancer. Alors, mes amis, permettez-moi de lever mon verre à la santé des oméga 3 !

Mais ne dit-on pas, aussi, que l’alcool, et donc le vin, favoriseraient l’éclosion et le développement des cancers ? Selon un travail de synthèse à partir de données internationales de l’Institut national du cancer, boire du vin ou tout autre alcool augmenterait le risque de cancer de 9 % à 168 % selon la localisation (par exemple : +168% pour le cancer de la bouche, +9% pour le cancer du côlon). L’alcool jouerait un rôle de solvant et augmenterait la perméabilité des muqueuses aux produits cancérigènes, et serait en outre dégradé en acétaldéhyde, molécule considérée comme cancérigène.(2)
Sans doute tout le monde a-t-il raison : l’alcool, comme aurait pu le dire Ésope, est tout à la fois la meilleure et la pire des choses. Il élève le taux d’acides gras oméga 3, protégeant ainsi du cancer et des maladies cardiovasculaires, et favorise aussi les cancers, par d’autres mécanismes.

Il en va ainsi de beaucoup d’aliments que nous mangeons, et de beaucoup d’associations d’aliments : ils ont des effets complexes et contradictoires sur l’organisme, et sont à la fois bénéfiques et maléfiques. Telle est la nature même de la nourriture, qui nous fournit de l’énergie et des matières premières, nécessaires à la vie, et dont la consommation nous rapproche en même temps de notre trépas.

Voilà aussi pourquoi le conseil diététique est impossible. Vouloir séparer le bon grain de l’ivraie est une gageure, et s’y essayer conduit trop souvent à l’imposture.
Pis encore : ces discours du genre, « Mangez ceci, et votre vie sera sauve ! », « Non, ne mangez pas cela, car vous en mourrez tôt ou tard ! » ont pour effet de faire de nous des mangeurs angoissés, voire terrorisés. Comme cette femme enceinte que j’ai eu l’occasion de voir récemment, et qui, ayant bu un verre de vin, me demandait s’il y avait lieu d’envisager un avortement thérapeutique.

Comment, alors que nous sommes bombardés de discours épouvantables sur nos aliments, éprouver encore de l’amour pour ceux-ci et considérer que les ingérer nous restaure physiquement et psychiquement ? Comment ressentir du contentement à les déguster ? Comment s’écouter pour manger juste ?
Alors, mes amis, ne boudons pas notre plaisir alimentaire et ne laissons rien ni personne nous le gâcher ! Car ce plaisir est essentiel, nécessaire à notre bon fonctionnement physique et mental. La nutrition est une science bien trop jeune, bien trop lacunaire, et bien trop moralisatrice pour qu’on puisse lui accorder sa confiance.
Le mieux que nous puissions faire est de manger frugalement ce qui nous paraît bon à un moment donné. Il est de boire du bon vin sans arrière pensée, gaîment, plaisamment, modérément, bien évidemment sans ivrognerie. Certes, nous en mourrons. Mais ce sort funeste serait aussi le nôtre si nous ne le faisions pas.

Gérard Apfeldorfer


(1) DiGUISSEPPE R. et al. Am. J. Clin. Nutr. 2009, 89, 354-362
(2) Alcool et risque de cancers. État des lieux des données scientifiques et recommandations de santé publique. Institut national du cancer, Nov. 2007


Juillet 2009

Vacances françaises

« Alors, ces vacances ?
— Super ! La cuisine était très bonne. Ils avaient des spaghetti, tu n’imagines pas ! J’ai adoré le foie de veau à la vénitienne et les desserts n’étaient pas mal non plus. Et puis, les « gelati » ! À Rome, le soir, pour prendre le frais, tu remplaces le dîner par une glace prise sur une terrasse, une placette. Une merveille. On est vraiment enchantés de nos vacances en Italie. »
Pour un Français, des vacances réussies nécessitent qu’on ait exploré des goûts neufs, des plats alléchants, des répertoires culinaires variés. Et vice-versa, dès lors qu’on mange mal, comment pourrait-on être satisfait de ses vacances ?
Voilà pourquoi l’Italie ou la France semblent plus enchanteresses que la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, dès lors qu’il s’agit d’y passer quelques semaines d’été.
D’ailleurs, les Britanniques ou les Allemands semblent partager eux aussi ce point de vue, qui n’ont qu’une hâte, dès la frontière passée : se précipiter dans nos restaurants, guides gastronomiques brandis fièrement comme autant de bibles.
Le climat ? Oui, sans doute, mais il ne saurait consoler d’une cuisine insipide et monotone.
Je n’ai pas choisi la France et l’Italie par hasard : ces deux pays semblent des terres d’élection du bien-manger, quoique dans des styles différents. La France est le pays de la recette, tandis que l’Italie est celle du produit. Voilà pourquoi vous pouvez négocier les ingrédients de votre plat en Italie, alors qu’en France, une telle demande est irrecevable.
La période des vacances est un excellent moment pour prêter attention à ce qu’on mange et utiliser les temps alimentaires comme autant d’outils d’épanouissement de l’être. Laissez parler votre corps et votre psyché, et soyez à leur écoute. Tout d’abord, attendez d’avoir une faim suffisante pour manger. Et pour faire venir cette faim, il n’y a rien de mieux que de mettre votre corps en mouvement et de le faire transpirer. Baignade, marche, course, sport de balle, tout est bon.
Personnellement, en été, j’adore faire de la randonnée en montagne. L’un des plaisirs de ces randonnées réside dans l’exacerbation de mon appétit et dans le fait que le saucisson, le jambon et le fromage de montagne ne sont jamais aussi bons qu’au sommet. Et le pain ! J’ai découvert un boulanger qui fait un pain au levain si délicieux que je préfère le manger seul, sans accompagnement, tant il se suffit à lui-même. Ce pain, lui aussi, profite du grand air et son goût s’exacerbe au fur et à mesure qu’il prend de l’altitude.
À manger ainsi, des choses aussi délicieuses que du pain, de la charcuterie, un bout de fromage accompagné de quelques fruits secs, à boire une boisson aussi merveilleuse que de l’eau, je me délecte !
Le soir venu, pour le dîner, j’avoue ne pas résister à des mets un peu plus travaillés : par exemple une bonne viande au sauce avec du gratin dauphinois achetés chez le traiteur local. Ce n’est donc pas moi qui cuisine, mais qu’importe, puisque d’autres le font si bien. Bon, enfin, ça dépend des jours. Parfois ce seront des salades, des grillades. La simplicité culinaire exigera alors un produit parfait, à l’italienne.
Pourquoi ceci plutôt que cela ? Eh bien, pour le savoir, j’écoute mes appétences, qui me font paraître tel ou tel aliment plus délicieux qu’un autre. Ce sont parfois des envies de poisson, de tel ou tel légume ou de tel ou tel fruit, des désirs de gâteaux bien crémeux, que sais-je ? L’origine de ces appétences est complexe et mystérieuse : des besoins de mon corps en certains nutriments s’expriment sous cette forme, mais aussi des besoins d’ordre psychologique et émotionnel, sans que je sois capable de distinguer ce qui relève de l’un ou de l’autre.
Qu’importe, du moment que tous mes besoins finissent, tôt ou tard, par être comblés.
À me lire, vous pourriez croire que je mange en solitaire, ou bien que j’impose mes préférences à mon entourage. Il n’en est rien. Et comme les préférences alimentaires des uns et des autres ne sont pas complètement superposables, nous négocions les menus, ce qui me conduit bien des fois à manger des aliments qui ne me conviennent qu’à moitié. Tel est le prix à payer pour avoir la joie de partager une nourriture commune, et ce prix, je le paie sans regret.
Et la quantité ? Ah, la quantité ! Elle est fondamentale : manger ce qui me plaît va de pair avec ne pas manger au-delà de mon appétit, ou en tout cas pas trop souvent. Cela n’a rien de difficile ou de frustrant, puisque cela consiste à manger en pleine conscience de ce qui se passe dans ma bouche, dans mon corps et dans ma tête, et à m’arrêter lorsque j’atteins l’optimum du contentement.
Je constate alors que, le plus souvent, il en reste dans l’assiette. Ce trop-là, je l’abandonne sans état d’âme car tout à l’heure, demain, d’autres plaisirs alimentaires m’attendent.

Gérard Apfeldorfer


Septembre 2009

Faire la taille zéro

Mesdames, aspirer à la taille 38, ou même à la taille 36, a pris un sérieux coup de vieux. C’est désormais la taille zéro qu’il convient de faire. Ceci revient-il à dire qu’il convient de ne plus avoir de taille du tout, plus de corps, de s’être transformée en pure icône totalement dématérialisée ? Plus de gras sur les hanches ni ailleurs, donc, et par la même occasion, plus de chair. Et même plus d’os, sans doute. Car les os, ça pèse lourd sur la balance.
Une jeune femme sérieusement anorexique se plaignait à moi de la grosseur de ses os, justement. Mes fémurs, avez-vous vu ces gros fémurs que j’ai ? Ne peut-on rien y faire, docteur ?
En fait, il semble que la taille zéro, aux USA, corresponde à la taille 32 en France. Ouf, on n’a pas totalement disparu, il reste un résidu de taille mesurable. Quoique, en taille 32, que reste-t-il, sinon des os et de la peau ?
Comment faire pour atteindre la taille zéro ? Il faut pour cela un remède de cheval. En l’occurrence, du clenbutérol, qui est une médecine réservée aux chevaux, justement. Le clenbutérol est utilisé comme broncho-dilatateur d’action rapide chez le cheval, et comme tous ces produits proches de l’adrénaline, est psychostimulant, est considéré comme produit dopant et interdit dans les compétitions sportives, et incidemment, coupe l’appétit.
C’est génial !
Sauf qu’il y a de petits effets secondaires : on tremble, on a des crampes, on sue, on a le cœur qui palpite, on ne dort plus, on est sur les nerfs, on a mal à la tête. Parfois le cœur lâche et on meurt. Si on ne meurt pas, l’effet coupe-faim s’épuise et on augmente alors les doses. Quoi qu’il en soit, ça finit mal.
L’utilisation de tels produits à des fins amaigrissantes n’est pas nouvelle : je vous conseille de lire à ce sujet notre page sur les produits amaigrissants
La taille zéro est follement à la mode aux USA, chez les actrices de sitcom et autres starlettes hollywoodiennes. Lorsque vous voyez une actrice qui décolle (j’entends par là qui maigrit à vue d’œil, ce qui permet peut-être d’ailleurs à sa carrière de décoller elle aussi) demandez-vous si elle n’est pas un peu clenbutérolisée.
Le problème, c’est que la faim de minceur est telle, de nos jours, que nombreuses sont celles qui sont prêtes à mourir pour être minces. Sur un site-minceur dont je tairai le nom, le clenbutérol est méchamment attaqué : n’achetez pas cette saleté, achetez notre saleté. Que croyez-vous que ce site reçoive sur son forum ? Des courriels du genre : alors ce clenbu, où c’est-y qu’on se le procure, combien ça coûte, combien de kilos je vais perdre ?
Quelle folie !
Alors, je vous préviens, mes internautes chéris : le site du GROS est clenbutérol-free, garanti zéro-clenbu ! Clenbu-addicts, passez votre chemin. Je ne vous parle pas !

Gérard Apfeldorfer


Octobre 2009

Quand mon corps est une image

Mme la députée Valérie Boyer est bien gentille. Désirant éradiquer l’anorexie mentale, elle a déposé un projet de loi visant à faire apposer un avertissement sur les photos publicitaires dans les cas où l'apparence corporelle aurait été retouchée par un logiciel de traitement d'image, c'est-à-dire la majorité ou la quasi-totalité des photos de mode, publicitaires ou de presse.
Selon elle, nos jeunes filles deviendraient anorexiques parce qu’elles croiraient à ce qu’elles voient. Trompées par des images photoshopées, elles s’imagineraient qu’elles peuvent devenir aussi minces que telle ou telle mannequin ou actrice à taille zéro.

Mme la députée est bien mal informée. Demanderait-elle leur avis aux médecins et aux chercheurs qui s’échinent à comprendre et soigner les personnes ayant des troubles du comportement alimentaire, qu’ils se feraient un plaisir de l’informer qu’il s’agit là de maladies, et non pas d’effets de mode, et que le facteur biologique, dans ces troubles, joue très certainement un rôle prépondérant. Ne devient pas anorexique qui veut, et aussi, tout le monde n’est pas apte à devenir obèse !

Mme la députée Valérie Boyer est bien naïve. Ma chère madame, je vais vous dire un secret : les apprenties anorexiques se moquent bien de savoir si les photos sont retouchées ou non, si elles reflètent la réalité. Ces jeunes filles aspirent à un corps immatériel, un rêve de corps, un non corps. Pour elles tout corps est gros, par définition.
Comme je faisais remarquer à une jeune femme anorexique, auschwitzienne, que je suivais, qu’elle n’avait plus rien à perdre, si ce n’est sa peau, et qu’alors, il ne resterait que des os, elle me rétorqua que justement, ses os étaient trop gros. À propos d’Auschwitz, une autre me confiait, penaude, que les documentaires sur les camps de concentration nazies éveillaient en elle… de l’envie. Alors, voyez-vous, toute cette agitation me paraît bien à côté de la plaque. Qu’importent les réalités corporelles quand on aspire à la désincarnation.

De toute façon, voilà belle lurette que tout un chacun sait, ou devrait savoir qu’on ne peut plus en croire ses yeux, que les images sont menteuses. Des bourrelets se voient parfois gommés, ici ou là, et des silhouettes rectifiées. Alors, dans ces conditions, que représentent-elles, ces images ? Du désir et du rêve, sans doute.

Pourtant, Mme Boyer, vous avez raison sur ce point : tous ces corps iconiques, jeunes, lisses, minces, parfaits, qui assaillent nos yeux en permanence, que ce soit sur les écran de télévision, sur les affiches, dans les journaux, forment notre œil à une forme stéréotypée du beau, et nous font déconsidérer toute autre corporéité.
La beauté standardisée et obligatoire est profondément toxique. Elle nous conduit à nous désaimer, nous qui sommes si imparfaits, avec nos bourrelets, nos rides, notre calvitie, nos varices. Ce flot d’images nous fait croire qu’on ne peut exister que par le look, qu’hors ce look, point de salut, point de valeur personnelle.

Même notre personnel politique s’y est mis, et plutôt deux fois qu’une : un homme ou une femme de pouvoir se doit désormais de montrer la puissance de sa volonté par l’exhibition d’un ventre plat et de joues creusées par le jogging. Mais, du coup, que de malaises.

Comment en sortir ? Sûrement pas en instaurant une taxe sur les logiciels de retouche d’image…
Mais peut-être en encourageant la variété des corps, et même, pourquoi pas, des idées.

Gérard Apfeldorfer


Novembre 2009

Revenons sur l’éducation alimentaire des enfants au pays de la gastronomie

Les parents, de nos jours, semblent quelque peu déboussolés quand il s’agit de faire l’éducation alimentaire de leur progéniture. Comment y parviendraient-ils, quand eux-mêmes, bien souvent, n’ont pas reçu ce legs de la part de leurs propres parents ? Comment y parviendraient-ils lorsque leur environnement alimentaire et celui de leurs enfants consiste en une cacophonie diététique, dans laquelle les messages moralisateurs des instance gouvernementales se mêlent aux chants de sirènes de l’industrie agroalimentaire ?

Rappelons tout d’abord que l’éducation alimentaire n’a que de lointains rapports avec l’information nutritionnelle. Il ne s’agit pas d’apprendre à l’enfant un savoir sur le contenu des aliments, mais un savoir-faire sur la façon de manger.

L’éducation alimentaire passe tout d’abord par la socialisation des prises alimentaires : dès que l’âge de l’enfant le permet, c'est-à-dire lorsqu’il est capable de respecter les règles sociales de base, comment tenir sa cuiller ou sa fourchette, comment se tenir à table, quand parler ou se taire, parents et enfants mangent ensemble et si possible, partagent ce qu’ils mangent autant que possible.
La cuisine est aussi un haut lieu de socialisation : les enfants voient leurs parents occupés à cette chimie miraculeuse : on coupe, on mixe, on mélange, on malaxe et on bat, on fait bouillir, on vaporise, on mijote, on rôtit, on grille, et il en sort des plats, miraculeusement. Quelle histoire !
Car ces plats sont porteurs d’histoires, grandes et petites, et les raconter aux enfants, ces histoires, est un élément essentiel de leur éducation. Restons simple : le lait, d’où vient-il ? Et les œufs, et le beurre ? Mais aussi cette recette, par quels circuits a-t-elle atterri dans cette famille ? Si tel plat a une histoire, celle-ci se poursuit : la mère, le père font preuve de créativité, remplacent un ingrédient par un autre, modifient les cuissons. Il y a de quoi s’occuper.
L’omelette aux fines herbes, par exemple, n’est plus ce qu’elle était. Le beurre a fait place à la margarine, et les herbes ne viennent plus du jardin. C’est pour cela que cette omelette est celle de ta maman et pas celle de ta grand-mère.
Notre bout de chou apprend ainsi que, contrairement à ce qu’on lui raconte trop souvent à l’école ou à la télévision, les aliments ne sont pas juste des conglomérats de nutriments : ils sont porteurs de représentations à fort contenu émotionnel. Il sont aussi bons à penser et à ressentir que bons à manger.

Bien sûr, pour en arriver là, il faut tout d’abord que l’enfant daigne goûter les aliments proposés, ce qui ne coule pas de source. Sa « néophobie alimentaire » le conduit à décréter ce qu’il aime et ce qu’il déteste selon des critères d’une subjectivité totale. Ainsi s’affirme-t-il afin de se construire. Il s’agit donc, pour les parents, de bien négocier avec leur enfant : son désir d’affirmation est parfaitement légitime, la nécessité de se socialiser l’est tout autant.
Sans doute le meilleur compromis est-il le suivant : tu goûtes, et c’est seulement après avoir goûté que tu peux légitimement affirmer que tu n’aimes pas. Tu goûtes, non pas une fois, mais à chaque fois que je te présente ce plat, qui chaque fois, est différent de la fois précédente. Et ma foi, si ce que tu goûtes te dégoûte, c’est ton droit de ne pas en manger.

Enfin, les parents doivent apprendre à leurs enfants à écouter leurs sensations alimentaires, à identifier leur faim et leur satiété. Il convient d’avoir faim pour manger, on mange tant que la faim est là et on s’arrête quand on n’a plus faim. Pour écouter sa faim, des conditions sont requises : le calme doit régner, on doit consommer ses aliments sur un mode civilisé, concentré, c'est-à-dire lentement, en leur portant toute l’attention qu’ils méritent.
Autant dire que notre enfant mangera ainsi seulement s’il voit ses parents le faire !
Peut-on laisser de la nourriture dans son assiette lorsqu’on a son content ? Oui, bien sûr, puisque nous sommes dans un pays d’abondance alimentaire, où ce que nous abandonnons ne manque à personne, et surtout pas à nous-mêmes. Le danger, on nous le répète assez, ne vient pas du manque, mais du trop-plein.

Et si au bout du compte, avec de telles méthodes éducatives, notre enfant se mettait à réclamer plutôt des gâteaux que des légumes, serait-ce grave ?
Les préférences alimentaires sont en fait des plus complexes : l’enfant a, comme ses parents, des appétits spécifiques qui l’orientent spontanément vers les aliments qui contiennent les nutriments dont son corps a besoin. N’est-ce pas merveilleux ?
Mais aussi, tout comme ses parents, il se tourne à certains moments vers des aliments qui lui procurent des émotions positives, car ses besoins ne sont pas seulement physiques, mais aussi psychologiques et émotionnels.
Mais encore, il choisit ses aliments dans un espace relationnel avec ses parents : il mange pour faire plaisir, il refuse de manger pour s’opposer, il réclame ceci ou cela dans un jeu de pouvoir. Et pour peu que les parents ne soient pas accordés sur ces sujets, l’enfant se fait un malin plaisir de jouer l’un contre l’autre.
En fait, lorsque cette dimension de pouvoir est évacuée, que l’enfant a accès à toute catégorie d’aliment sans distinguo moral, il se met alors, la plupart du temps, à manger spontanément de façon variée. Les biscuits chocolatés et les Carambar ne sont pas si bons que ça, à haute dose, et vient un temps où les plats proposés aux repas retrouvent leur attrait.
Certains aliments apportent un plaisir grossier mais évident, tandis que d’autres apportent un plaisir plus subtil. Il ne faudra pas s’étonner que l’enfant commence par les premiers, avant d’en arriver à apprécier les seconds. Laissons-lui le temps de grandir, et aidons-le, en le faisant goûter à tout, à se former un goût de personne civilisée.

Notre pays est fier de sa gastronomie, et il y a de quoi ! Alors, enseignons-la à nos enfants. Faisons-en des gastronomes, qui savent consommer avec recueillement une cuisine merveilleuse.

Gérard Apfeldorfer

  • Dernière mise à jour: 19/11/15 16:51
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