Lundi 21 janvier 2019

Les lettres mensuelles 2008


Janvier 2008

Pourquoi y a-t-il plus de gros chez les pauvres (et que faire pour que ça change)?

C’est un fait avéré : alors qu’autrefois, avoir des rondeurs, une panse large et bien remplie était un signe extérieur de richesse, c’est désormais un signe extérieur de pauvreté. Dans les pays industrialisés, plus on est pauvre, et plus on a statistiquement de chance d’être gros ou obèse. Une étude de l’INRA présentée en 2005 montre qu’on trouve en France 16% d’ouvrières obèses contre 4% de cadres ou de professions intermédiaires.
Pourquoi donc ? La réponse officielle, des pouvoirs publics, des bien-pensants, est de vilipender la junk-food, grossissante et pas assez chère ; les fruits et les légumes, dont la consommation intensive permettrait la minceur, seraient quant à eux bien trop chers. La solution consisterait donc à taxer les aliments gras et sucrés, et peut-être, pourquoi pas, avec cet argent récolté, de subventionner les fruits et les légumes. Une étude de 2001 des docteurs Delestre et Meyer, met elle aussi en évidence le lien entre obésité et pauvreté, et ces éléments de l’étude ont été souvent repris, y compris dans des rapports destinés aux pouvoirs publics. Mais on laisse de côté le principal résultat de cette étude : les femmes obèses, en précarité financière, seraient plus stressées et plus déprimées que la moyenne.

Nous savons bien, nous autres cliniciens ayant affaire à des personnes en souffrance avec leur poids et leur comportement alimentaire, combien il est fréquent qu’on mange pour minorer sa souffrance psychique. C’est même, selon nous, une cause majeure de surconsommation alimentaire dans les pays industrialisés. On se tourne alors préférentiellement vers les aliments gras et sucrés, qui permettent d’éteindre ou de diminuer les incendies de l’âme, de calmer temporairement les angoisses et la déprime, bien plus efficacement que les fruits, les légumes et les yaourts à 0% de matière grasse.
Être pauvre aujourd’hui, en Occident, provoque en soi un état de stress et de dépression. Quand on est pauvre, la vie est encore plus rude, plus compliquée, plus aléatoire que lorsqu’on dispose d’un peu plus d’argent. On est tenaillé par la peur du lendemain. Et puis, en permanence, du fait de l’omniprésence des médias, on est confronté à une richesse inouïe, comme à portée de main, mais dont on ne peut pas profiter. On se sent aussi coupable et honteux de ne pas pouvoir offrir à ses enfants la même vie, les mêmes objets que possèdent leurs petits camarades. Mais au moins, on peut leur acheter à manger des aliments consolateurs, c'est-à-dire là encore, gras et sucrés.
Il me semble aussi que les pauvres d’aujourd’hui, dès lors qu’ils sont transformés en assistés, se voient privés de leur dignité. Comment, alors, se respecter soi-même, se vouloir du bien ? Le mépris de soi, lui aussi, conduit à manger sans respect pour son corps, sans pouvoir tenir compte des messages qu’il nous adresse, c'est-à-dire des sensations alimentaires.

Manger n’est pas la seule façon de lutter contre le stress. Certes, il y a la relaxation, la psychothérapie et l’écoute du chant des baleines. Mais ces techniques sophistiquées sont réservées aux riches, ayant des stresses de luxe. Les pauvres ont quant à eux recours à des techniques plus traditionnelles, comme fumer, boire plus que de raison, faire du tapage, devenir violents avec leurs proches ou rechercher la bagarre avec des inconnus.
Mais le peuvent-ils encore ? Dans une société de plus en plus policée, où les moindres comportements déviants sont réprimés, mieux vaut se tenir à carreau et se contenter de boulotter ses friandises industrielles et ses pizzas surgelées dans son coin. Voilà qui, certes deviendra plus onéreux si on institue une taxe sur ces produits (voir à ce sujet : Où l’on reparle de la fat tax! Septembre 2007), mais qui ne justifie pas encore une action de police. Si le fait d’être pauvre augmente le niveau de stress et de malheur, si les personnes pauvres mangent essentiellement des produits gras et sucrés pour minorer ce malheur, alors même la distribution gratuite de fruits et de légumes n’y pourra rien et ressemblera à un cautère sur une jambe de bois. Le fait que les individus pauvres soient statistiquement plus souvent obèses que les personnes vivant dans de meilleures conditions est simplement un marqueur de cette pauvreté et des souffrances qu’elle occasionne.
Vouloir modifier l’alimentation des personnes aux conditions de vie précaires en leur offrant des brassées de fruits et de légumes, en leur rendant plus difficile l’accès aux produits gras et sucrés, n’est qu’une forme pernicieuse de mépris.
Aidons les personnes dans le besoin, par exemple en leur donnant du travail, en leur permettant de retrouver leur dignité, en faisant en sorte qu'elles puissent s’estimer et s’aimer. Et gageons qu’alors elles auront moins besoin de dévorer pour calmer leurs souffrances, qu'elles seront mieux à même d'être à l'écoute de leurs besoins fondamentaux.
Gérard Apfeldorfer

DELESTRE F., MEYER K. Pauvreté, désintérêt nutritionnel et obésité. Médecine et nutrition, 2001, vol. 37, No 6, pp. 267-281
REGNIER F. Obésité, corpulence et statut social : une comparaison france / États-Unis (1970-2000). Recherches en Économie et sociologie rurales. INRA Sciences sociales. N° 1 - JUIN 2005.
LEMAIRE N., VOLATIER, JC, Avis sur l’exclusion sociale et l’alimentation. CNA, 34, 22/2/2002.


Février 2008

Faites attention !

Tel est le mot d’ordre de notre société précautionneuse. Fait-il mauvais? Faites attention en conduisant, nous informe le présentateur radiophonique, car on n’y voit goutte. Fait-il beau? Faites attention, nous informe le même, car la bonne visibilité pousse aux imprudences.
Quand il s’agit de se nourrir, il convient là aussi, là surtout, de faire attention. Ne pas faire attention à ce qu’on mange pourrait conduire à consommer tout et n’importe quoi, n’importe quand, n’importe comment. Nous sommes tellement gâtés, il y a tant de bonnes choses à manger! Cette anarchie alimentaire de celui qui dévore avec frénésie tout ce qui lui tombe sous la main est celle du sauvage alimentaire, de celui qui n’a pas reçu d’éducation alimentaire digne de ce nom, qui n’a pas appris comment les choses se mangent.
Il nous faut donc faire attention. Mais à quoi? Faut-il devenir le comptable de ses calories? Cette façon de manger va bien à ceux qui ont un tableau Excel à la place du cœur, mais ne saurait convenir au plus grand nombre.
Ou alors, faut-il manger moins gras, moins sucré, moins salé? Moins gras, moins sucré, moins salé que quoi? On suggère implicitement que le gras, le sucre et le sel sont des sortes de poisons et que le mieux serait de ne pas en manger du tout. Mais alors, que reste-il? Une diète protéinée, sans doute, associée à un bon coup de déprime.

La diabolisation des lipides et des glucides conduit à culpabiliser chaque fois qu’on en mange, c'est-à-dire tous les jours. Et, je ne me lasse pas de le répéter, la culpabilisation dérègle nos systèmes de régulation de la prise alimentaire au point que nous ne savons plus quand nous arrêter de manger dès lors que nous avons commencé.
Nous y arrivons: certes, quand on mange, il convient de faire attention… à ses sensations alimentaires. Attention au goût des aliments, au plaisir qu’ils nous procurent. Ce plaisir n’est pas gratuit: il nous informe tout d’abord sur la nature des aliments les plus à même de satisfaire notre organisme. Nous trouvons bons les aliments qui apportent ce que notre corps réclame. Ainsi, les aliments très gras, très sucrés nous semblent délicieux lorsque nous sommes avides d’énergie, ou bien lorsque nous avons besoin de sensations intenses pour combattre une humeur négative, un état de stress. Dès lors que notre corps, notre psyché sont restaurés, ces mêmes aliments nous paraissent inappropriés.

À d’autres moments, si nous faisons attention à ces mêmes sensations alimentaires, nous constatons que ce sont de petites choses légères et rafraîchissantes qui nous conviendront le mieux. Nous avons faim de crudités, de légumes et de poisson vapeur, ou même nous n’avons pas suffisamment faim pour que manger en vaille la peine. N’écoutant que notre appétit, alors nous nous abstenons.
Continuant à prêter le plus grande attention à nos appétits tout au long du repas, nous constatons que le plaisir gustatif va en s’amenuisant, jusqu’au moment où on estime avoir son content. Pourquoi manger davantage, puisque tout à l’heure ou demain, notre appétit nous reviendra et que nous pourrons alors manger à nouveau toutes ces bonnes choses qui sont disponibles? Bien sûr, je parle là de comportements alimentaires normalement régulés. Si les vôtres sont dérégulés, si vous ne savez plus faire attention à vos sensations, si vous en êtes réduits à faire attention à vos calories ou à je ne sais quel principes diététiques, alors tout ce que je viens de vous décrire doit vous apparaître comme bien exotique. Mais ne perdez pas espoir: vos mécanismes régulateurs sont là, tout au fond de vous, et vous pouvez travailler à les exhumer !

Tout de même, je n’aime guère ce «Faites attention!» impératif et culpabilisateur. Mieux vaudrait, à mon sens, dire: «Écoutez-vous!» Car c’est en étant à l’écoute de ses sensations, de ses émotions, de ses points de vue, en prenant soin de soi, en étant gentil et aimable avec soi-même, qu’on parvient à choisir, dans ce monde d’abondance, ce qu’il nous faut et abandonner le reste.
Gérard Apfeldorfer


Mars 2008

Français, mangez en paix !

Pour beaucoup de nos contemporains, manger n’est plus un plaisir, mais un souci, une corvée, un source d’angoisse et de culpabilité. On a peur de manger trop ou de manger mal. Nous sommes assaillis de messages permanents nous détaillant par le menu tous les dangers qui nous guettent, au premier rang desquels se trouvent le cancer et l’obésité.
Or, il se trouve que, malgré tous ces poisons, nous vivons de plus en plus vieux. Certes, nous mourons davantage de cancer, mais moins d’autres maladies. Sans doute faut-il mourir de quelque chose… En 2006, en France, l’espérance de vie était de 77,2 ans pour les hommes et 84,1 ans pour les femmes en France métropolitaine. Cette espérance de vie a augmenté de 20 ans entre 1935 et 1996. Entre 2000 et 2005, le gain annuel est de 2,5 mois pour les hommes et 2 mois pour les femmes. Un tel allongement de la vie, extraordinaire, inouï, serait-il possible si notre nourriture était aussi mauvaise qu’on le dit ? Il faut se rendre à l’évidence : ces aliments imparfaits, incomplets, pollués, industrialisés, suffisent bel et bien à nous maintenir en vie tout ce temps-là ! Et même, ajouterai-je, à nous donner bien du plaisir.
Et l’obésité, me direz-vous : elle monte, nous dit-on, à la vitesse d’un cheval au galop, comme la mer dans la baie du Mont Saint Michel. Allez-vous me croire : nous autres, Français, sommes parmi les plus minces de tous les pays industrialisés. En fait, seul le Japon fait mieux. Selon l’OMS, les femmes françaises de plus de 30 ans, avec un taux prévisionnel d’obésité pour 2015 de 8 à 15% (contre 30 à 45% pour l’Allemagne et la Grande Bretagne) seront les Européennes les plus minces. Quant aux Français mâles, ils ne prennent que la deuxième place.
Certes, comme partout ailleurs, les Français ont tendance à grossir, mais nous partons de tellement plus bas…
On est en droit de conclure qu’il existe en France un facteur de protection contre l’obésité, qui semble malheureusement en voie d’effritement.
Mais quel est-il ? Avons-nous une génétique différente ? Bien sûr que non. Est-ce une affaire de climat, plus favorable ? Laissez-moi rire. Sommes-nous plus obéissants, respectons-nous les règles de la diététique davantage que les autres ? Certainement pas, et même, ce serait plutôt le contraire…
Claude Fischler et Estelle Masson, deux sociologues, ont leur petite idée sur la question et viennent de publier un ouvrage éclairant sur le sujet, rapportant les résultats d’une étude internationale multicentrique : ce qui caractérise les mangeurs français, c’est la recherche du plaisir gustatif et la convivialité. Ce qui caractérise les Américains, qui se situent à l’autre bout du spectre, c’est le centrage sur la diététique et une alimentation où chacun est individuellement responsable de ce qu’il mange. Ainsi donc, manger avec plaisir et partager ce plaisir ne seraient pas de petits à-côtés, mais le principal !
Je me réjouis de cette conclusion, qui recoupe totalement mes constatations de clinicien, qui va dans le même sens que ce que nous proposons sur ce site, depuis des années.
Manger en paix, avec sérénité, de bonnes choses que l’on aime, en sachant les partager, n’est pas un luxe, mais un impératif de santé. Ce sont des conditions nécessaires pour pouvoir être à l’écoute de ses sensations alimentaires et, donc, pouvoir manger juste.
Manger ainsi n’est pas seulement bon pour le corps, mais aussi pour le mental. J’irai même plus loin : manger en paix est une méthode d’épanouissement personnel, un art de vivre. Cela demande donc une certaine discipline, de la concentration. Manger est un acte important, qu’on ne peut pas se permettre de bâcler.
Une bonne part des Français y parvient encore, cahin-caha, et ceux qui ont lâché la rampe feraient bien de s’y remettre.
Telle est l’ambition de mon dernier livre qui, comme vous vous en doutez, s’appelle « Mangez en paix ! » et qui, je l’espère, devrait permettre à tous ceux qui angoissent et culpabilisent, à tous ceux qui ont perdu leurs repères alimentaires, qui ne savent plus ce que manger veut dire, de retrouver la sérénité, de faire le bon poids.
Quant à nos politiques, qu’ils y songent : la France possède là un art de vivre qu’il convient d’entretenir, et même d’exporter !
Gérard Apfeldorfer

Claude Fischler, Estelle Masson. Manger, Français, Européens et Américains face à l’alimentation. Ed. Odile Jacob, 2008.
Gérard Apfeldorfer. Mangez en paix ! Ed. Odile Jacob, 2008.


Avril 2008

Maigritude 2008

Quelque chose commencerait-il à changer ? Le journal féminin « Elle », le plus lu de la presse féminine, annonce dans son « Numéro Spécial Maigrir » de l’année 2008, le numéro qui a le plus gros tirage de l’année, que pour maigrir, il faut faire « tout sauf un régime ! ».
Deux interviews de Jean-Philippe Zermati et de votre serviteur nous donnent l’occasion de dire que traiter ainsi son corps, le brutaliser, le punir de n’être pas comme on le souhaite, tout cela, ce ne sont pas de bonnes idées. Le corps honni, violenté, privé, affamé, se venge, tôt ou tard. Les mécanismes de régulation dont il est pourvu reprendront la main et feront manger en dehors de toute volonté consciente. Les régimes, décidément, cela commence à se savoir, ne sont que des batailles où de temporaires victoires contre les kilos ne font que précipiter la perte de la guerre, sur le moyen et le long terme.
Voilà qui change agréablement des numéros précédents, où il s’agissait de préparer la saison maillot de bain à coups de régimes plus ou moins « scientifiques », plus ou moins farfelus. Pas de régime, vous dit-on ! Mais alors, que faire, et pour nos journalistes, comment remplir ce numéro ? On nous propose, pour remplacer les privations régimesques… de consommer du porridge, comme Madonna, ou encore du son, ou de boire du thé vert, du jus de citron, du sucre splenda, de faire son pain, ses yaourts, ses sorbets et ses soupes soi-même, de se tartiner de crèmes amincissantes, de boire des tas de produits anti-cellulite.
Et puis, il y a le sport. Chacune y va de ses conseils fitness : marche, rollers, Power Plate, gym maison, yoga, danse africaine, surf, machines à maigrir et j’en passe !
Les régimes, tout de même, reviennent par la petite porte, sous forme de nutritionnistes online, sous forme d’économies, non pas d’énergie, mais de calories, de « dietyfull cuisine » et autres aliments light. Comme quoi, chassez le naturel…
Mais il serait trop facile de se moquer. Bravo, dis-je à mesdames les journalistes de Elle, pour ce bel effort de désintoxication des régimes. Certes, comme on le voit, le traitement n’est pas terminé. Car, je suis désolé de vous le dire, toutes ces histoires d’allégements culinaires et de chasse au gras et au sucré, ce sont bel et bien des régimes, même s’ils ne disent plus leur nom.
Ce que je note, malgré ces dérapages, c’est cette tendance à plus de gentillesse avec soi-même. Il semble y avoir un peu moins de méchanceté punitive qu’auparavant, un peu moins de « prenez-vous en main, et que ça saute, je ne veux plus voir une once de graisse d’ici juin ! »
Tout cela va dans le bon sens, et nous incite à poursuivre notre action. Nous allons nous y employer, sans nous décourager. Vous pouvez compter sur nous, pour rappeler à toutes et à tous qu'il n'y a ni aliments grossissants, ni aliments amaigrissants, mais que tout est affaire d'écoute attentive de ses sensations et de ses émotions alimentaires. Pour vous dire que nos émotions sont parties prenante, ô combien, dans nos conduites alimentaires. Pour vous dire que tout est affaire d'amour, pour sa personne, de compassion, pour son corps, souvent tant décrié, de patience et de compréhension, pour les autres.

Elle, N°3246, 17/3/2008, p 171-192

Gérard Apfeldorfer


Mai 2008

Les pèse-personnes, les pèse-corps et la plage

Le pèse-personne et le mètre-ruban font leur grand retour et entreprennent de tyranniser les futurs baigneurs. Chacun devra bientôt afficher un corps superbe afin d’avoir le droit de s’exhiber sur son bout de plage. Tout cela est-il bien raisonnable ?
Le pèse-personne est bien mal nommé. Cet ustensile ne pèse pas des personnes, mais des corps. Mieux vaudrait donc l’appeler un pèse-corps. Si les corps se pèsent et se mesurent, s’ils peuvent faire l’objet de normes tout aussi illusoires que draconiennes, les personnes humaines ne sont pas réductibles à ce genre de normes et ne sauraient être pesées.
Un corps est un objet mesurable, soupesable, catégorisable, sur lequel tout un chacun est en droit de porter des jugements. On juge par exemple de son sexe, de son âge, de son apparence de santé, de sa mise en valeur, de sa beauté intrinsèque, de sa normativité. Tous ces jugements, on les garde pour soi-même ou bien on les formule à voix basse, car si tout un chacun est libre, depuis 1789, de penser ce qu’il veut, il n’est pas libre pour autant d’agir et de parler à tort et à travers.
Une personne humaine est tout autre chose. Elle se construit sur une histoire, sur des relations, a des droits et des devoirs, et tente de se poser en sujet de son existence. Voilà qui donne un être à nul autre semblable. Juger des personnes est une affaire délicate. Je ne m’y risque pas, en ce qui me concerne, et je plains les juges, les jurys, la foule des donneurs de leçons, qui se croient en posture de juger des personnes plutôt que des actes.
On passe du corps à la personne par un acte de communication. Faites cette expérience : jugez d’une corps dans la rue, puis approchez-vous de ce corps et parlez-lui. Demandez-lui l’heure, par exemple. Dans l’instant, c’est une personne que vous avez en face de vous. Les formes corporelles repérées un instant auparavant s’estompent, remplacées par un regard, une mimique, un ton de voix, une parole. Dès cet instant où la communication s’établit, vous percevez empathiquement les points de vue et les émotions de ce semblable. Voilà qui vous donne le mode d’emploi de la future plage de cet été. Il vous faudra ne pas vous laisser réduire à votre corps, transformé en pur objet. Vous y perdriez votre âme et serez alors irrémédiablement englué(e), paralysé(e), figé(e), statue de sel en bordure de mer. La tête dans le sable à la façon des autruches, entourée(e) dans votre paréo, dissimulé(e) derrière un roman policier, vous seriez cuit(e).
Dès votre arrivée sur le sable ou sur le béton de la piscine, tout au contraire, il vous faudra communiquer ! Oh, pas verbalement, bien sûr, car nul n’a que faire de vos discours. Vous devrez communiquer physiquement, en bougeant, en jouant au ballon ou au frisbee, en construisant des châteaux de sable, en entrant et en sortant sans cesse de l’eau. Vous étalerez alors votre bonne humeur, votre plaisir d’être en vacances, votre joie d’exister. Vous montrerez aux autres que vous êtes une personne humaine, avec une histoire, des amis, de la famille, que vous avez des joies et des peines.
Cela fait, ayant prouvé à tous, à commencer par vous-même, que vous êtes bel et bien une personne humaine, vous pourrez vous reposer un peu sur votre serviette de bain. Mais attention, vous ne devrez pas vous laisser redevenir un corps, un objet. À la moindre rechute, il vous faudra réagir et communiquer ! Maigrir avant la plage ? Pourquoi faire ? Bonnes vacances à la plage, madame ou monsieur.

Gérard Apfeldorfer


Juin 2008

Faut-il interdire l'anorexie mentale?

Depuis quelques temps, ont fleuri sur Internet des sites dits pro-ana, qui font l’apologie de la minceur et du contrôle alimentaire nécessaire pour parvenir à l’extrême minceur. Voilà qui fait scandale et le monde politique et médiatiques s’en émeuvent. Une charte de bonne conduite fondée sur le volontariat, élaborée par le Pr Marcel Rufo, psychiatre, et Jean-Pierre Poulain, sociologue, est proposée aux professionnels de la mode, afin qu’ils évitent de nous infliger le spectacle de mannequins maigrissimes. Un projet de loi porté par la députée Valérie Boyer, va plus loin et vise à condamner pénalement les personnes faisant la promotion de l’extrême minceur et l’apologie d’une maladie, l’anorexie mentale.
Je comprends qu’on soit révolté par la vue de ces corps de peu de chair. Ce qui m’afflige, c’est que ces jeunes filles anguleuses, verticales, sans attributs féminins, soient présentées comme le summum de la féminité. Quel paradoxe : c’est en abolissant les seins, les hanches, les fesses, que la femme serait à son comble !
Et lorsque de tels corps sont mis en scène afin de nous séduire par des postures érotiques, des drapés suggestifs, ils deviennent clairement obscènes et blessent le regard.
Aussi, que le milieu de la mode change son fusil d’épaule et nous présente des femmes qui affichent des formes féminines ne pourrait que me réjouir.

Mais suffit-il d’interdire ce trop de minceur ? N’est-ce pas le moyen de se donner bonne conscience à bon compte ? Car la propagande en faveur de la minceur véhiculée par les site Internet pro-ana n’est-elle pas la logique du contrôle pondéral qui nous est recommandée à tous et à tous par le corps médical, par les instances gouvernementales, poussée il est vrai à son extrême limite, faisant apparaître son caractère absurde ?
Que disent les sites pro-ana ? 1. Que beauté et minceur sont équivalents et que plus on est mince, plus on est belle ou beau; 2. qu’être mince est le signe d’une volonté véritable et de succès, traduisant la maîtrise qu'on a de sa vie et la valeur de chacun; 3. Que chacun est responsable du poids qu'il fait; 4. Qu’on n’est pas attirant(e) si on n’est pas mince ; 5. que la culpabilité de manger est une bonne chose, car elle pousse à se contrôler ; 6. qu’il convient de compter ses calories et de se peser sans arrêt.
Je connais des médecins qui tiennent des propos similaires ! Et sommes-nous si éloignés de certains discours de santé publique ? N’est-ce pas tout le corps social qui considère que les gros sont des êtres sans volonté et sans valeur, laids et sans la moindre séduction, et tout vaut mieux que devenir l’un d’entre eux ? Pour échapper à ce triste sort, à cet enfer, n’est-il pas recommandé de contrôler son poids comme le lait sur le feu, de combattre la graisse activement, car sans action ferme de notre part, elle ne peut que nous gagner inéluctablement ? Tous, nous devons donc nous discipliner, ne pas céder aux sirènes alimentaires, ne pas grignoter, manger de moins en moins gras, sucré ou salé.

La chasse aux sites pro-ana, les attaques contre le milieu de la mode, sont donc de beaux exemples de recherche de bouc-émissaire. Haro sur ceux qui disent ce que tout le monde dit, mais un peu trop fort et sur un mode un peu trop caricatural ! Le fait de partir en guerre contre l’anorexie mentale n’est pas non plus innocent. Certes, il s’agit d’une maladie mentale grave, qui dans un cas sur 10 environ, entraîne la mort. Mais sa prévalence reste faible, de l’ordre de 1 à 4%, selon les critères retenus. Car il ne suffit pas d’une mode pour conduire à cette maladie, et c’est toute une histoire qui est requise. La Bulimia nervosa, les conduites boulimiques sans tableau complet, ainsi que l’Hyperphagie boulimique sont autrement plus fréquentes et concernent sans doute 30 à 40% des adolescents et post-adolescents. Et si on considère les conduites de contrôle mental du comportement alimentaire en vue de maîtriser son poids, cela concerne 70% de la population féminine. De cela, on ne parle pas. Le ferait-on, il serait nécessaire de revoir de fond en comble tout le discours sur le corps, la beauté et l’alimentaire. Un discours aujourd’hui centré sur l’idôlatrie de la minceur, sur la nutrition et le contrôle volontaire. Il faudrait admettre qu’on ne fait pas ce qu’on veut de son poids et que le mieux qu’on puisse faire, c’est d’être soi-même du mieux que l’on peut.

Plutôt que d’utiliser ces boucs-émissaires bien pratiques, je propose :

  1. qu’on lutte parallèlement et de façon concommitante contre l'idôlatrie de la minceur et la stigmatisation de l'obésité.
    Des corps anormalement minces érigés en modèles uniques constituent un renforcement positif à discipliner son alimentation, ce qui conduit à des troubles du comportement alimentaire et favorise l’obésité sur le long terme. La stigmatisation de l'obésité constitue un renforcement négatif à discipliner son alimentation, et aboutit au même résultat. Cependant, cette lutte ne nous semble pas passer par des interdits, mais plutôt par une diversification des types physiques représentés dans les médias, la publicité, la mode. Il s’agirait de montrer que la valeur personnelle, l’épanouissement, la possibilité de réussite sociale, sont indépendants du poids, comme de la couleur de peau, de l’âge, du genre.
  2. qu’on lutte contre la diététisation et la médicalisation des conduites alimentaires, contre la diabolisation de certaines catégories d'aliments, qu’on fasse la promotion d'une alimentation reposant sur l'amour des aliments, sur l'écoute de ses sensations alimentaires, sur le partage, sur des valeurs culturelles et sociales. Une politique d’information et de prévention des troubles du comportement alimentaire et de l’obésité consisterait alors en un travail d’apaisement, tant avec son apparence corporelle qu’avec les aliments désirés. Nous en sommes loin !

Gérard Apfeldorfer


Juillet 2008

La fée Dukan, Cendrillon et la Princesse Fiona

L’obésité est une affaire qui marche.

L'association RIPOSTE (Reaction Internationale Prévention Obésité Surpoids Toutes Expertises), présidée par le médecin nutritionniste Pierre Dukan a décidé d'organiser une Semaine Nationale de Prévention du Surpoids la semaine du 16 juin 2008.
Que propose donc cette association ? Entre autres choses, lancer une « étude planétaire », rien que ça, et faire cadeau à 10.000 Français de la méthode Dukan. Chouette !

Mais aussi, instituer une nouvelle option au baccalauréat : les candidats qui maintiendraient leur Indice de masse corporelle entre 18 et 25 et qui répondraient à diverses questions portant sur la nutrition gagneraient des points. Les trop gros et les trop maigres gagneraient des points en se rapprochant de la norme.
En voilà une idée, qu’elle est bonne ! Les choses sont clairement dites par Monsieur Dukan : ne pas faire le bon poids, c’est être fondamentalement mauvais. Mauvais élève, mauvais citoyen. Pas même digne d’avoir le bac ! N’est-il pas exact, d’ailleurs, que ce sont les plus socialement défavorisés qui sont aussi les plus gros ? Tout s’explique.

Faire le bon poids s’obtient par le contrôle permanent. On relâche ce contrôle, et hop, on devient gros. Chacun peut faire un bon IMC avec un peu de volonté et un peu de méthode. Faire le bon poids relève de l’Éducation nationale : c’est parce que les ados n’ont pas appris à faire un régime Dukan qu’ils deviennent gros.

Rappelons que le fameux régime auquel Monsieur Dukan veut mettre tous les ados, tous les Français, toute la planète, est un régime hyperprotéiné, dont les effets sont désormais connus et bien décrits. Ces régimes aboutissent à des conséquences désastreuses : on maigrit vite et confortablement (jusque là, tout va bien), mais la phase de stabilisation s’avère être un leurre, impossible à mettre en pratique. Alors on regrossit, et le plus souvent, on reprend plus de poids qu’on en avait perdu. Entre temps, on développe des troubles du comportement alimentaire, on ne sait plus de quel côté tenir sa fourchette, l’estime de soi a sombré, le moral a basculé dans les chaussettes.

En fait, le docteur Dukan est une fée. Les fées sont des magiciennes fofolles et irresponsables qui réalisent les vœux de ceux qui le demandent pour leur plus grand malheur. Soit l’effet de la magie s’avère temporaire, soit des effets imprévus surviennent, aboutissant à toutes sortes de catastrophes.

Connaissez-vous, par exemple, l’histoire de Cendrillon ? C’était une jeune fille sympathique, mais bien trop grosse pour entrer dans un maillot de bain. Heureusement, sa marraine la Fée bleue, décide de lui venir en aide et lui propose une diété hyperprotéinée magique ultra-rapide. Et voilà notre Cendrillon qui fait maintenant la taille 34 et qui prend son ticket pour le Club Med.

Le chef GO, Justin Leprince, craque sur cette jeune fille au look d’enfer et en tombe éperdument amoureux. Quant à Cendrillon, c’est sur le buffet qu’elle craque. Paniquée, elle s’enfuit en oubliant son maillot, dans lequel, de toute façon, elle n’entre plus.

Leprince tente de la retrouver et fait essayer le maillot à toutes les filles qui passent. Mais quand vient le tour de Cendrillon, il ne le lui propose même pas. Cendrillon, honteuse et cafardeuse, rentre chez elle en maudissant sa marraine et ses idées stupides. Et en plus, elle rate le bac.

Quelle horrible histoire ! Heureusement qu’il existe, en contrepoint, l’histoire de la princesse Fiona. Cette dernière est une fausse mince, qui redevient grosse toutes les nuits.

À un moment donné, la princesse Fiona doit faire un choix : elle peut épouser le seigneur Lord Farquaad, un nabot complexé par sa petite taille, qui recherche une épouse représentative et qui ne s’intéresse à elle qu’en raison de sa beauté, ou bien lui préférer l’affreux Shrek, qui a pour elle des sentiments plus authentiques.
Selon la prophétie, Fiona, quand elle recevra un baiser d'amour, deviendra belle aux yeux de son bien-aimé. Si elle avait opté pour Lord Farquaad, sans doute serait-elle devenue définitivement mince.

Mais voilà, c’est Shrek, qu’elle embrasse et elle devient ogresse. Quelle déception pour elle ! Mais Shrek la rassure aussitôt : « c’est ainsi que je te trouve belle », lui dit-il.
Fiona est perspicace, à la différence de Cendrillon : elle donne son cœur à ceux qui l’aiment d’amour, plutôt qu’à ceux qui l’aiment de façon intéressée et pour son look.
Fiona ne souffre donc pas du complexe de Groucho Marx. Mais quésaco, le complexe de Groucho Marx ? Ah non, je ne vais pas vous raconter une nouvelle histoire, ma chronique est terminée. Ce sera pour une autre fois.

Bonne vacances à toutes et à tous !

Gérard Apfeldorfer

PS. Contrairement à une rumeur, je n’ai pas participé à la manifestation organisée par le Dr Dukan. Les conditions n’étaient pas réunies pour que je puisse m’exprimer et j’ai décliné l’invitation. J’ai par contre accepté un débat télévisée sur FR3 Ile de France (« On refait Paris », animé par Pierre LACOMBE, le 16 juin à 18h40), où j’étais opposé à Pierre Dukan, et où j’ai pu dire tout le mal que je pensais de ses méthodes. L’émission est ou était consultable sur le net: http://jt.france3.fr/regions/popup-test.php?id=vanves_lignedirect&video_...


Septembre 2008

Le fascisme sanitaire avance à grands pas.

Il ne fait pas bon être trop enrobé, ou fumeur, ou les deux, chez Scotts Miracle-Gro, une entreprise de produits de jardinage de l’Ohio. Les employés en surpoids, les fumeurs, sont sommés de maigrir ou d’arrêter le tabagisme sous peine d’une surtaxe des cotisations sociales. Weico, une entreprise de services du Michigan, va encore plus loin et menace gros et fumeurs d’un licenciement pur et simple.
Les employés sont scrutés au moyen de questionnaires (combien de fruits et légumes par jour ? Combien d’alcool ? Combien de rapports sexuels ? Pratique-t-on un sport régulièrement ? Est-ce un sport dangereux ?) et au moyen de tests sanguins (recherche de diabète, de cholestérol, de nicotine dans le sang).
Des aides diverses et des traitements sont proposés aux salariés (coachs santé, salles de gym, traitements anti-tabac…) avec une obligation de résultat : il ne s’agit pas d’essayer, il faut arrêter le tabac et impérativement perdre du poids. (*)
Nous y voilà : le fascisme sanitaire s’installe peu à peu en Occident. Les corps doivent être lisses, jeunes et beaux, faute de quoi on est mis à l’écart du monde du travail, de la société. On n’est pas assez performant, on coûte statistiquement trop cher, on donne mauvaise conscience à tous ceux qui consomment, non pas de la malbouffe à n’en plus finir (c’est mal), mais la multitude d’objets et de biens de consommation divers produits par le monde consumériste (c’est bien).
Le fascisme à l’ancienne faisait la chasse aux races inférieures ainsi qu’à leurs ferments qui polluaient le corps viril de la nation. Le fascisme sanitaire veut éradiquer les corps non conformes qui coûtent trop, qui ralentissent la production, qui découragent la consommation, qui font tache dans le paysage.
On voudrait que la maladie obésité soit due à un défaut d’hygiène physique et mentale, à des dysfonctionnements dans ses façons de penser et de vivre, à des fautes témoignant d’une faiblesse morale. Voilà qui permettrait de moraliser à son aise.
À moins que ce ne soient les gènes qui ne soient défectueux. En d’autres temps, on avait songé à éliminer physiquement les non conformes ou à les empêcher de se reproduire. Aujourd’hui, on rêve de faire maigrir les gros ou de faire grandir les petits par thérapie génique. La méthode est plus douce, le but n’a pas changé.
L’intolérance aux individus non conformes me paraît aller croissant. J’appelle nos gouvernants à la plus grande prudence : il est si facile de se laisser déborder par ses propres idées. Qui sait où conduira le culte échevelé du corps, de la beauté, de la santé physique et mentale, le rejet de tous les « déviants » ? Cette nouvelle bien-pensance qui se met en place suscite déjà des comportements réactionnels : de même que l’augmentation des conduites à risque peut être comprise comme une réponse au principe de précaution, être gros, sédentaire et fumeur peuvent aisément devenir un moyen d’affirmer son refus d’une normativité corporelle exacerbée.
Pourtant, me direz-vous, comment ne pas désirer une meilleure santé, un meilleur confort corporel ? Certes, mais est-ce toujours possible ?
Certains, qui sont gros en raison de souffrances psychologiques et émotionnelles, qui utilisent la nourriture comme un pare-excitation, qui haïssent leur corps et passent leur temps à le punir, peuvent maigrir dès lors qu’ils progressent sur le plan psychologique. D’autres ont cependant une marge de manœuvre qui, sans être inexistante, s’avère plus qu’étroite. Ils peuvent s’alléger, mais sans pour autant rejoindre les standards.
Dans tous les cas, maigrir sur un mode volontariste ne peut qu’aboutir, à moyen et long terme, qu’à davantage d’obésité.
Lorsqu’on ne peut pas être autre que ce qu’on est, que faire, si ce n’est la paix avec soi-même, afin de vivre sa vie du mieux que l’on peut ? Il incombe à la société de laisser chacun s’épanouir à sa façon, et éventuellement, de venir en aide à ceux qui sont dans la souffrance, physique ou mentale, sans pour autant leur imposer des transformations hors de leur portée.

Gérard Apfeldorfer

(*) Hélène Vissière. L’entreprise veille sur vous. Le Point, N°1873, 7/8/2008, 50-52.


Octobre 2008

Le fascisme sanitaire et déficit d’amour.

La République française se prépare à la guerre. La guerre économique, en ces temps de récession ? La guerre contre les pirates somaliens ? La guerre contre les Taliban, contre le terrorisme ? Mais non, qu’allez-vous penser là ? La guerre contre l’obésité, fléau des temps modernes.
Il s’agit, selon le rapport de la députée Valérie Boyer, Présidente-rapporteur de la commission idoine, de « Faire de la lutte contre l’épidémie d’obésité et de surpoids une grande cause nationale ».
Ce rapport dramatise à souhait : on y parle de fléau, de défi à relever, de victimes en proie à des souffrances et d’horribles maladies. Et puis, on sort l’argument massue : les gros coûtent cher, ils conduisent à la ruine, engendrant un surcoût chiffré à 15 milliards d’euros, qui doublerait d’ici 2015.
Tout cela fait désordre. Et pourtant, les choses sont simples, selon ce rapport. L’obésité serait due à une mauvaise hygiène alimentaire, des aliments trop gras et trop sucrés, associés à une insuffisance d’exercice physique. Il suffirait donc que chacun fasse un petit effort. Ce n’est pas la mer à boire, que diable ! Taxons les mauvais aliments grossissants et détaxons les bons aliments, afin que les bonnes gens mangent le bon et délaissent le mauvais ! Et puis, faisons du sport, hop, hop, hop ! Ces solutions hygiéno-diététiques, nous les connaissons, nous autres soignants qui travaillons auprès des personnes en souffrance avec leur poids et leur image corporelle. Elles sont employées depuis des lustres par le corps médical et elles aboutissent en fait le plus souvent au résultat inverse, ne faisant qu’aggraver les problèmes de poids ; en outre, l’embrigadement sportif n’aboutit qu’à fâcher les obèses un peu plus avec leur corps.
Qui plus est, la diabolisation des aliments dits grossissants aboutit mécaniquement à la stigmatisation de ceux qui seraient gros parce qu’ils les auraient consommés. Bonjour ostracisme et honte, bonjour culpabilité, bonjour compulsions et boulimies, bonjour aggravation du surpoids !
Certes, nous sommes bien d’accord sur le fait qu’être gros dans le monde d’aujourd’hui est une souffrance, et même un calvaire, que l’obésité est mauvaise pour la santé. Mais les solutions proposées, si maladroites, si simplistes, au lieu de soulager, ne peuvent qu’aggraver la situation de ceux qui sont déjà dans la souffrance, et qui plus est, multiplier leur nombre.

Tout cela me désole, m’attriste profondément. Il y avait mieux à faire… Quel dommage qu’on rate ainsi le coche. Vraiment quel dommage, que l’État français donne ainsi dans le fascisme sanitaire !
Quel dommage, car nous autres Français, sommes exceptionnels. Je rappelle une fois de plus qu’alors que les Français ont une alimentation des plus riches en graisses, et qui plus est, riche en acides gras saturés (les « mauvaises graisses »), ces mêmes Français sont les moins gros d’Europe, et ont le taux de mortalité cardiovasculaire parmi les plus bas du monde, aussi bien en ce qui concerne les hommes que les femmes.*
Ce paradoxe gêne considérablement le petit monde de la nutrition. Les explications avancées, la consommation de vin rouge par exemple, n’arrangent rien : comment, nous devrions notre bonne santé cardiovasculaire à notre consommation d’alcool ? Voilà qui n’est guère moral.
Quoi qu’il en soit, notre alcoolisme chronique n’explique en rien notre minceur. Il y a donc clairement un paradoxe français, inexplicable par la simple nutrition, qui prédit l’exact contraire. D’où vient-il ?
En vérité, je vous le dis : si les Français ne sont pas si gros que ça, s’ils ont bon cœur et bons vaisseaux, c’est parce que notre alimentation est restée conviviale, que nous mangeons avec amour. Amour de la bonne nourriture, qui a du goût, qui a du sens. Amour des autres, qui mangent avec nous, amour du partage.
Quand on aime ce qu’on mange, quand on aime ceux avec qui on mange, on mange juste. Quand on respecte sa nourriture (et ce respect se traduit concrètement par un recueillement au moment de manger, une attention portée au goût), on se respecte soi-même.
Et vice-versa. Quand on mange par devoir, non plus des plats confectionnés à partir de précieuses recettes, mais des conglomérats de nutriments ni bons ni mauvais, quand se nourrir n’est rien d’autre qu’un pénible pensum à expédier au plus vite, alors rien ne va plus. Quand les aliments manquent d’amour, ils sont incapables de satisfaire. C’est ce manque qui conduit à manger tant et plus. Certes, les Français grossissent, eux aussi. Mais c’est à mon avis parce qu’ils se comportent de moins en moins en Français, amoureux de leurs aliments, se faisant une fête de manger ensemble, de plus en plus en Anglo-saxons, centrés sur la nutrition, mangeant chacun pour soi.
Ne nous laissons pas diététiser et hygiéniser à mort ! Ne laissons pas s’effriter ce que nous avons de meilleur : notre cuisine, notre amour du bien-manger, notre convivialité, notre art de manger juste. Et non seulement défendons bec et ongles ce modèle si efficace, qui nous protège encore partiellement de l’obésité et des maladies cardio-vasculaires, mais exportons-le !
La solution n’est pas de copier les erreurs des autres, mais de retrouver ce qui marche chez nous !

Gérard Apfeldorfer

(*) Donnons quelques détails. En France, les acides gras saturés représentent 15,5% des AET (apports énergétiques totaux), contre 13,7 en Allemagne, 13,5 au Royaume-Uni et 10,8% aux USA.
Pourtant, le taux de mortalité cardio-vasculaire ajusté à l’âge en France est inférieur à 140/10.000 pour les hommes et inférieur à 37/10.000 pour les femmes, pour l’année 2000. Dans les autres pays d’Europe et aux USA, les taux sont supérieurs.
Malgré une consommation de graisses plus élevée, les Français sont aussi les moins gros, avec 11,3% d’obèses, contre 25% aux USA.
France, Europe, États-Unis, des chiffres et des cartes. Cholé-doc, N°106, mars-avril 2008, Cerin, www.cerin.org).
Obepi 2006 : 12,4 p.100


Novembre 2008

Le Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids fête ses 10 ans !

C’est en 1998 que Jean-Philippe Zermati, Bernard Waysfeld et moi-même avons, avec une vingtaine de médecins et de diététiciens, fondé le GROS. Voilà un nom qui ne nous est pas venu immédiatement. Je me souviens d’une de nos premières réunions où nous étions là, assis en cercle, à proposer des noms pour notre association. Nous étions déjà résignés à lui coller un de ces noms sans grand relief, quand l’une d’entre nous proposa timidement : « et que pensez-vous de « Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids ? » La question ne fit pas débat : nous nous rassîmes et revotâmes pour GROS comme un seul homme.
Pourquoi cette association ? Nous étions tous des cliniciens, venus d’horizons différents, mais tous au service de nos patients, que nous tentions de soigner de notre mieux. Nous avions tous le sentiment que ceux-ci étaient maltraités. Maltraités par nous-mêmes, qui ne faisions pas si bien que ça, et surtout maltraités par le corps médical dans son ensemble, qui considérait les privations alimentaires et les bricolages nutritionnels comme l’urbi et l’orbi de la prise en charge des personnes obèses ou en surcharge pondérale. Nous avions déjà à ce moment-là le sentiment qu’on se trompait, qu’on nous trompait et que nous trompions nos patients, ainsi que le formule Bernard Waysfeld.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Certains, ne pouvant se résoudre à abandonner la prescription de régimes amaigrissants, nous ont quitté. D’autres, aussi insatisfaits que nous, nous ont rejoint. Si bien qu’aujourd’hui, le GROS regroupe plusieurs centaines de membres, et que nous trouvons des échos dans différents pays francophones, en particulier la Suisse et le Canada.
Ce qui nous fédérait au départ, c’était un refus, un rejet des méthodes médicales classiques. Dorénavant, c’est une démarche commune. Conscients de la complexité des problèmes de nos patients, nous considérons qu’ils doivent être aidés dans trois domaines principaux : il leur est tout d’abord nécessaire d’apaiser leurs relations avec la nourriture et passer du contrôle volontariste à l’écoute des sensations de faim, de rassasiement, des différents appétits, qui sont autant de messages du corps et de la psyché.
Ce travail sur la restriction cognitive est essentiel dans bon nombre de cas. La restriction cognitive, ques aquo ? Ce sont deux chercheurs canadiens, Janet Polivy et Peter Herman qui, en 1975, ont inventé ce concept. Et nous sommes fiers, pour les 10 ans du GROS et les Rencontres 2008, d’y accueillir Janet Polivy, cette grande dame.
Mais la restriction cognitive n’est pas tout. Nos patients doivent aussi travailler sur leur psychisme, cesser de tenter de résoudre leurs problèmes psychologiques et émotionnels par la surconsommation alimentaire. On entre ici dans le domaine de la psychothérapie, passage obligé dans bien des cas, pour sortir du tunnel.
Enfin, il faut cesser de maudire son corps et savoir faire face à la stigmatisation ambiante, qui conduit à des efforts d’amaigrissement désordonnés, ou plutôt un peu trop ordonnés, ce qui fait inéluctablement grossir davantage.
Ces trois volets balaient large : ils permettent d’articuler l’action sur les comportements, sur le psychologique et l’émotionnel, sur le social. Ils sont à même de satisfaire ceux qui, dans notre association, sont des somaticiens, ceux qui sont formés à la psychanalyse, ceux qui pratiquent les thérapies cognitivo-comportementales, ceux qui abordent le corps en direct.
Ces nouvelles façons de faire et de penser, nous les diffusons dans le corps médical et paramédical par le biais d’une formation que nous avons mis en place. Puissions-nous devenir de plus en plus nombreux à prendre ainsi soin de nos patients !

Mais pendant que nous confrontions nos idées, que nous mettions amoureusement au point de nouvelles façons de soigner, le monde continuait sur sa lancée et se durcissait. La philosophie de la maîtrise, cette idée qu’on pourrait faire de son corps ce qu’on voudrait, se faisait encore plus prépondérante. Être gros devenait une faute, le signe d’une faiblesse morale. On tentait d’appliquer à la population entière cette méthode volontariste, le régime, qui pourtant ne fonctionnait pas à l’échelon individuel.
Nous qui nous battions au départ contre certains membres du corps médical, nous avons été conduits par la force des choses, à notre corps défendant, à guerroyer contre les pouvoirs publics puisque ceux-ci, décidant de prendre les choses en main, nous semblaient avoir fait totalement fausse route.
La démarche des pouvoirs publics est malheureusement des plus prévisibles. Ceux-ci commencent dans un premier temps par informer la population et faire de la morale : ce n’est pas bien d’être gros, et si vous l’êtes, c’est parce que vous ne mangez pas comme nous vous disons de le faire. On met en place un système de surveillance destiné à identifier les trop gros, les récalcitrants. Puis, comme les choses ne s’arrangent pas (elles ne risquent pas, vu les mesures mises en place !) on décide de punir : les « mauvais aliments » seront surtaxés, les goûters seront supprimés dans les écoles, les enfants gros seront enlevés à leurs parents, coupables de maltraitance alimentaire (un cas exemplaire en Grande-Bretagne, voir chronique de Mars 2007 : Connor et la police diététique), on ne soignera plus les personnes obèses et récalcitrantes qui se refusent à changer leurs habitudes alimentaires (en Grande-Bretagne encore, les hôpitaux d’Est Anglie annoncent qu’ils ne pratiquent plus d’opération de la hanche chez les personnes obèses).
Voilà la maîtrise pondérale devenue une affaire d’État et le comportement alimentaire le nouveau champ de la morale ! Voilà venu le temps de la délinquance alimentaire ! Quelle folie !
Nous, les membres du GROS, qui sommes fondamentalement des cliniciens, des thérapeutes du corps et de la psyché, nous voilà conduits à combattre des mesures de santé publique, à remettre en question la vision manichéenne dominante. Croyez-moi : nous nous en serions bien passé.
Le GROS a malheureusement du pain sur la planche !
Gérard Apfeldorfer


Décembre 2008

Le GROS, Mars, le PNNS, le ministère de la santé et les autres…

Le GROS serait vendu aux industriels de l’alimentation. Une mise au point s’impose.

Aujourd’hui les études scientifiques démontrent que l’obésité est essentiellement due à un déséquilibre quantitatif des apports alimentaires et non pas, comme beaucoup continuent à le dire, à un déséquilibre qualitatif. Pour que les choses soient plus claires, ce ne sont pas les graisses ou les sucres qui font grossir, mais toutes les calories consommées en plus des besoins. Autrement dit, ce n’est pas obligatoirement la tranche de saucisson au début du repas qui est la plus dangereuse pour le poids, mais parfois le fruit ou le yaourt que l’on prend sans faim au moment du dessert.

Je sais bien qu’après des années de discours antigras ou antisucre, il est difficile de changer sa manière de penser. Mais c’est ainsi. Nous le répétons inlassablement, il n’existe pas d’aliments qui ne puissent faire grossir par nature, quelle que soit la quantité consommée.

Partant de là, nous n’avons aucune raison de participer à la diabolisation continue des aliments gras ou sucrés. Bien au contraire, car nous sommes convaincus que cette diabolisation entraine de graves désordres dans les conduites alimentaires, responsables pour une part des surpoids que nous traitons quotidiennement dans nos cabinets.

Connaissant nos positions, les producteurs de produits gras ou sucrés, actuellement dans le collimateur des pouvoirs publics, ont naturellement intérêt à soutenir nos efforts de communication. Et nous sommes bien conscients que ce soutien n’a rien de désintéressé.

Chaque année, le GROS organise un congrès destiné aux professionnels de santé, au cours duquel nous débattons de nos positions. Il s’agit d’une opération coûteuse qui n’est pas à la portée des finances d’une association comme la nôtre, sans but lucratif. Toutes les sociétés médicales savantes connaissent cette situation et doivent recourir à des financements privés. Le GROS n’échappe pas à la règle. D’autant qu’il ne bénéficie d’aucune subvention publique. En 10 ans d’existence, nos congrès ne nous ont jamais rapporté aucun bénéfice financier.

Chaque année, nous affichons au dos de tous nos programmes, dans une totale transparence, la liste complète de tous nos partenaires. Allant au bout de nos convictions, nous assumons totalement nos partenariats avec des sociétés aussi emblématiques que Mars alimentaire, Lu ou Panzani. Chacun pensera ce qu’il veut de ces entreprises, mais nous ne sommes pas d’accord pour qu’on rende leurs produits responsables de l’épidémie d’obésité.

Il se trouve que nos détracteurs font état de ces partenariats pour suggérer ou affirmer que nos idées sont largement influencées par nos sources de financement. Chaque année, le GROS refuse des partenariats précisément pour cause d’incompatibilité d’idées. Nous sommes régulièrement sollicités par des sociétés qui proposent des sachets de protéines, des édulcorants de synthèse, des médicaments anti-obésité, des produits allégés, des méthodes amincissantes, des alicaments… Mais, voyez-vous, nous avons le privilège de pouvoir choisir nos partenaires. Et nous ne nous en privons pas. Nous les choisissons exclusivement GROS-compatibles. Tout comme nos sponsors nous choisissent parce qu’ils nous jugent Mars-compatible ou Lu-compatible.

Y a-t-il là quoi que ce soit de choquant ?

Il se trouve aussi, qu’en tant que société savante et malgré nos désaccords avec le PNNS et les politiques de santé publique, nous avons sollicité le parrainage du ministère de la Santé et du ministère de l’Agriculture. Ceci au nom de la libre pensée scientifique. Et puis pour fêter nos 10 ans, nous trouvions que cela faisait chic. Nous avons donc soumis à leurs instances notre programme et le contenu scientifique de notre congrès. Conformément à nos attentes, les deux ministères ont accepté de nous accorder leur parrainage. Jusqu’au jour où ils ont réalisé que nous étions aussi soutenus par des producteurs d’aliments gras et sucrés. Nous avons donc été convoqués au ministère de la Santé et sommés, pour cause de mauvaises fréquentations, de retirer séance tenante de tous nos documents les références à un quelconque parrainage.

Nous sommes donc devenus le premier congrès déparrainé par le ministère de la Santé et de l’Agriculture ! Ce n’est pas donné à tout le monde.

Qu’à cela ne tienne ! Nous avons fait notre congrès sans eux.

Et voilà le problème. Nous avons au GROS une pensée 100% libre. Nous ne dépendons de personne. Nous n’attendons de subvention d’aucun ministère. Notre budget de fonctionnement est à 100% assuré par nos adhérents. Nous n’attendons aucune promotion. Nous ne dépendons d’aucune hiérarchie. Bref, nous sommes les électrons libres de la nutrition. Personne ne peut nous empêcher d’agir et de penser comme nous l’entendons. Comme le dit mon ami Gérard Apfeldorfer, nous sommes incontrôlables et, j’ajoute, fiers de l’être.

Depuis 10 ans que nous existons, nos détracteurs n’ont jamais réussi à nous prendre en défaut sur nos sources scientifiques. Aujourd’hui on tente de nous discréditer en suggérant que nous sommes corrompus.

C’est sûrement que le GROS commence à prendre du poids !

Dr Jean-Philippe Zermati

Lire aussi : Faut-il brûler les obèses ?

  • Dernière mise à jour: 19/11/15 16:51
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