Mercredi 19 juin 2019

Les lettres mensuelles 2006


Janvier 2006

Le déclic

Docteur, il y a urgence : je dois maigrir et je n’arrive pas à trouver le déclic. Il faut dire que d’habitude, c’est au printemps que je l’ai : assaillie par les mannequins anorexiques, les petites robes légères et les maillots de bains de l’été, il suffit que je passe devant une agence de voyage où une nymphette caramel se la joue vahinée devant les cocotiers et crac, je ne me supporte plus et je commence mon régime illico.
Avant le déclic, je n’arrive à rien, je n’ai pas de volonté, je mange sans pouvoir m’arrêter. Et puis, tout à coup, je sens que ça y est, le déclic s’est produit. Tout devient facile, je suis sur un petit nuage, je n’ai plus envie de manger. Enfin, pas tout à fait : des fois, il m’arrive de baver devant un gâteau à la crème, mais je lui résiste car je suis devenue forte, invincible.
Qu’importe le truc, pourvu qu’on ait le déclic : l’an dernier, cela a été Sveltimince Plus, un institut de beauté où on m’a tartiné de crème, enveloppée dans de la cellophane et mise à cuire sous une lampe infra-rouge. Ça a été radical : j’ai eu tellement honte que le soir même, je cessais de manger.
L’année d’avant, j’avais maigri aux sachets. Génial : j’avalais mes poudres hyperprotidiques, je ne mangeais rien et j’avais une pèche d’enfer. En fait, je crois avoir essayé un peu tout : les pilules et les appareils de gym, les régimes à la mode et les diètes universitaires, les acupuncteurs et les hypnotiseurs. Y a pas à dire, tout marche, du moment que je l’ai, ce fameux déclic.
Mais là, je ne sais pas pourquoi, je fatigue. C’est comme si je n’y croyais plus. La mauvaise saison, sans doute : je dois faire de la dépression saisonnière…
Alors je compte sur vous pour me remettre la tête à l’endroit et me le donner, le top-chrono, la force, l’énergie, le truc qui va me faire fondre : le déclic, quoi.
Comment ça, vous ne voulez pas ? Vous avez des principes et vous pensez que ce n’est pas me rendre service que de m’aider à maigrir par déclic ? Pour vous, avoir le déclic, c’est basculer dans un état d’hypercontrôle, typique de l’état de restriction cognitive ? On se met dans un état spécial dans lequel toutes ses énergies sont mobilisées en direction d’un seul but : nier sa faim, ses envies de manger, mettre de côté toutes les pensées, tous les sentiments qui pourraient, si on n’y prenait garde, raviver les désirs de nourriture. Pour s’aider, on demande à un gourou de nous conférer l’énergie mentale nécessaire, on s’accroche à un régime ou un autre, à une drogue miracle, on maigrit sur un mode magique. Mais il suffit d’un rien pour nous déstabiliser et alors, tout bascule et on se remet à manger. Bref, certes on maigrit, mais on est assuré de reprendre ses kilos tôt ou tard.
Vous avez sans doute raison, docteur, mais tout de même, vous ne pourriez pas me le donner, le déclic, pour une fois, juste une ?
Gérard Apfeldorfer


Février 2006

La chasse aux obèses fera grossir tout le monde!

En Grande-Bretagne, l’un des pays d’Europe où l’obésité a le plus augmenté, le NIH, National Institute of Health, propose d’arrêter le traitement des personnes obèses qui se refusent à changer leurs habitudes alimentaires. Les hôpitaux d’Est Anglie annoncent quant à eux qu’ils ne pratiqueront désormais plus d’opération de la hanche chez les personnes obèses. Le gouvernement britannique envisage de faire apposer sur les produits gras ou sucrés des étiquettes du même ordre que ceux qui figurent sur les paquets de cigarettes : « produit nuisible à la santé ». On surveillera aussi davantage les enfants, qui seront fréquemment pesés, et le cursus scolaire comprendra des leçons obligatoires de diététique. (1)

Selon vous, quels seront les effets de ces mesures ?
a) Ces mesures permettront de faire régresser l’obésité en Grande Bretagne.
b) Ces mesures n’auront pas d’effet sur le poids des Britanniques.
c) Ces mesures conduiront à l’augmentation des problèmes pondéraux en Grande Bretagne.

Je prédis quant à moi que c'est la réponse c qui s’avérera exacte.
La stigmatisation des aliments gras et sucrés, tout d’abord, par l’apposition d’étiquettes condamnatrices, conduit inéluctablement à stigmatiser ceux qui, croit-on, sont gros parce qu’ils ont mangé ces aliments. On dénonce les biscuits, les chocolats, les crèmes glacées, les pizzas et les hamburgers-frites, et on regarde de travers ceux qui, apparemment, en ont abusé. Car, selon cette logique, on est forcément gros parce qu’on mange mal, et si on est gros, c’est forcément qu’on aura mal mangé.
La chasse aux obèses qui se met en place a toutes chances de faire grossir ceux-ci encore davantage, en leur faisant honte, en les culpabilisant de manger. Car la honte de ce qu’ils sont, la culpabilité d’avoir fauté, les conduisent à se réfugier dans la nourriture.
Mais aussi, cette chasse aux obèses ne peut que terroriser les pas-encore-gros, les personnes de poids normal. «Contrôlez-vous, surveillez-vous, faites attention à ne pas manger les mauvais aliments, car si vous mangez ce qu’il ne faut pas manger, alors vous deviendrez gros et vous serez mis au ban de la société. Vous ne serez plus soignés, vous deviendrez un paria!» Tel est le message délivré.
Tout un chacun doit donc se mettre illico au régime, avant même de grossir. Car si on ne mange pas droit, le poids ne pourra qu’augmenter, indéfiniment.
Cette moralisation de l’alimentation, cette angoissante surveillance alimentaire et pondérale, cette mise au régime de toute une population, n'est-ce pas justement en cela que consiste la restriction cognitive? Sans doute allons-nous assister à une augmentation des troubles du comportement alimentaire et, en définitive, à une augmentation de l'obésité!
L’Occident, aux prises avec le phénomène obésité, semble entré dans une spirale infernale : les mesures prises ne font que jeter de l’huile sur le feu.
Il y a pourtant d’autres choses à faire…
(À suivre).
Gérard Apfeldorfer

(1) Haro sur les calories au pays des « fish and chips ». Le Monde, 20/1/2006.


Mars 2006

Faut-il obéir à son corps ou bien le discipliner?

Face à ce qu’on a appelé « l’épidémie d’obésité » qui frappe le monde occidental et les pays qui adoptent les mêmes valeurs et les mêmes modes de vie, il est convenu de diaboliser les aliments les plus énergétiques, et de recommander de faire davantage d’exercice physique.
Mais diaboliser les aliments gras et sucrés revient à reprocher à la nourriture d’être nourrissante. Les nourritures les plus nourrissantes sont aussi celles qui apportent le plus de plaisir, dès lors qu’on a suffisamment faim. Et pouvoir être rassasié avec peu n’est pas, comme on voudrait nous le faire croire, un inconvénient, mais bel et bien un avantage. Quel plaisir de manger une nourriture qui a du goût! On en mange peu, puisque quelques bouchées suffisent à contenter!
Mais vous en mangez beaucoup, dites-vous? Et lorsque vous commencez, vous ne parvenez plus à vous arrêter ? Alors, vous avez trouvé comme solution… de ne pas commencer, et de ne manger que des aliments peu caloriques, que l’on peut boulimiser sans risque.
La vérité est que votre comportement alimentaire est bien perturbé: vous êtes en restriction cognitive et mangez sur le mode de la boulimie !
Quant à nous, nous préconisons d’autres solutions que la restriction obligée et réglementée, qui débouche en fait sur la boulimie universelle. Car on commence par boulimiser des légumes, et on finit par boulimiser chocolat, gâteaux, fromages et tutti quanti.
Ce qu’il faut bien appeler le puritanisme diététique, qui saisit le corps médical, qui est désormais repris par le monde politique, a une longue histoire, qui remonte aux doctrines puritaines du XVIe siècle. Rappelons que ce sont ces mêmes Puritains qui ont fondé les États-Unis d’Amérique, ainsi que le rappelle Jean-Philippe Zermati dans sa chronique de novembre 2005. Les Puritains, de même que nos Jansénistes de la même époque, estimaient qu’il faut non pas obéir à ses appétits mais les dominer. Selon eux, c’est à l’esprit de commander à l’estomac et non l’inverse.
Nous croyons quant à nous qu’il convient de faire confiance à son corps, à ses systèmes de régulation, de savoir les écouter. Pour être bien dans son corps, dans sa peau, il nous revient d’écouter attentivement les signaux que nous adresse ce corps, et d’y répondre du mieux que nous pouvons. En somme, à l’inverse du discours puritain, c’est le corps qui commande, et c’est à l’esprit d’obéir ! L’alimentation est alors contrôlée par la sensorialité.
Pour pouvoir écouter les messages de faim, de rassasiement, pour pouvoir tenir compte des appétits spécifiques qui nous orientent, à un moment donné, vers tel aliment plutôt que vers tel autre, il nous faut créer les conditions matérielles et psychologiques permettant cette écoute. Car suivre ses appétits, ce n’est pas faire n’importe quoi, cela n’a rien à voir avec l’anarchie ! C’est même tout le contraire.
Il faut que nous soyons si possible avec des convives sympathiques, au calme, dans une atmosphère sereine, et avec du temps devant soi pour manger. Il faut que nous choisissions le bon moment pour nous nourrir, celui où nous avons suffisamment faim. Il faut que nous consommions une nourriture aimée d’amour, qui est porteuse de sens, d’une histoire, d’une géographie, qui peut donc nous inspirer confiance. Il faut que nous sachions que cette nourriture nous nourrira, et qu’être nourri est ce que nous voulons à ce moment-là.
On peut donc manger de tout… ce qui est bon. On n’en mange pas trop, puisqu’on sait bien qu’on ne risque pas d’en être privé. Point n’est donc besoin de diaboliser certains aliments, les meilleurs, sur un mode puritain et moralisateur.
Pour lutter contre l’obésité, notre première recommandation consistait à rappeler que faire la chasse aux obèses était un bon moyen pour faire grossir les gros, et faire aussi grossir les pas-encore-gros, tous ces gens qui ont une corpulence normale, mais qui sont terrorisés à l'idée de sombrer dans l'Enfer du surpoids et de l'obésité.
Notre seconde recommandation est la suivante: pour mettre un terme à l’obésité occidentale, il convient de redonner à l’acte alimentaire toute son importance, et de manger sur un mode civilisé. Dans ce cadre qui valorise l’aliment, ainsi que l’acte alimentaire, il faut être attentif à ses sensations alimentaires, ce qui permet de manger au plus juste de ses besoins.
Bien évidemment, voilà qui est nécessaire, mais qui ne sera pas suffisant.
(C'est pourquoi je vous dis: à suivre).
Gérard Apfeldorfer

Petite publicité personnelle : Les idées développées ici sont regroupées dans le livre que nous venons de publier, Jean-Philippe Zermati et moi, aux éditions Odile Jacob, intitulé "Dictature des régimes, attention!" (mars 2006)


Avril 2006

Les gros et leur assiette

Si les gens grossissent, nous dit-on, c’est que le contenu de leur assiette a beaucoup changé au cours de ces dernières cinquante années. Les nouveaux gros seraient ainsi l’avant-garde d’un immense peloton qu’on ne tardera pas à voir venir si l’on ne change rien à notre alimentation. Celle-ci serait trop grasse et trop sucrée. Voilà ce qui nous ferait grossir.
L’explication est tentante. Elle aurait l’avantage de la simplicité et laisserait entrevoir des solutions faciles. Malheureusement, elle ne cadre pas avec les données épidémiologiques que nous possédons. Ainsi, par exemple, ne permet-elle pas de comprendre pourquoi dans certains pays où l’alimentation est très lipidique l’obésité se développe moins qu’ailleurs. Ni pourquoi dans certains pays où l’alimentation est devenue moins lipidique l’obésité a continué à progresser.
Faut-il alors chercher une autre explication ? Nous le pensons.
Plus que le contenu de nos assiettes, c’est le rapport avec notre alimentation qui a profondément muté.
Sans prétendre à l’exhaustivité, voici quelques changements qui nous paraissent expliquer le phénomène.
La pression consumériste : nous vivons dans la société de consommation où consommer se conçoit comme un devoir civique au service de la croissance des entreprises dans l’intérêt supérieur de la nation et des citoyens. Les produits alimentaires n’échappent pas à cette loi. Pour soutenir la croissance du secteur agroalimentaire, il faut vendre plus et consommer plus. Que la qualité des produits augmente serait de bonne guerre. Mais on constate plutôt une augmentation de la quantité, comme en atteste l’augmentation de la taille des portions.
La médicalisation de l’alimentation au détriment des savoir-faire : savoir manger est devenu une affaire de spécialistes. Il n’est plus possible de se laisser aller à la spontanéité. Il faut manger scientifique. Et s’assurer avant d’aller se coucher que l’on a bien ingéré la quantité adéquate de vitamines, d’acides gras trans, d’omega 3 ou 6, sans trop avoir forcé sur les lipides ou les sucres rapides. Tout cela est si compliqué que certains en sont venus à imaginer des moyens de simplifications à base de code couleur ou de regroupement des aliments en catégories (diététique, classique, gourmand).
En réalité tout cela aboutit à disqualifier les savoir-faire traditionnels (voir la chronique de novembre 2005: French paradox contre paradoxe américain) dont on pense qu’ils jouent un rôle dans la prévention des problèmes de poids et à rendre les mangeurs dépendant du savoir des médecins.
La pression sur les corps : l’obligation de minceur n’est plus à démontrer. Elle complique un peu plus notre rapport à l’alimentation. Nous sommes tous effrayés à l’idée de grossir et nos nouveaux comportements sont dominés par ce leitmotiv : «Je fais attention». Les mangeurs s’excusent de manger et quand ils commettent des excès, ils promettent de se racheter.
La diminution des systèmes anti-stress : autrefois quand les gens étaient stressés, ils pouvaient indifféremment calmer leurs nerfs en se gavant de chocolat, en grillant une cigarette, en sirotant un verre d’alcool, en roulant à toute vitesse sur l’autoroute ou même en s’en prenant à leur femme, leur mari, leurs enfants, collègues, subalternes… Hormis le chocolat, et encore, tout cela n’est plus très bien vu. On se rabat donc sur les seuls moyens qui soient encore licites. Et comme les choix se restreignent, les pathologies qui en découlent deviennent moins variées et plus massives.
Une alimentation plus anxiogène : Nous éprouvons dorénavant en mangeant anxiété, culpabilité, frustration, honte, colère désespoir… Le temps est loin où Jacques Puisais, le fondateur de l’Institut du Goût, nous parlait du contenu émotionnel positif des aliments. L’affaire est grave. Car ce sont ces émotions positives qui participent aux mécanismes du rassasiement et nous donnent la possibilité de manger en fonction de nos besoins. Sans elles, les processus de régulation sont mis hors-jeu. Et le mangeur est livré à l’appréciation qu’il fait de ses besoins. Quand on sait qu’une erreur de 25 calories par jour (un demi yaourt à 0%) entraîne une prise de poids de 9 kg tous les 10 ans, on comprend qu’il se fasse du mouron.
Si notre nouveau rapport à l’alimentation est la cause de nos désordres actuels, aucune politique de prévention basée sur le changement du contenu des assiettes n’aura de chance de connaître le moindre succès. Cela mérite qu’on y réfléchisse.
JP Zermati


Mai 2006

Mincir à mort

Un médecin, ou peut-être plusieurs médecins, qui prescrivent sous le manteau de la minceur sous forme de gélules amaigrissantes, un pharmacien, qui prépare ces gélules illégales dans son officine, sont responsables de la mort d’une acheteuse de minceur, décédée à Paris le 18 avril 2006. Quatorze personne sont hospitalisées à ce jour et cinq sont dans un état grave; plusieurs centaines de consommateurs de minceur en gélules, en fait, auraient été empoisonnées.
Les pouvoirs publics s’émeuvent et le Pr Didier Houssin, directeur général de la santé, qualifie l'affaire de "très préoccupante".
Merci, Professeur Houssin, de vous préoccuper enfin du scandale des cocktails amaigrissants, par exemple sous couvert de traitement homéopathique, que nous dénonçons depuis des années, nous égosillant dans le vide!
Et, pendant que vous y êtes, allez faire un petit tour dans une pharmacie, n’importe laquelle. Trouvez-vous normal, Professeur, que jusqu'à la moitié de la surface des officines, qu'une bonne partie des devantures, soient consacrées au marché de la minceur, faisant la promotion de produits faisant au mieux perdre quelques pauvres kilos de façon toute temporaire, au pire dangereux? On fait librement dans nos pharmacies la promotion de sachets pour diètes protéinées, de mucilages, d"extraits de plantes coupe-faim, d'édulcorants, de thés et des tisanes prétendument amincissantes, de "brûleurs de graisses", des produits contenant des laxatifs et des diurétiques, eux aussi souvent à base de plantes et présentés comme "produits naturels", de crèmes amincissantes qui font surtout maigrir les portefeuilles, d'appareillages amincissants de toutes sortes, de pèse-personnes angoissants à force de précision inutile. Voilà tout un bric-à-brac qui n’est certes pas toujours aussi dangereux que les gélules à base d’hormones thyroïdiennes et d’amphétamines ou d’éphédrine, mais tout de même, comment peut-on tolérer un tel charlatanisme dans des officines tenues par des docteurs en Pharmacie, dépendant d'un Ordre des Pharmaciens censé veiller au respect de bonnes pratiques, sans visée mercantile, conformes aux données de la science?
Car on le sait, la minceur en sachet, en gélule, en comprimé, en bouteille, est une minceur factice, au mieux temporaire, qui à la longue, fait prendre du poids. Car même si on s’allège quelques heures, quelques jours, quelques mois, on reprend plus qu’on n’a perdu.
Et surtout, et c’est là à mon sens le plus grave, le plus délétère, l’estime de soi, le respect qu’on se porte, baissent d’un cran. Non seulement on est incapable de maigrir par soi-même, mais on s’est transformé en pigeon pour margoulins patentés. Il n’y a pas de quoi être fier.
Et que penser de ces médecins soi-disant sérieux, prescrivant des régimes dits équilibrés, homologués par la faculté, qui n’ont guère de meilleur résultat que les régimes à la mode qui fleurissent chaque printemps ? On connaît les résultats sur le long terme : 9 personnes sur 10 reprennent le poids perdu, et à la longue, de régime en régime, grossissent !
Monsieur le Professeur Houssin, penchez-vous donc sur ce scandale-là et diligentez une étude officielle sur les véritables résultats des approches diététiques de l’obésité et du surpoids. N’oubliez pas d’évaluer ces résultats, non pas sur six mois ou un an, mais sur cinq à dix ans. N’oubliez pas de prendre en considération le coût psychologique, le coût social de ces méthodes, les souffrances engendrées par les faux espoirs, par la moralisation des comportements alimentaires, par la culpabilisation de manger et d’être gros, par l’angoisse de grossir, tout cela soigneusement entretenu par les acteurs sociaux, et last but not least, par la stigmatisation de l’obésité.
Et puis aussi, cher professeur, posez-vous quelques questions sur le bien-fondé des campagnes de santé publique destinées à faire entrer la totalité de la population dans les normes pondérales, alors qu’on ne dispose pas de traitement efficace, simple et durable de l’obésité. Est-ce là une attitude cohérente ? Expliquer qu’on maigrit en mangeant des fruits et des légumes, que l’on grossit en mangeant des produits gras et sucrés, c’est implicitement dire que les gros sont ceux qui n’ont pas mangé droit, qu’en quelque sorte, ils sont responsables de leur état.
À force de stigmatiser les obèses dans les cabinets médicaux et dans les discours de santé publique, à force de diaboliser certains aliments et d’en magnifier d’autres, on jette de l’huile sur le feu, on angoisse les pas-encore-gros, on désespère les gros, et on les pousse dans les bras du business de la minceur.
Parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Gérard Apfeldorfer


Juin 2006

Le travail d'être soi

Résumé des chapitres précédents :
Nous avons vu que la chasse aux obèses qui sévit actuellement dans le monde occidental ne constituera pas un moyen efficace pour amincir les populations ! (voir chronique de février 2006). Ne croyons pas non plus que son corollaire, la diabolisation des aliments gras et sucrés, y aidera. Bien au contraire, de telles mesures ne peuvent que faire grossir les uns et les autres, les déjà-obèses, et les pas-encore-gros.
Nous avons vu que, pour faire son poids, et pas davantage, il convient tout d’abord de prendre l’acte alimentaire au sérieux, de lui redonner toute son importance. Notre organisme possède en lui des mécanismes de régulation de la prise alimentaire hautement sophistiqués, que les travaux scientifiques explorent désormais dans le détail. N'entrons pas en lutte avec eux, c'est-à-dire avec nous-mêmes! Il faut pour cela faire confiance à ses sensations alimentaires, à ses appétits spécifiques pour guider notre conduite.
Et pour pouvoir être réellement à l’écoute de nous-mêmes dans ce temps si important qu’est l’acte alimentaire, il est nécessaire d’avoir suffisamment de temps devant soi, d’être au calme, dans un climat serein, et de baigner si possible dans une atmosphère conviviale (voir chronique de mars 2006).

Examinons maintenant les effets désastreux de cette croyance : «Le corps est un objet malléable et chacun peut être tenu pour responsable du poids qu’il fait».
Le corps médical, tout d’abord, se fondant sur cette croyance, n’hésite pas à faire la morale aux gros, et exige de tout un chacun qu’il ait un indice de masse corporelle «convenable», sans se préoccuper de son héritage génétique, de sa biologie, de sa psychologie. Nous avons déjà parlé des effets désastreux de cette pression à maigrir, qui pousse les gros et les pas-encore-gros à la restriction cognitive… et à la prise de poids!
Ensuite, comme tout un chacun est persuadé que la minceur s’obtient par la maîtrise consciente du comportement alimentaire, et que, donc, le degré de minceur est un témoin fidèle du degré de maîtrise qu’on a sur sa vie et sa destinée, comment ne pas en conclure que la valeur personnelle de chacun est inscrite dans sa chair, et qu’elle est inversement proportionnelle à son poids?
Ne pas parvenir à maîtriser son comportement alimentaire, et par là même son poids, signifient qu’on est une personne sans valeur aux yeux des autres et à ses propres yeux. Quelles que soient ses réussites, intellectuelles, artistiques, sportives, elles sont annulées par l’échec corporel. Est-on aimable, bon vivant, sympathique, facile à vivre, généreux, sociable? Ces qualités sont des artifices visant à compenser ce péché originel, son obésité!
Décidément les gros ne sont guère aimables, et d’ailleurs ils ne s’aiment pas, ne s’estiment pas. Pratiquer la politique du pire est l’un des moyens que beaucoup emploient pour noyer leur amertume: se gaver permet d’oublier quelques instants son malheur.
En somme, moins on s’estime, et plus on mange. Plus on mange, moins on s’estime.

Les pouvoirs publics, le corps médical nous semblent donc faire fausse route en dramatisant outrancièrement le surpoids, en fixant des normes précises de poids auxquelles tout un chacun devrait se plier.
Ce faisant, ils ne font qu'encourager la course à la minceur, que conforter cette croyance selon laquelle la minceur témoigne de la volonté et de la valeur d’un individu, et qu’on n’est donc jamais suffisamment mince, qu’on peut toujours augmenter son capital minceur.

Pourquoi, au lieu de stigmatiser les rondeurs et les mangeurs de produits gras et sucrés, ne pas prôner l’apaisement, l’acceptation de soi? Certains sont-ils construits d’origine pour être dodus? D’autres, devenus gros en raison de leurs efforts insensés d’amaigrissement, ou en raison de péripéties de l’existence, constatent-ils qu’il n’y pas de retour en arrière possible? La belle affaire! On appelle cela la diversité humaine.
Mais aussi, et c’est sans doute le cas pour une majorité, s’accepter tel que l’on est, cesser d’être en lutte contre soi-même, contre ses appétits, permettent paradoxalement, dans bien des cas (mais pas dans tous) de perdre du poids!
Car alors, on est en mesure de vivre activement, de se satisfaire de son existence. Etant à l'écoute de ses besoins, de ses appétits, prenant soin de soi, on cesse de se gaver. On mange ce qu’on aime, à sa faim, et pas davantage.

Des messages de santé publique véritablement pertinents seraient donc :

  • La course à la minceur fait grossir.
  • Comme le comportement alimentaire est principalement contrôlé par des processus inconscients, l’obésité, résultant de déterminants complexes, n’est en aucun cas une maladie de la volonté.
  • Le mieux que chacun puisse faire est d’être à l'écoute de ses besoins, et d'être le plus lui-même possible.

Voilà qui constitue une pièce importante du programme alternatif que nous proposons (voir Le programme de santé publique en matière d'obésité du GROS).

Voilà qui est nécessaire, mais qui ne sera pas suffisant.
(C'est pourquoi je vous dis, une fois encore: à suivre).
Gérard Apfeldorfer


Juillet-août 2006

Jeux de plage

La plage, c’est la foire aux corps. Chacun y apporte le sien, et c’est le ticket d’entrée qui donne le droit de regarder celui des autres.

Et ma foi, c’est bien amusant. Il faut bien cela pour ne pas périr d’ennui durant l’été, sur le sable, en plein soleil. On lorgne les corps du coin de l’œil, on en estime la qualité, la jeunesse, réelle ou cultivée; on admire la peau bien dorée; chez les femmes, on apprécie la cuisse galbée, la taille fine, le sein haut et ferme, le délié, la souplesse; chez les mâles, on évalue la fermeté et le volume des pectoraux, des dorsaux, des deltoïdes, des biceps, des cuisses, des mollets; chez tous, on est sensible à la ligne générale, le profilé. Et bien sûr, on cherche le défaut, l’avachissement des tissus, la flaccidité des chairs, les traces de cellulite, la peau terne, les visages sans charme ou fatigués. On critique les ventres mous, le gras passé de mode.

Ces corps restent des objets admirables ou critiquables tant qu’on les contemple sans s’occuper de la personne qui les habite. Car il suffit d’échanger une parole, ou même il suffit que les regards se croisent pour que le corps cesse d’être un objet, pour que soit établie une relation de personne à personne. Le corps, dès lors, change de nature : il cesse brutalement d’être un simple objet pour se métamorphoser en moyen d’expression d’un être humain. On voit alors un semblable, qui ressent et qui pense. Les jugements que l’on porte sur lui changent de nature.

Voilà pourquoi, si on s’appesantit sur les corps, on passe vite sur les visages, on laisse de côté les mimiques. Voilà pourquoi on aime les lunettes de soleil, surtout celles avec des verres miroir. On ne voudrait pas que la rencontre des personnes nous détourne de ce ravissement, la contemplation des corps esthétiquement beaux, plaisirs des yeux au même titre que les beaux paysages, les beaux tableaux, les beaux objets. Quant aux disgrâces, aux fautes contre l’esthétique, elles sont si drôles à repérer et à moquer…

Quoi de plus distrayant que ces petits jeux pervers? Mais si on n’est pas pervers naturellement, mieux vaut que la personne que l’on contemple y mette du sien, collabore, nous encourage à la perversion en nous invitant à la considérer en objet. Ainsi font les Narcisse des plages, mais aussi ainsi font les honteux.

Les éphèbes de plage, les donzelles bien tournées sont là pour nous séduire. Aussi ne tiennent-ils pas à ce qu’on leur adresse la parole, à ce qu’on capte leur regard. Car alors, ils le savent, ils cesseraient d’être des objets fascinants, séduisants, pour redevenir des êtres humains. Qu’on parle, qu’on se regarde dans les yeux, et les personnes se révèlent: la Vénus d’un autre monde, l’Apollon mythique peuvent alors se muer en personnes aimables et sympathiques, et l’on se dit qu’on peut être belle, beau, et tout à fait fréquentable. Ou bien elles se font méprisantes et imbues de leur personne, et on en conclut que leur beauté leur a tourné la tête.

Les trop gros et les trop maigres, ceux dont le corps ne correspond pas à l’esthétique du moment, se font souvent honteux. La honte se lit dans un maintien sans allure, dans des mouvements maladroits, dans un corps trop immobile, dans un regard fuyant. La honte isole, coupe des autres. Le honteux signale sa différence. Il est sans rapport aucun. Il devient vite étrange, un étranger, un alien. Il inquiète, il effraie, il choque. Le voilà aussitôt moqué, méprisé, rejeté, ou encore il est pris en pitié, sans qu’on puisse dire laquelle des deux attitudes s’avère être la pire.

Si les comportements de séduction attirent les regards, les comportements de honte les repoussent. Mais dans les deux cas, on invite le spectateur à adopter une position perverse, c'est-à-dire à considérer l’autre en objet et non comme une personne. On ne s’en plaint pas forcément lorsqu’il s’agit de séduction, mais quel dommage, quels dommages, lorsque c’est de la honte qu’il s’agit.

Comme il est regrettable d’avoir honte de ce que l’on est. Car rien n’y oblige, sinon l’idée que se fait de soi-même, l’idée qu’on se fait des idées que se font les autres à propos de soi-même.

Pourquoi ne pas assumer sa différence? Pourquoi ne pas être soi, le plus soi-même possible? Dès lors qu’on se révèle en public, pour les autres on devient un semblable, un alter ego.

Les personnes qui s’assument en font la démonstration. Elles se tiennent droit, la tête haute, le regard fier. Elles ne craignent pas de bouger, de courir, de sauter, de danser, de parler, de chanter. Elles n’en font pas trop, car elles n’ont rien à prouver. Elles sont juste elles-mêmes, à cent pour cent, pas davantage.

Êtes-vous un ou une Narcisse des plages ? Merci à vous de vous transformer en objet afin d’égayer nos vacances. Bravo l'artiste! Mais si vous faites partie des personnes qui disposent d’un corps disproportionné, ou encore un peu fané, s’il vous plaît, soyez sympas: n’encouragez pas votre prochain à la perversion en affichant votre honte. Soyez respectueux de vous-même car dans le cas contraire, vous invitez les autres à adopter des positions perverses. Lorsque vos contemplateurs s’aperçoivent des sentiments médiocres que vous leur avez inspiré, ils ne peuvent que vous en vouloir d'en être à l'origine. À l’inverse, si vous leur permettez de vous apprécier, ils vous en seront reconnaissants et trouveront que, décidément, vous êtes une bien belle personne.
Gérard Apfeldorfer

Pour approfondir ces sujets, je vous conseille trois lectures :

  • Imparfaits, libres et heureux, de Christophe André, Éditions Odile Jacob, 2006.
  • Et, toute modestie mise à part : Les relations durables, de Gérard Apfeldorfer, Éditions Odile Jacob, 2004.
  • Et puis, bien sûr, il faut aller illico visiter notre page sur la stigmatisation des obèses.

Septembre 2006

On ne peut pas faire son ordinaire de l’extraordinaire

Manger, cela s’apprend. Il faut, pour parvenir à se nourrir de façon adéquate, être à l’écoute de ses appétences, de ses appétits. Cela nécessite qu’on y consacre du temps, de l’attention, qu’on se place dans de bonnes conditions matérielles et psychologiques.
Mais il faut aussi qu’on fasse connaissance avec sa nourriture, ses nourritures. La régulation alimentaire repose pour une bonne part sur des apprentissages: on sait d’avance comment ce qu’on mange va nous nourrir, comment notre corps va réagir à la nourriture qu’on va ingérer. Voilà ce qui nous permet de dire avant d’avoir avalé la moindre bouchée: «c'est bien cela qu'il me faut, et ça va me faire trop, ou bien pas assez».
Moins une nourriture nous est connue, et plus nous devons prêter attention à nos émotions alimentaires, nos sensations alimentaires de rassasiement, manger lentement et avec circonspection.
Et c’est bien l’un des problèmes auquel a à faire face le mangeur moderne: il n’y a plus d’ordinaire, il n’y a que de l’extraordinaire. La cuisine familiale se fait rare, et dans bon nombre de familles, est réservée au mieux aux week-ends et aux jours de fête. L’industrie agroalimentaire se fait fort de nous proposer des produits toujours renouvelés, vite obsolètes, afin de nous tenter davantage. Nous mangeons bien souvent à gauche et à droite, chez nous, au restaurant d’entreprise, au boui-boui du coin, dans la rue, quand ce n’est pas devant notre ordinateur, sans pouvoir faire connaissance avec nos pitances, sans pouvoir installer des habitudes.
Une salade prise ici ne nous apprend pas grand chose sur une autre salade consommée là-bas. Une blanquette de veau de cantine n’a qu’un lointain rapport avec une blanquette de veau familiale. Un plat allégé ne nourrit pas comme un plat normal. Un sandwich maison a une composition bien différente d’un sandwich SNCF. Si bien que nos aliments ne cessent de nous surprendre et que nous devons faire en permanence, à chaque prise alimentaire, des efforts d’adaptation à toutes ces nourritures apparemment monotones, mais qu’en fait nous ne cessons de découvrir.
Notre diversité alimentaire nous joue des tours. C’est vrai, nous sommes des omnivores (tout comme le porc et le rat) mais cela ne signifie pas que nous puissions sans problème zapper d’un aliment à l’autre. Notre état d’omnivore, notre capacité à nous nourrir de toutes sortes de nourritures implique en fait un double besoin: un besoin de stabilité, de réassurance, afin de pouvoir manger sans crainte de nous empoisonner, et un esprit d’aventure, afin de découvrir des aliments nouveaux susceptibles d’enrichir notre répertoire alimentaire (1).
Or si aujourd’hui notre faim d’aventure est satisfaite, tel n’est pas le cas de notre besoin de repères alimentaires fiables. Nous n’en pouvons plus de manger sans cesse des «objets alimentaires non identifiés»! (2) Nous fatiguons, nous demandons grâce!
Quels enseignements tirer de cet état de faits ? Tout d’abord, installer des routines alimentaires rend la vie plus facile, offre des repères stables, permettant une régulation alimentaire à moindre frais. La cuisine familiale se fonde sur des recettes stables, prévisibles, rassurantes. L’idéal est d’en faire son ordinaire.
Mais les produits de l’industrie agroalimentaire offrent eux aussi de nombreux avantages, et sont, pour nombre d’entre nous, davantage en correspondance avec nos modes de vie. Il peuvent se fondre dans notre ordinaire sans problème, à condition que nous puissions les connaître intimement. Pour cela, mieux vaut éviter la ronde frénétique des nouveautés, rester dans l’ensemble fidèle aux mêmes produits, que nous avons trouvé à notre goût, qui nous ont réussi dans le passé.
À partir de cette base solide, faite d’aliments connus et aimés, on pourra, de temps à autre partir à la découverte de nouvelles saveurs, de nouveaux mets. On leur prêtera alors l’attention qu’ils méritent, en les dégustant, en les savourant attentivement, en étudiant comment ils nous nourrissent, et s’ils en valent la peine, nous les intégrerons à notre répertoire alimentaire.
Bon appétit !
Gérard Apfeldorfer

(1) Claude Fischler, L’Homnivore. Editions Odile Jacob, 1990.
(2) L'expression est du même Claude Fischler.


Octobre 2006

Quand la lutte contre la tyrannie de la minceur devient une tyrannie à son tour

Le gouvernement local de Madrid a autoritairement interdit aux jeunes femmes mannequins trop maigres, qui avaient un indice de masse corporelle inférieur à 18, de défiler lors de la Pasarela Cibeles, rendez-vous international incontournable de la mode madrilène, qui a lieu du 18 au 22 septembre 2006.
Nous sommes heureux d’apprendre que, dans ce pays, c’était la police qui était chargée de soigner l’anorexie mentale, et que celle-ci était devenue un délit! Pourquoi ne pas continuer en si bon chemin et interdire aux gros, aux grosses de se promener dans la rue? Tous ces gens bouffis et contents d’eux-mêmes ne donnent-ils pas le mauvais exemple à leurs contemporains? Il est grand temps que cela s’arrête. Et que fait donc la police française, pendant de temps ?
L’anorexie mentale est une maladie relativement peu fréquente, dont la prévalence est assez stable, se situant entre 0,5% et 3,5%, selon la façon dont on la calcule. Cette prévalence est plutôt stable, ce qui s’explique par le fait que ne devient pas anorexique mentale qui veut, qu’il y faut certaines prédispositions.
Ce qui est répandu, par contre, c’est la faim de minceur, qui saisit tout un chacun. La minceur est en effet devenue une marchandise, une richesse thésaurisable, un bien de valeur que l’on peut monnayer. Être mince, c’est être plus beau, plus belle. Mais aussi, être mince, c’est faire une démonstration de volonté, puisque tout un chacun est persuadé que la minceur s’acquiert à la force du poignet. Il paraît donc normal que la minceur, qui croit-on, témoigne de la force de caractère, soit récompensée par une plus grande réussite professionnelle, et pour les femmes, qu’elle permette une promotion sociale par le mariage, en permettant d’épouser des hommes de catégorie socioprofessionnelle supérieure.
On comprend donc que tout un chacun soit encouragé à cultiver sa minceur, c'est-à-dire à s’enrichir. Mais si quelques championnes de minceur meurent en raison de leur avidité à mincir, le gros de la troupe grossit, si j’ose ainsi m’exprimer. Les efforts pour acquérir davantage de minceur, récompensés dans un premier temps, ne font que favoriser ensuite boulimies et compulsions alimentaires. L’effet est connu: on maigrit, puis on regrossit davantage qu’on aura maigri, et il ne reste plus qu’à recommencer. De période de privation en période de privation, d’année en année, on prend du poids à force de vouloir mincir.
Ce constat semble donner raison aux autorités madrilènes: interdire les mannequins anorexiques pourrait se révéler être une forme de lutte contre l’obésité. Mais a-t-on réfléchi au monde que nous nous préparons, à déléguer aux pouvoirs publics la lutte contre les excès ou les insuffisances de chair? Nous nous dirigeons, mine de rien, vers une criminalisation des déviances corporelles.
Tout semble bien commencer: les États, à qui on demande d’être de plus en plus maternants, nous font des recommandations. Il convient de peser le bon poids, de manger droit. À cette fin, on nous donne toutes sortes de conseils: ne mangez pas trop gras, pas trop sucré, pas trop salé. Maigrissez, faites du sport.
Mais voilà, le citoyen s’avère récalcitrant. Il faut donc le surveiller de plus près, et s’il ne rentre pas dans le rang, le punir (voir mes chroniques précédentes, par exemple : L'Enfer des gros est pavé de bonnes intentions… politiques, mai 2005, et La chasse aux obèses fera grossir tout le monde! Février 2006).
Nous voilà entrés dans l’ère du matriarcat administré. Les pouvoirs publics conseillent, surveillent, punissent des citoyens infantilisés, irresponsables, innocents, influençables par telles ou telles images véhiculée par les médias, épris d’une jouissance sans limite, et considérés comme incapables de prendre soin d’eux-mêmes. Les citoyens-enfants applaudissent d’être délivrés de ces maux que sont l’autonomie et la responsabilité.
Quelle est l’alternative ? Revenir, sans doute, à l’idée que nous sommes responsables en premier lieu à titre individuel. Nous sommes tout d’abord responsables de nous-mêmes et devons prendre soin de nous, car nul n’est mieux placé pour cela. Aller suffisamment bien est un devoir, car c’est la condition pour pouvoir dans un second temps aider ceux qui nous sont chers à aller bien, à aller mieux —nos proches, nos amis, nos concitoyens— et transmettre à notre descendance le même souci. Ainsi, ayant à l'esprit notre devoir d'aller bien, cherchant à développer chez nos proches le même souci, pourrons-nous tous nous montrer critiques. Ainsi, tel ou tel modèle médiatique aura-t-il moins de prise sur nous et nos proches, et nos enfants seront-ils moins influençables, moins innocents.
Ne laissons pas les États nous contraindre pour notre bien, tels des enfants. Ne comptons pas sur les pouvoirs publics, mais sur nous-mêmes. Ne démissionnons pas de notre position d’adultes autonomes et responsables, car c’est ainsi que s’installent les tyrannies.
Gérard Apfeldorfer


Novembre 2006

Le goût du gras

Les 4èmes Rencontres de notre association ont pour thème le goût (voir : La vie du GROS). Abordons à cette occasion ce thème controversé: le goût des matières grasses.
Le gras a du goût, la science l’a désormais prouvé. Différentes équipes de recherche, au Centre Européen des Sciences du Goût , au Lerner Research Institute de Cleveland, ont mis en évidence une protéine présente dans les papilles gustatives de la langue, dite CD36, ou de façon plus imagée, FAT pour Fatty Acid Transporter, qui joue un rôle déterminant dans la perception du goût de gras. Il semblerait que, grâce à FAT, nous puissions percevoir les acides gras non saturés (les meilleurs pour la santé) mais pas les acides gras saturés. (1) (2)
Jusqu’à présent, bon nombre de nutritionnistes considéraient que seule l’onctuosité d’un aliment permettait de détecter son caractère plus ou moins gras. Ils en concluaient que les aliments gras devaient leur caractère rassasiant à leur côté sucré ou protéiné. De là à considérer qu’un aliment essentiellement gras ne rassasiait pas, et que, si on désirait contrôler son poids, on devait donc s’en méfier comme de la peste, voire l’éviter, il n’y avait qu’un pas.
Une telle position n’est désormais plus tenable. Nous pouvons, rien qu’avec nos papilles gustatives, sans l’aide d’aucune table de composition des aliments, sans lire l’étiquette accolée à un aliment, dire s’il est plus ou moins gras.
N’oublions pas aussi, que le gras sert de révélateur à quantité d’arômes, qui ne sont guère perceptibles lorsque l’aliment est trop maigre. D’ailleurs, la cuisine ne consiste-t-elle pas, entre autres choses, à mettre du gras dans les aliments ?
Mais ce n’est pas de cela dont il est question ici. Ce dont je parle, c’est de ce goût de gras, en tant que gras. Le gras à l’état pur, en quelque sorte. Et ce goût-là nous semble particulièrement attirant et délicieux lorsque nous avons grand faim. Quand nous sommes affamés, plus c’est gras et plus c’est savoureux. À l’inverse, lorsque nous ne sommes pas en appétit, les aliments gras nous semblent peu ragoûtants, voire carrément répugnants.
Le goût de gras, cependant, me semble être moins immédiat en bouche que le goût sucré ou le goût salé. Il faut prendre son temps, conserver la bouchée en bouche. Bien souvent, le goût de gras d’apparente à un arrière-goût, c'est-à-dire un goût émergeant après qu’on ait dégluti. Il convient donc, lorsqu’on mange des aliments gras, plus encore qu’avec d’autres aliments, de ne pas se dépêcher d’enfourner les bouchées, le goût de la suivante recouvrant le goût de la précédente. Il faut au contraire bien les séparer, afin de pouvoir profiter de la longueur en bouche de la bouchée.
Peut-être est-ce à cela que nous devons cette légende du gras sans goût : nous avalons souvent bien trop vite, nous enchaînons les bouchées à un rythme bien trop grand. Dans ces conditions, le goût du gras peut fort bien passer inaperçu.
Nous voilà prévenus : les aliments gras nécessitent d’avoir faim pour pouvoir être appréciés. Ils se mangent lentement et à petites bouchées, en restant bien concentré sur ce qui se passe en bouche. Dans ces conditions, on sature avec peu de bouchées. Nous voilà parvenu à satiété, content, contenté d’un petit volume très dense. Manger davantage, ce serait s’écœurer, trop manger. On s’en tient donc là.
Bon, enfin, peut-être n’est-ce pas votre cas. Peut-être avez-vous pris l’habitude d’avaler de gros volumes. Il vous faut vous remplir la panse pour être satisfait. Ou bien, peut-être mangez-vous en réponse à des stress, des émotions, des difficultés de vie. Vous faites alors automatiquement appel aux aliments les plus gras, les plus sucrés et, tout à votre effort de maîtrise de vos émotions, vous n’êtes pas à même de percevoir vos sensations de rassasiement, qui de toute façon, ne sont pas votre préoccupation.
En somme, vous voilà avec deux problèmes : le premier concerne votre fâcherie avec les produits lipidiques, que vous ne savez pas apprécier pour ce qu’ils sont, que vous ne savez pas manger. Il y a du travail à faire de ce côté-là, me semble-t-il. Le second concerne votre technique de résolution de vos problèmes de vie au travers de vos comportements alimentaires. Là aussi, il y a du travail à faire.
Gérard Apfeldorfer

(1) LAUGERETTE Fabienne, PASSILLY-DEGRACE Patricia, PATHS Bruno, NIOT Isabelle, FEBBRAIO Maria, MONTMAYEUR Jean-Pierre, BESNARD Philippe. CD36 involvement in orosensory detection of dietary lipids, spontaneous fat preference, and digestive secretions. Journal of clinical investigation, 2005, vol. 115, no 11, pp. 3177 – 3184.
(2) LAUGERETTE Fabienne, PASSILLY-DEGRACE Patricia, PATRIS Bruno, NIOT Isabelle, MONTMAYEUR Jean-Pierre, BESNARD Philippe. CD36, un sérieux jalon sur la piste du goût du gras. M/S. Méd. science, 2006, vol. 22, no 4, pp. 357 – 359.


Décembre 2006

Les addictions alimentaires n’existent pas

L’idée selon laquelle il existerait une addiction à certains aliments , en particulier les produits sucrés et les produits gras, est des plus populaires et si on demande par exemple, sur un moteur de recherche Internet "sugar addiction", on obtient 1 330 000 réponses.
Pourtant, cette popularité du concept n’est pas partagée par la communauté scientifique et sur un moteur de recherche ne sélectionnant que les articles scientifiques, la même recherche ne donne aucun résultat! Selon l’OMS, il n’existe pas d’addiction ou de dépendance alimentaire. Les aliments sont par définition nécessaires à l’organisme, et une appétence exagérée ou une hyperconsommation ne peuvent être considérées comme des addictions.
Mais qu’est-ce qu’une addiction ? La tendance aujourd’hui est de définir un «trouble addictif» («addictive disorder»), comme une dépendance associée à un comportement compulsif. La consommation du produit, la mise en œuvre de la conduite produisent un effet interne agréable qu’on cherche à renouveler : ainsi s’installe la dépendance. La compulsion, quant à elle, correspond à une tentative pour éviter un état interne désagréable et a valeur de renforcement négatif. On souffre d’un manque que l’on cherche à combler, et on se sent - passagèrement - mieux dans le moment de la conduite addictive.
On parle d’addiction lorsque l’individu ne parvient pas à contrôler le comportement addictif, et lorsqu’il poursuit ce comportement en dépit de conséquences négatives.
On regroupe désormais sous le terme d’addiction, non seulement la consommation de drogues, de tabac ou d’alcool ainsi que la boulimie, mais aussi de comportements répétitifs tels que les conduites à risque, le jeu pathologique, le travail compulsif, le sport compulsif, la tendance aux achats compulsifs, la kleptomanie, la nymphomanie, la pyromanie, la trichotillomanie..
La tentation est grande d’y ajouter certains troubles du comportement alimentaire comme les conduites boulimiques. On serait alors accro à certaines boissons sucrées, au chocolat, aux rillettes du Mans, ou plus généralement à tout produit sucré ou gras, dont on abuserait.
Certes, il est aisé de faire des parallèles entre certaines conduites addictives et certaines conduites alimentaires : il y a tout d’abord ces conduites impulsives, irréfléchies, incontrôlables. Un manque est là, qui doit trouver une réponse. Et d’ailleurs, bien des personnes sujettes aux addictions sont polyvalentes, passant selon le moment d’une addiction à l’autre, de la boulimie à l’addiction, et vice-versa.
Mais il n’en reste pas moins que les aliments nourrissent et répondent à un besoin de l’organisme. Ne serait-on pas, plutôt, en présence de ce qu’on pourrait nommer une pseudo-addiction? Ne serait-ce pas la diabolisation du sucre et du gras qui engendreraient ce désir, créeraient ces compulsions, leur conférant des allures addictives?
La restriction cognitive mime l’addiction par bien des côtés: on y retrouve le sentiment de dépendance de l’individu vis-à-vis du produit, le désir exacerbé, le plaisir intense, mais fugace, lié à sa consommation. Afin de contrôler son poids et ses formes corporelles, on se prive de ce qu’on aime le plus. Si bien que ces aliments, devenus interdits, deviennent d’autant plus désirables, jusqu’à l’obsession. Et lorsqu’on y cède, on les dévore, boulimiquement.
Surtout, définir les conduites boulimiques en tant qu’addiction risque d’aboutir à un contresens sur le plan thérapeutique. Car, si on peut cesser de boire, de fumer, de jouer, de snifer, de se shooter, on ne peut pas cesser de manger. Et diaboliser certains aliments, comme les produits sucrés, le chocolat, certaines boissons sucrées, certaines produits riches en graisses, les considérer comme des drogues, conduit à la restriction cognitive. On aura donc, en mettant en place des interdits, en les renforçant, exacerbé le désir de ces aliments et aggravé son problème.
Que faire, alors ? Le problème est double, alimentaire et non alimentaire. Sur le plan alimentaire, c’est en faisant la paix avec les aliments problématiques, en les considérant à nouveau comme des aliments nourrissants, bons à manger, qu’on pourra sortir de la dévoration. On deviendra alors capable de consommer ces délicieux aliments si nourrissants que sont le chocolat, les bonbons ou le saucisson comme ils le méritent, dans le calme, sans culpabilité, en écoutant ses sensations de faim (pourquoi manger quand on n’a pas assez faim?) et de rassasiement (pourquoi continuer quand on n’a plus faim?) Manger ces aliments nourrissants, c’est se nourrir. Se nourrir, ce n’est pas se droguer.
Sera-ce suffisant ? Souvent, non. Encore faudra-t-il aller à la rencontre de soi-même, afin de trouver la plénitude sans avoir à se remplir. Ce manque, ce vide du dedans, cette insuffisance, voilà ce qui conduit aux comportements addictifs, ainsi qu’au remplissage du ventre.
En somme, un double travail est nécessaire : sur sa relation aux aliments, sur sa relation avec soi-même et les autres. Rude tâche !
Dr G. Apfeldorfer

Références :
Apfeldorfer G., Chapelot D. Sucre et addiction. Coll. Sucre et santé, N°7 Edition du Cedus, Paris, 2006
Goodman A. Addiction : definition and implications. Br. J. Addiction, 1990, 85, 1403-8
Jeammet P. Soins aux addictions : quel cadre, quel sevrage, quel suivi ? In Addictions : quels soins ? JL Venisse, Bailly D. Masson, 1997

  • Dernière mise à jour: 19/11/15 16:51
Top