Mercredi 24 juillet 2019

Les lettres mensuelles 2005


Février 2005

De la boulimie moderne à la gastronomie post-moderne.

L’ère industriellen’a pas seulement modelé nos modes de vie, mais aussi nos modes de pensée. Nous en sommes venus à privilégier le quantitatif, et à croire que le but de la vie est d’amasser du capital pour en jouir. Outre notre capital financier, nous tentons ainsi de faire fructifier au maximum notre capital-beauté, notre capital-santé, notre capital-jeunesse, notre capital-minceur ou notre capital-matière grise. Nous idolâtrons la vitesse, qui devient une nécessité dès lors qu’on désire entasser plus de capital-jouissance dans son temps de vie.
Ces différentes formes de capitalisme sont partiellement échangeables: avec de l’argent, on achète de la beauté (et l’apparence de la jeunesse) chez son chirurgien ou son médecin esthétiques, et avec de la beauté, on réussit mieux dans ses études et dans sa vie relationnelle, ce qui permet de trouver un travail mieux rémunéré ou d’épouser une personne de classe socio-professionnelle plus élevée (1). La jeunesse des artères est en vente dans les pharmacies, ainsi que dans les centres de remise en forme et les boutiques d’articles de sport.
Dans le champ alimentaire, c’est le fast-food qui représente le mieux l’alimentation moderne : voilà un produit uniforme, industrialisable, qui nous en donne plus et plus vite pour le même prix. On mange à bon compte, en gagnant du temps sur le temps.
Le monde moderne est follement excitant, mais peu satisfaisant. Trop souvent, on se sent rempli, mais pas vraiment nourri. On se dit alors : «je veux plus encore», et c’est la fuite en avant consumériste, boulimique ou toxicomaniaque. À moins qu’on ne finisse par se rendre compte que quelque chose manque, qu’on en vienne à se dire: «je ne suis pas assez», ce qui fait de soi une personne déprimée.
La post-modernité consiste à priviléger à nouveau la qualité sur la quantité. Mais la qualité de quoi? Il ne s’agit pas de la qualité de l’âme, de son salut, comme aux temps anciens, préindustriels, mais de la qualité de vie. Cette vie, nous croyons qu’il nous faut la réussir, la rendre belle, dans tous ses aspects, et que cela s’obtient par un équilibre harmonieux entre ses différentes composantes, corporelle, psychoaffective, relationnelle et sexuelle, spirituelle. On ne désire plus avoir beaucoup, mais être davantage, aller jusqu’au bout de ses possibilités, se réaliser.
Où cela nous conduit-il, sur le plan alimentaire? Le modèle qui devrait devenir prédominant dans ce monde post-moderne est celui de la gastronomie. On ne mange plus vite et beaucoup, mais au contraire peu, lentement, et des aliments soigneusement sélectionnés, afin de faire des repas de haute qualité gustative, qui nous procurent aussi dans le même temps une bonne qualité de santé.
Cela me paraît indéniablement un progrès: prendre le temps de manger, de faire de chaque repas une fête, et pour cela, sélectionner des produits à la fois savoureux et bons pour la santé, cuisinés avec talent, devrait permettre de manger en écoutant ses appétits, ni trop ni trop peu. La boulimie et l’obésité, qui découlent de l’idéologie du «toujours plus» de l’ère industrielle, devraient alors normalement régresser.
À condition toutefois qu’on parvienne à s’extirper véritablement de la modernité, qu’on n’exige pas un «toujours plus d’harmonie», une vie toujours plus belle, plus réussie, dans un corps toujours plus parfait. Car alors, nous ne serions pas au bout de nos peines…
Une part d’imperfection nichée au sein de la perfection: quel soulagement! Un peu de junk-food dans notre gastronomie : ah, que ça fait du bien! Et même, allons plus loin, c’est absolument nécessaire !

(1) Voir sur ces sujets : 1) SOBAL J.; STUNKARD A.J. Socioeconomic Status and Obesity : A Review of the Literature. Psychol. Bulletin, 1989, 105, 2, 260-75.
et 2) Jean-François AMADIEU. Le poids des apparences, beauté amour et gloire. Odile Jacob, 2002.


Mars 2005

Manger ensemble aide à réguler son alimentation

En Thaïlande, il n’y a pas plus triste que manger seul; on y voit le signe d’une profonde misère sociale et affective. Quant à manger devant quelqu’un sans lui proposer de partager, c’est là une indécence difficilement imaginable.
Quand on mange sur un mode convivial, une même nourriture dans un esprit de partage, prêter attention à ce qui est mangé en commun vient spontanément. Car dans ce cas, on n’est pas seulement occupé par ses sensations alimentaires, mais aussi par celles de ceux qui mangent en notre compagnie. Trouvent-ils ce que nous mangeons aussi bon que nous ? Ont-ils faim comme nous ? Ou bien, comment se fait-il qu’ils n’aient plus faim alors que nous avons encore de l’appétit ? Nous autres Français, aimons échanger des commentaires gastronomiques sur ce que nous mangeons, ce qui conduit à prêter davantage attention aux aliments consommés.
Les règles de la politesse et du savoir-vivre imposent aussi, lorsqu’on mange en public, de ne pas faire de bruits de bouche -ce qui oblige à prendre des bouchées de taille raisonnable- ou de ne pas parler la bouche pleine. Là encore, on mange moins vite et plus attentivement.
Cette empathie alimentaire, cette politesse que l’on doit aux autres comme à soi-même, conduisent en définitive à manger posément et avec attention. Il est alors plus facile d’adapter sa consommation à ses besoins.
En fait, livré à soi-même, on peine à manger sur un mode civilisé, à porter à sa pitance toute l’attention qu’elle mérite. Manger en solitaire, c’est souvent manger sans considération. Vaut-on tous ces efforts, ou bien peut-on se contenter de manger une «cochonnerie», comme on dit, un truc même pas bon, sur le pouce, à la va-vite, devant le téléviseur ou l’ordinateur?
Se contenter… C’est bien là le problème. La recherche de contentement perdu conduit à dévorer encore et encore, sans y trouver de satisfaction, tout juste une plénitude temporaire, vite teintée de nausée et de culpabilité.
Ce manque de respect envers soi-même, cette absence de satisfaction, cette culpabilité forment un brouet indigeste qui conduit paradoxalement à manger davantage; c’est la politique du pire, ou ce que les Américains nomment le «what the hell syndrome». Ou, pour le dire à la façon du sapeur Camember: «quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites!»
La boulimie se conçoit-elle autrement qu’en solitaire? Certes, en public, on peut gueuletonner, ripailler, festoyer, bambocher, se livrer à des orgies durant lesquelles on se fera vomir à la romaine pour mieux recommencer. Mais cela n’en fait pas des boulimies pour autant. Comme ces excès sont partagés, ils ne sont que des jeux sociaux plus ou moins amusants autour de la nourriture.
Manger ensemble, mais des aliments différents, comme cela se pratique désormais dans de nombreuses familles, est un pis-aller. Certes, chacun mange ses aliments préférés, mais il y perd ses points de repère, auquel cet effet de miroir qui se met en place lorsqu’on mange une même nourriture à plusieurs contribue puissamment. Manger chacun pour soi, ce n’est pas manger ensemble, mais simplement à côté les uns des autres.
La culture de l’indépendance, nous privant du partage, nous conduit à la solitude. Et comme la solitude nous appauvrit, nous vide de notre substance, nous voilà obligés de nous remplir de nourriture.
C’est en cela qu’on peut dire que la boulimie, ainsi que certaines obésités, fruits amers de cette solitude, sont des produits de l’Occident.


Avril 2005

Feeders et feedees: enfin du neuf du côté de la perversion

Certains admirateurs de grosses, des « fat admirers », FA pour les initiés, sont sous le charme de corps féminins, ronds, épanouis, bien en chair, à la Auguste Renoir. Comment ne pas trouver sympathique cette capacité à laisser libre cours à ses appétits, sans se laisser emprisonner par les stéréotypes esthétiques et moraux du moment ?
Mais ceux-là, cependant, sont comme des marins de petit temps. D’autres FA veulent plus, bien plus. Ils veulent des corps de déesses paléolithiques, ils rêvent de la Vénus de Lespugue, de celle de Willendorf. Ils désirent des corps de matriarches toutes puissantes, devant lesquels ils tombent en adoration, tout comme nos ancêtres. Dans ces corps, les attributs féminins, seins, ventres, cuisses et fesses, sont proéminents, envahissants, géants. Il s’agit là d’une femme toute puissante qui engendre, domine, règne.
Merci, les FA : ils donnent l’occasion à de jeunes femmes aux rotondités exacerbées de prendre leur revanche. Elles ne sont plus condamnées à être de faibles femmes en mal d’amaigrissement, courant après une normalité hors de portée. Elles sont tout-à-coup comme des déesses, des surfemmes.
La relation qui unit le feeder et sa feedee, le « nourrisseur » et sa « nourrie » me semble d’un tout autre ordre. Certes, le nourrisseur est un FA, mais il ne se contente pas d’être séduit par une déesse-femme. Il enracine sa jouissance dans la domination qu’il exerce sur sa partenaire.
Le « nourrisseur » est une personne qui jouit de faire manger et d’engraisser une autre personne, sa « nourrie ». L’objectif avoué du nourrisseur, ou tout au moins son fantasme, est d’engraisser sa nourrie jusqu’à ce qu’elle soit sous sa totale dépendance, c'est-à-dire jusqu’à sa complète immobilité.
En cela, le nourrisseur jouit du pouvoir qu’il exerce sur sa nourrie, devenue objet à engraisser ; la nourrie, quant à elle, jouit de l’abandon de son libre-arbitre, d’être totalement sous la coupe de son nourrisseur.
Enfin, une nouvelle perversion ! C’est qu’on commençait à tourner en rond ! Voyeurs : mais nous le sommes tous ! Exhibitionnistes : quand l’intime se fait extime, les regards se quêtent, et même, deviennent nécessaires pour ressentir son existence… Le sado-masochisme ? Il ne sent plus guère le soufre, à l’heure où menottes, martinets, cuirs et latex sont en vente en VPC ou dans les grands magasins. Cunnilingus, sodomie ? Une perversion, ça, laissez-moi rire… Quant aux homosexuels, voilà belle lurette que les gays et les lesbiennes sont déclassés, extraits du champ de la perversion. Seule la pédophilie reste objet de scandale.
À vrai dire, c’est toute la vie sexuelle qui s’est banalisée, desérotisée, jusqu’à être ravalée au rang d’activité hygiénique.
Aujourd’hui, c’est du côté de l’alimentaire que ça se passe! C'est dans ce champ-là que se situent les désirs exacerbés, les interdits sociaux, les discours moraux, les transgressions follement excitantes. Le XXIe siècle est malade de l'alimentaire comme le XIXe siècle aura été malade du sexe.
On le voit bien avec le nourrisseur et sa nourrie, qui jouent les provocateurs en prônant l’immoralisme alimentaire. Grossir démesurément, sans limite, quel scandale, à l’heure du mannequin translucide, du yaourt à 0%, du trou de la Sécu qu’on creuse avec une fourchette, en même temps que sa propre tombe !
Le nourrisseur et sa nourrie érotisent et pervertissent la nourriture : il s’agit de manger ou de faire manger le plus riche, le plus gras possible, de persister à engloutir alors qu’on est déjà plus que plein, de passer ses loisirs dans les restaurants, de grignoter devant la télévision, de faire des snacks avec de la junk-food, de rester le plus immobile possible afin de ne pas perdre une graisse bien méritée.
Le nourrisseur et sa nourrie érotisent en pervertissent l’obésité : la nourrie, passive, confite dans sa graisse, s’abandonne à son nourrisseur qui la tient sous son emprise.
Mais que fait donc la police ?

Les Français semblent quelque peu en retard en ce qui concerne le feederisme.
Pour en savoir plus, il faut lire l’anglais :


Mai 2005

L'Enfer des gros est pavé de bonnes intentions… politiques

L’obésité monte, paraît-il. Voilà donc nos politiques qui s’en mêlent, qui s’emmêlent. L’obésité est-elle soluble dans la politique? Rien n’est moins sûr. Car les gouvernements, le corps législatif, les municipalités, en France ou ailleurs, ne semblent guère savoir faire autre chose que réglementer, interdire, obliger, contraindre.
Pourquoi nos politiciens ont-ils ainsi tendance à voir tout problème en termes guerriers? Il faut, dit Jean-Marie Le Guen dans sa "proposition de loi pour agir contre l'épidémie d'obésité" (voir notre lettre ouverte) "attaquer [l’épidémie] sur tous les fronts". On parle de "mobilisation de la Nation contre ce fléau", de "vigueur", de "combat", "d’offensive".
On a les guerres qu’on peut.
Voilà donc déclarée la guerre… à l’obésité. Elle consiste à favoriser, voire contraindre, adultes et enfants à faire davantage d'exercice physique, et je reviendrai sur cette politique dans une prochaine chronique. Elle consiste aussi à limiter l’offre alimentaire, rendre l’accès à certains aliments difficile, voire impossible; il s’agit aussi d’étiqueter le moindre biscuit, la moindre rondelle de saucisson, afin que nul ne puisse ignorer qu’il transgresse la morale alimentaire, voire, bientôt, la loi, en consommant un produit riche en sucres ou en graisses. La publicité pour ces produits, lorsqu'elle ne sera pas tout simplement prohibée, devra délivrer un message parallèle expliquant qu’il est diététiquement incorrect d’en consommer.
Voilà une méthode bien intéressante pour rendre fous les mangeurs que nous sommes. En psychologie, on appelle cela un double-lien, et cela consiste à délivrer deux injonctions impératives et contradictoires à une personne dans le même temps: mangez, c’est délicieux, mais surtout n’en mangez pas, car c’est du poison!
Toute guerre engendre des dommages collatéraux, et il y a de bonnes chances que cette guerre contre l’obésité ne tourne à la guerre contre les obèses. L’individu trop grassouillet est tantôt considéré comme un malade à soigner de toute urgence, ou bien comme un mauvais citoyen, désobéissant, un sybarite qui se goberge tant et plus, sans limites, et qui, pour finir, présente l’addition, trop salée et pleine de taches de gras, à la collectivité. On ne sait, de la pitié ou de la haine, ce qui est pire…
Ces postures guerrières ne peuvent qu’aggraver la stigmatisation des obèses et des joufflus. Elle enferme ces derniers dans un cercle vicieux: leur surcharge pondérale leur vaut d’être stigmatisés, ce qui les conduit à se dévaloriser ; ils se consolent en mangeant, ce qui les conduit à grossir…
Mais aussi, mais surtout, la stigmatisation des obèses conduit les non obèses, les pas encore obèses, à vivre dans la terreur de le devenir. Car les messages délivrés par nos nouveaux Croisés s’appuient sur deux croyances bien établies: premièrement, rien n’est plus affreux qu’être gros car c’est l’Enfer sur terre; deuxièmement, il faut vous contrôler, vous surveiller sans cesse, sinon, voilà comment vous finirez. Relâchez le contrôle seulement un instant, et hop, vous voilà obèse.
Or, et ceux qui nous lisent le savent bien, cette surveillance permanente, cette méfiance vis-à-vis des nourritures qui nourrissent, cette crainte des fluctuations pondérales, conduisent à manger avec sa tête et à cesser de faire confiance à son corps pour réguler ses prises alimentaires (voir «régimes et restriction cognitive»).
C’est mettre le doigt dans l’engrenage: la maîtrise volontariste du comportement alimentaire aboutit dans bien des cas à des pertes de contrôle, des troubles du comportement alimentaire, des fluctuations pondérales en yoyo, à une fragilisation psychologique, et en définitive, sur le moyen terme… à une montée inexorable de poids.
Paniquer le consommateur, dramatiser le surpoids, stigmatiser les obèses, sont des mesures qui risquent d’aboutir à l’inverse de ce qu’on recherche. Les gros le seront davantage, et les minces risquent de devenir gros.
Mais alors, que convient-il de faire? Nous en reparlerons…

(à suivre)


Juin 2005

Tours de cour

L’exercice physique fait-il maigrir ? La cause paraît entendue: les sportifs sont minces et musclés, et les gros sont des patates de canapé. Prenons une patate de canapé, supprimons-lui la télévision (et le canapé), stimulons-la: hop, hop, hop, et la voilà qui maigrit! Un peu d'énergie, que diable! Ce n'est pas en restant couché que vous maigrirez! Telle est la façon dont nos hommes politiques, nos médecins, et trop souvent, le bon peuple, voient les choses…
Est-il besoin de le dire, rien n'est plus faussé que ce point de vue, qui fait des personnes en souffrance avec leur poids et leur comportement alimentaire des personnes sans volonté.
Remarquons en premier lieu que faire du sport pour évaporer les calories surnuméraires qu’on aura consommé un peu plus tôt, c'est voir les choses à l’envers: quand on est en paix avec son corps, on ne fait pas du sport parce qu’on a trop mangé, mais on mange davantage parce qu’on aura fait du sport.
À vrai dire, le sport intensif n’est pas fait pour les gros qui veulent maigrir, mais plutôt pour les minces, qu’il empêche de grossir. Il ne s’agit pas tant de la déperdition énergétique, effectivement assez importante chez ces sportifs qui se donnent à fond, car elle est compensée par un appétit qui se trouve lui aussi augmenté en proportion. Non, la vérité est que le sportif se rend vite compte que son niveau de performance est fortement dépendant de sa façon de s’alimenter: au moindre excès, il souffre, court moins vite, tape moins fort dans la balle. Si bien que, tant qu’il pratique son sport avec fougue et passion, il se montre attentif à ne pas faire d’excès, qui lui confisqueraient les joies du sport, auxquelles, souvent, il tient plus que tout.
On conçoit que les anciens sportifs, qui ne sont plus bridés par la nécessité de posséder un corps affûté, se laissent aller quant à eux aux joies de la table, dont ils se sont privés si longtemps…
Il faut bien l’avouer, les patates de canapé, comme on les nomme sans vergogne, ne sont pas vraiment douées pour les efforts intensifs et prolongés, qui sont les seuls qui soient coûteux sur le plan énergétique. Pour eux, les sports intensifs sont particulièrement aversifs, puisqu’ils n’engendrent que de la souffrance : souffrance physique tout d’abord, souffrance morale de se trouver affligé d’un corps aussi peu performant, souffrance sociale de se voir tourné en ridicule. On comprend qu’elles ne soient guère motivées.
Quel dommage qu’on les dégoûte ainsi… Car donner de l’exercice à son corps est une excellente thérapie pour les personnes grosses. Cela permet de réhabiter un corps que l’on aura immobilisé afin de ne pas le sentir, car on ne peut décidément plus le sentir, vilain comme il est, croit-on. On bouge, et ce corps existe à nouveau: voilà une bonne chose, car il est nécessaire d’avoir un corps à chérir, et c’est en l’aimant, et non en le martyrisant, en le punissant, qu’on l’aide efficacement à maigrir.
À l’inverse, un corps immobile, inexistant, insensible, conduit à fuir dans le rêve. La seule réincarnation possible passe alors par la bouche: manger devient le seul moment d’existence corporelle, et c’est peu de dire que cela se passe sur un mode frénétique.
Ce qu’il faut, donc, à notre "patate de canapé", c’est de la douceur, de la patience, des exercices lents, qui produisent des sensations suffisamment agréables, des sensations qui donnent envie de s'incarner. On pense à l’aquagym, au stretching, à la danse africaine ou orientale, ou tout bêtement à la marche à pied, si la condition physique le permet. À moins qu’on ne fasse appel à un professionnel, pour pratiquer la relaxation, le massage, le yoga, pour renouer avec son corps en douceur.
Nous sommes bien loin des demi-heures de sport quotidiennes et obligatoires, prônées par nos politiques(1)! Car ce sport obligé, cet embrigadement, qui se traduirait sans doute en pratique par des tours de cour au petit trot, rythmés au sifflet, ne saurait conduire qu’à la stigmatisation des gros: qui donc lambine, là, derrière ? Mais c’est le gros Paulo, la grosse Paulette ! Du nerf, Paulo, Paulette, faites-moi fondre toute cette graisse!
Paulo et Paulette, déprimés, honteux, sans plus un gramme d’estime de soi, courent, courent, dès la sortie de l’école, s’acheter des friandises chez le boulanger.

(1) Voir à ce sujet notre Lettre ouverte.


Juillet-août 2005

Manger des idées fait grossir!

Manger est un acte physique. On ressent de la faim, ce qui nous décide à manger. Si on est bien organisé, on se sera débrouillé pour être en appétit aux heures des repas, ce qui s’avère bien plus pratique. À table ou ailleurs, on mange : on porte un aliment à sa bouche, on travaille la bouchée avec ses dents, sa langue, son palais, on perçoit des impressions tactiles, des saveurs, des arômes caractéristiques. Après avoir dégluti, l’arrière-goût se manifeste, qui fait encore partie du plaisir (ou du déplaisir) alimentaires. Les bouchées s’enchaînent, et on constate qu’au fur et à mesure, le plaisir à manger diminue. Vient un moment où on a son content. Nourri et réconforté par la nourriture, on s’en désintéresse, et on se sent disponible pour d’autres activités.
Tout cela nécessite qu’on prenne l’acte de s’alimenter au sérieux : c’est parce qu’on prête de l’attention à ce qu’on mange, qu’on y prend du plaisir, qu’on est à même de constater que ce plaisir s’épuise.
Certaines personnes, fâchées avec la nourriture et avec elles-mêmes, en viennent à considérer que manger n’est pas une source de satisfaction, mais bel et bien une source de problèmes. Manger fait grossir, ou fait courir des risques à sa santé : il y a tant d’aliments malsains, ou bien grossissants, de nos jours, nous serine-t-on…
Certains croient supprimer le problème en supprimant le temps alimentaire ou en le réduisant à la portion congrue : on sautera le déjeuner, on se contentera d’un petit en-cas insipide pris sur un coin d’ordinateur ou bien avalé debout dans la rue, tout en faisant ses emplettes. En été, on avalera une bricole sur un coin de serviette de bain. Perdre du temps à manger, vous n’y pensez pas!
C’est bien de cela dont il s’agit, au fond : ne pas penser à manger. Il faut donc nier sa faim, étouffer ses désirs alimentaires.
Et quand on finit par manger, il convient de le faire sans y penser. Au mieux, on prête attention à la première bouchée (il le faut bien, tout de même, afin de vérifier que l’aliment est consommable) puis on se contente d’imaginer encore et encore, le goût de cette première bouchée, sans plus faire attention à ce qui se passe en bouche. Cette économie de sensations, qui détourne de la réalité de l’acte alimentaire, permet de se centrer sur la conversation, pour peu qu’on mange en société, ou bien de se distraire en pensant à d’autres choses, le travail, la famille, la vie amoureuse, les soucis, les tracas. Tout plutôt que de penser à l’acte alimentaire, si angoissant, si culpabilisant!
En somme, on ne mange plus alors des aliments véritables, mais des aliments imaginés. On ne mange plus des nourritures terrestres, mais des idées d’aliments.
Le problème, avec les idées, réside dans le fait qu’elle ne rassasient pas. Une idée d’aliment a du goût, certes, mais ce goût n’évolue pas en bouche, et restant toujours identique, il n’engendre aucun lassitude. Remplacer les sensations réelles par des sensations imaginées maintient l’état d’insatisfaction dans lequel on est en début de repas et conduit à manger sans fin.
Les vacances me semblent un moment propice pour renouer avec son corps, faire la paix avec lui. Pour cela, il convient de tenir compte de ses besoins : soyez à l’écoute de vos appétits, et obéissez leur ! Mangez ce qui vous fait envie, ne craignez pas les aliments les plus nourrissants, qui sont aussi les plus savoureux : si vous les consommez avec toute l’attention qu’ils méritent, si vous pensez du bien de ce que vous mangez, alors vous serez satisfait avec peu. Prenez tout votre temps car manger est un acte de la plus haute importance. Mangez de la vraie nourriture, ayez de vraies sensations, ne vous contentez pas d’évocations mentales. Chaque bouchée compte et vous comble ! Peu à peu, vous le sentez, vous voilà nourri, rassasié, réconforté. Pourquoi, dès lors, manger davantage?


Septembre 2005

Protégeons nos enfants des nutritionnistes (et des politiques) !

L’obésité des enfants et des adolescents est en augmentation dans tous les pays occidentaux depuis quelques décennies. Un peu partout, on s’en inquiète, et même, certains s’affolent. Des hommes politiques y voient un espace vacant pour légiférer à leur aise, des médecins nutritionnistes se haussent du col, des hauts fonctionnaires pondent des règlements, des mères de famille paniquent.
La France, cependant, est moins touchée que d’autres pays : l’obésité infantile y est certes en augmentation comme partout ailleurs, mais nous partons d’un niveau d’obésité bien plus bas.
En utilisant des indices de référence similaires, en 1955, 15% des enfants américains auraient été considérés comme obèses au moyen de la définition française, quand la prévalence était de 3% en France.
Les États-Unis, l’Allemagne, la Finlande, la Grande-Bretagne et l’Espagne ont des prévalences de l’obésité supérieures à la France. La Suisse et les Pays-Bas ont des prévalences légèrement inférieures.
Pourquoi cette moindre obésité des enfants français, ce « French paradox » ? Au juste, personne ne le sait. Pourtant, avant d’appliquer à la France les recettes américaines de lutte contre l’obésité, qui ont eu outre-Atlantique le succès que l’on sait, peut-être devrait-on s’interroger sur cette spécificité.
Car les méthodes qui, actuellement, se généralisent un peu partout dans les pays occidentaux, afin de faire face à ce qu’il est convenu d’appeler une « épidémie », ou un « grave problème de santé publique », n’ont donné nulle part de bons résultats. Il s’agit, la plupart du temps, de diététiser l’alimentation, de faire de tout un chacun, dès le plus jeune âge, un petit diététicien en herbe.
Les solutions proposées, qui consistent à interdire, à faire manger sur un mode réglementaire, dramatisent l’acte alimentaire, conduisent à le considérer comme un acte périlleux. L’obésité guette et à la moindre erreur, on bascule dans l’enfer. Car aussi, toutes ces mesures dramatisent le surpoids, et ouvrent la chasse à l’obèse, celui qui n’a pas su, n’a pas pu, qui a fauté, à qui on fait honte.
Ce à quoi on voudrait nous contraindre, contraindre nos enfants, c’est à manger avec sa tête, guidé par des principes diététiques qui se veulent scientifiques. Mais les règles alimentaires énoncées par les nutritionnistes s’appuient en fait sur une science jeune et capricieuse. De nouvelles découvertes remettent en question les bons conseils : en trente ans, les recettes pour ne pas grossir sont ainsi passés de l’interdit strict des glucides et de la promotion des protéines au tout-glucidique-lent, à la chasse au lipides et à une méfiance pour les viandes. Et ne parlons pas des discussions sur les graisses cachées, les laitages, le calcium, le fer, le zinc, les diverses vitamines, les folates et tutti quanti.
La vérité est que, en procédant ainsi, on ne mange plus des aliments, mais des conglomérats de nutriments. On ne tartine plus du beurre sur son pain, mais des acides gras saturés sur ses glucides lents.
Or c’est loin d’être la même chose.
Car le pain, le beurre ont une histoire, une géographie. Celles-ci nous sont indispensables pour nourrir notre esprit, pour créer en nous des émotions de contentement, pour nous permettre d’atteindre la satisfaction, pour nous réconforter et nous restaurer.
Manger avec sa tête, et non plus avec son ventre conduit à perdre de vue ses sensations alimentaires, ses appétits spécifiques, ses besoins émotionnels, sa faim de symboles. On mange sur un mode standardisé, une nourriture qui convient certes à l’ensemble d’une population, mais qui ne nous convient pas à nous en tant que personne différente des autres, différente d’un jour à l’autre. Centrer les enfants sur la nutrition, c’est les empêcher de faire confiance à ce qu’ils ressentent de leurs besoins. Leur apprendre la diététique, c’est ne pas leur apprendre comment on s’écoute, comment on pense ce qu’on mange, comment on en parle, et aussi comment on mange en société, comment on se tient.
Justement, n’est-ce pas cela, la spécificité de la France, ce qui explique son « retard d’obésité » ? On mange encore (parfois) par plaisir, en société, on s’arrête lorsqu’on est contenté. Dans notre pays, malgré les nutritionnistes, on sait encore (parfois) ce que manger veut dire. Et c’est dans la mesure où on détruit ces savoir-faire alimentaires, où on diététise l’alimentation, qu’on se met à grossir… à l’américaine.


Octobre 2005

Un monde sain, sain sain !

Tout avait commencé par l’interdiction des distributeurs de friandises dans les établissements scolaires. L’obésité infantile qui sévissait de l’autre côté de l’Atlantique menaçait désormais la France, l'Europe, le monde. Les médecins nutritionnistes pétitionnaient, il fallait agir et le Parlement avait entrepris de légiférer.
Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Il existe tant d’occasions de consommer des produits gras, trop sucrés, trop salés, qui font grossir, qui détruisent la santé, non seulement de nos têtes blondes, mais aussi de leurs parents! Un mouvement vertueux se fit jour, criant haro sur l’industrie agro-alimentaire, qui nous pousse à manger toujours plus afin de faire du lard sur notre consommation. Il fallait manger sain, des produits naturels qui ne pourraient pas faire grossir, afin de rester éternellement jeunes, minces et beaux.
Certains tentèrent bien de résister: on en appela aux traditions culinaires ancestrales des Français, au devoir civique pour défendre une industrie agro-alimentaire nationale florissante, mais rien n’y fit. Les distributeurs de friandises furent cassés à coup de barres de fer par des foules déchaînées, les pâtissiers mirent la clef sous la porte, les charcutiers se suicidèrent en masse, les MacDonald’s furent démontés, et on élit comme Président de la République un célèbre et charismatique médecin nutritionniste, qui était aussi le chef du PO, le Parti Orthorexique.
Mais la prohibition appelle le marché noir: les barres chocolatées et les saucissons commencèrent à circuler sous le manteau. On se réunissait en cachette afin de consommer des pommes de terre frites et des plats en sauce. Quelle délectation, pour certains, de consommer de l’interdit! Mais quelle nécessité pour d’autres: car, malgré les centres de désintoxication aux matières grasses et aux sucres rapides présents dans chaque préfecture et chaque mairie, les toxicos de la bouffe devenaient chaque jour plus nombreux.
Ces mauvais citoyens, ces marginaux pourchassés qui ruinaient leur santé et leur portefeuille, couraient après cette drogue dure qu’est le saccharose graisseux. Certes une minorité était accro au gras salé, aux biscuits apéritifs ou à la charcuterie, mais la plupart aspirait à son shoot pluriquotidien de chocolat, de croissant au beurre (et aux amandes) ou de macarons à la crème.
La majorité, légaliste, se shootait toutefois aux produits sains. De nombreux citoyens s’étaient curieusement mis à consommer des volumes d’aliments diététiquement corrects de plus en plus grands. On commençait par manger non plus cinq fruits ou légumes comme le recommandait le gouvernement, mais dix, quinze, vingt! On se remplissait la panse de fromage à 0% de matière grasse, on consommait les produits allégés à la pelle. Tout cela sans la moindre culpabilité, l’esprit serein: en consommant davantage de produits sains, ne s’assainissait-on pas plus encore? Sans doute, mais aussi, on grossissait.
Les plus atteints se mettaient à boire de l’huile d’olive à la bouteille et de la margarine aux oméga 3 à la petite cuillère, ce qui était loin d’arranger les choses sur le plan pondéral.
Les industriels de l’agro-alimentaire, qui avait paniqué dans un premier temps, se frottaient les mains: jamais on n’avait consommé autant de nourriture que depuis la promulgation des lois sur la restriction alimentaire.
Fort heureusement, le fait qu’on soit passé au quinquennat raccourcit la pénitence. Le Parti Orthorexique perdit les élections et la prohibition du sucre et du gras fut levée.
Ouf !

Qu'est ce que l'orthorexie ?
L’orthorexie est un trouble du comportement alimentaire qui consiste en une obsession de l’alimentation saine. L’orthorexique n’est pas anorexique, boulimique ou obèse: ceux-là ont surtout un problème avec la quantité, tandis que lui est obnubilé par la qualité. Manger, c’est se soigner, et tout aliment est un alicament. Le goût, le plaisir pris à manger apparaissent secondaires.
L’orthorexique consacre plusieurs heures par jour à réfléchir à son régime alimentaire, ne tolère pas le moindre additif, conservateur, colorant, assimilés à des poisons. Il s’angoisse aussi à propos du bon et du mauvais gras, des sucres lents et rapides, des sels minéraux, de la moindre trace de polluant.
Le corps de l’orthorexique est un temple. L’orthorexique est intimement persuadé que tout ira bien pour lui dès lors qu’il parviendra à se nourrir idéalement, en préservant sa pureté corporelle sans jamais déroger.
On aurait tort de prendre les orthorexiques à la légère, car ils ne rigolent pas. Ils sont la manifestation d’un nouveau puritanisme, d’une intolérance aux plaisirs gratuits, aux petites joies simples et sans prétention de l’existence. Du «manger droit» au «marcher droit», il n’y a qu’un pas !
Références :
Steven Bratman, David Knight. Health Food Junkies. Orthorexia Nervosa: Overcoming the Obsession with Healthful Eating. Broadway Ed, NY, 2001
http://www.orthorexia.com/


Novembre 2005

French paradox contre paradoxe américain

Par nature, l’être humain est inquiet de ce qu’il mange. Sa survie dépend à la fois de la variété et de la sécurité des choix qu’il effectue. C’est le paradoxe de l’omnivore: contraint d’innover mais anxieux de devoir le faire. Les modèles français et américain offrent chacun des solutions destinées à résoudre cette anxiété inhérente à tous les mangeurs. Il est intéressant de les comparer.
De l’autre côté de l’Atlantique, les Américains nous observent et se demandent pourquoi des gens qui mangent finalement assez gras et sans accorder trop d’importance à la diététique font moins de maladies cardio-vasculaires et sont moins gros qu’eux. C’est le french paradox !
De notre côté, nous nous demandons pourquoi des gens qui mangent autant de produits allégés, font tellement de régimes, sont très informés de la diététique et remplissent leurs salles de sport sont plus gros que nous. C’est le paradoxe américain!
Les Américains, depuis presque deux siècles, ont développé une culture diététique, presque médicale de leur alimentation, mais surtout extrêmement rationnelle. Leur alimentation se doit d’être raisonnée et les incite à consommer des aliments principalement utiles et fonctionnels. La connaissance serait pour eux le déterminant essentiel du comportement alimentaire.
Leur alimentation se trouve de ce fait conditionnée par des choix individuels essentiellement conduits par la raison et les connaissances scientifiques. Ce qui les expose ainsi à la difficulté et l’inquiétude d’exercer quotidiennement leur libre-arbitre, exactement comme le recommande aujourd’hui notre PNNS.(1)
Dans ce modèle où pour bien manger il suffirait de disposer des bonnes informations, d’une part, la mission de résoudre l’anxiété du mangeur est dévolue à la science et d’autre part les régulations physiologiques entrent dans le champ exclusif de la responsabilité individuelle.
Les Français, quant à eux, ayant vécu sous la domination de ce modèle durant tout leur Moyen Âge et même bien au-delà ne sont pas non plus sans le connaître. Il s’agit tout simplement du célèbre modèle hippocratique qui proclamait : « De tes aliments, tu feras une médecine ». Il a fallu attendre la fin du XVIIIe siècle pour que le mangeur français parvienne à se libérer du carcan de cette alimentation médicalisée et à enfin adopter une alimentation fondée sur le goût et la gastronomie.
Dans le modèle français, la difficulté du choix est en grande partie écartée du fait que la plupart de ceux-ci sont déjà effectués en amont par des mécanismes intimement liés à la cuisine, la culture, la religion, l’histoire, la symbolique… Il est fort probable que si ces choix ont été retenus au cours de l’évolution socioculturelle des habitudes alimentaires, c’est qu’ils ne mettaient pas en danger la santé des mangeurs.
Dans ce modèle empirique, d’une part, la mission de résoudre l’anxiété du mangeur est dévolue à la cuisine et la culture laissant le mangeur plus libre de s’intéresser à la valeur hédonique de ses aliments et d’autre part tout se passe comme si les régulations physiologiques étaient étayées par les régulations sociales.
Aujourd’hui beaucoup se demandent si ces deux modèles n’ont pas aussi des conséquences sur notre poids et notre santé. Paradoxalement peut-être, pour les uns ou pour les autres, le modèle américain, considéré comme plus anxiogène, serait donc responsable de troubles du comportement alimentaire pouvant occasionner des prises de poids alors que le modèle français, considéré comme plus « anxiolytique », serait lui plus structurant et plus protecteur à l’égard de l’obésité.
À l’heure où certains spécialistes américains remettent en question leur modèle alimentaire et regardent avec intérêt le modèle français, les pouvoirs publics en France ont, quant à eux, décidé de s’engager vers une américanisation de notre modèle alimentaire.
Après tout, revenir au Moyen Âge aura peut-être des charmes.
Et si en plus nous retournions tirer l’eau au puit, nous augmenterions aussi nos dépenses énergétiques.
Jean-Philippe Zermati

(1) Le lecteur du guide du Plan national nutrition santé, ou PNNS, est invité « à mener une réflexion sur sa façon de manger qui sera, par définition cognitive [faisant appel] aux connaissances scientifiques et à la raison. […]: la connaissance au service du libre-arbitre. La Santé vient en mangeant – Publication de l’INPS destinée aux professionnels de santé.


Décembre 2005

Coca-Cola fait son mea culpa !

La société Coca-Cola fait son auto-critique et lance une grande campagne anti-obésité dans la presse. Coca-Cola prend des engagements : celui d’offrir plus de choix au consommateur entre produits sucrés et produits non sucrés, de mettre l’accent, dans ses campagnes promotionnelles, sur les boissons non sucrées, light, ou faiblement sucrées, au détriment du Coca classique, riche en sucre. La firme s’engage aussi à «pratiquer un marketing responsable», à ne pas tenter de convaincre les enfants de moins de douze ans de boire du Coca-cola au moyen de distribution de produits gratuits. Enfin, Coca-cola rappelle que la firme soutient l’activité physique et sponsorise le sport par de multiples actions.
En somme, Coca-cola nous explique à quel point son produit phare est mauvais, trop sucré, grossissant, dangereux pour les enfants, qu’il convient de faire beaucoup de sport afin de parvenir à éliminer tout ce sucre en trop qu’on aurait absorbé. Le mieux est, selon la firme, de ne pas boire de produit sucré, ou le moins possible, de se recentrer à la rigueur sur le Coca-cola light, le "diet Coke".
C’est ce qui s’appelle se tirer une balle dans le pied ! Encore un effort, messieurs-dames de chez Coca-cola: conseillez-nous, tant que vous y êtes, de boire la plus saine et la plus hygiénique des boissons, l’eau du robinet !
Sans doute inquiète face au risque d’accusation de faire grossir la population enfantine des pays développés, de boycott des consommateurs, de sanctions par les pouvoirs publics, de procès en cascade, la firme prend les devants et se saborde elle-même.
Dois-je donc me faire plus royaliste que le roi et défendre un produit que ses fabricants n’osent même plus soutenir? Et pourtant…
Le Coca-cola, comme les autres boissons sucrées, répond à un double besoin de l’individu: il apporte de l’eau, nécessaire quand on commence à se déshydrater, et il apporte du sucre, ce qui est opportun quand on a besoin de reconstituer ses besoins énergétiques. En somme, le Coca-cola est idéal quand on a à la fois faim et soif. C’est le cas, par exemple, quand on se livre à une activité sportive intense. Bien sûr, quand on a seulement soif, mieux vaut ne boire que de l’eau, et quand on a seulement faim, mieux vaut simplement manger.
N’inversons donc pas les choses: buvons du Coca-cola après le sport, si nous apprécions son goût, et si nous avons à la fois faim et soif ; ne faisons pas du sport parce que nous aurions bu trop de Coca-cola!
Au lieu d’être fière de son produit, d’en vanter les mérites, d'en décrire les charmes (ce goût d'Amérique…) d’apprendre au consommateur son bon usage, les règles de bonne consommation, la firme, penaude, baisse la tête, reprend à son compte le discours moralisateur ambiant et tente de se faire passer pour un bon élève du Plan national nutrition santé français.
Ce faisant, la firme Coca-cola avalise le discours diététisant qui nous envahit et signe, tôt ou tard, sa perte, si ce discours finit par l'emporter.
Puisque c’est comme ça, je prends l’engagement de ne plus boire de Coca-cola! Après le sport, de l’eau, plate ou gazeuse, accompagnée d’un morceau de chocolat, de fruits secs, ou de tout autre produit sucré feront tout aussi bien l’affaire!
Dr G. Apfeldorfer

  • Dernière mise à jour: 19/11/15 16:51
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