Dimanche 19 mai 2019

Portrait de Association GROS
L'utopie de l'alimentation parfaite

Michelle le Barzic (psychologue clinicienne, service de Médecine et Nutrition, Hôp. Hôtel Dieu Paris)

"Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger." professait Molière par l’entremise du Bourgeois Gentilhomme. Qui songerait à contester la sagesse de la maxime ? Chacun d’entre nous est convaincu qu’il a mieux à faire dans sa vie que de ne penser qu’à " ça " ! Et pourtant, par-delà sa vocation nutritive, biologique et vitale, l’alimentation infiltre tous les secteurs de l’existence humaine, individuelle et collective. La nourriture alimente les corps des hommes autant que leurs rêves, qui les égarent parfois !

I - L’alimentation, c’est la vie

Manger c’est vivre

Animal ou végétal, tout être vivant doit se nourrir pour ne pas périr. L’homme n’échappe pas à la règle. Mais lui a conscience d’être mortel. Il sait que sa vie est assujettie à sa nourriture. C’est pourquoi en Egypte ancienne, les termes utilisés pour désigner la " vie " et la " nourriture " étaient souvent synonymes.
Depuis que l’espèce humaine est apparue sur terre, se procurer la nourriture et la rendre consommable a été la préoccupation primordiale, voire exclusive, des individus. Pendant des millénaires, la survie était précaire puisque la subsistance était incertaine et toujours menacée. La famine étant le premier fléau des premiers humains, ils n’ont eut de cesse d’augmenter les ressources nutritives et de les diversifier. Pour assurer la subsistance des membres de la horde, ils ont inventé des outils, développé l’agriculture, exploré et conquis des territoires inconnus et chassé les animaux prédateurs au péril de leur vie. La quête alimentaire est à l’origine de l’invention des premières technologies et de l’exploration du monde. Le partage de la nourriture – les meilleurs morceaux attribués aux meilleurs chasseurs et aux femmes en charge de progéniture – est à la base des premières règles de la vie en société. Dès le néolithique, l’alimentation ne se limite pas à sa fonction nutritive ; elle devient progressivement un facteur essentiel de l’organisation des groupes, donc de l’affirmation identitaire, et elle est à l’origine de la pensée symbolique.

L’angoisse du manque

La peur de manquer découle de la conscience du besoin. Les humains ont cherché à s’en prémunir par toutes sortes de rituels symboliques qui se retrouvent dans les rites religieux ou les coutumes populaires. En chine, où la famine est familière, " as-tu bien mangé ? " équivaut à notre " Bonjour, comment vas-tu ? ". Chaque religion comporte des sacrifices et des prières destinés à inciter les dieux à procurer l’abondance des récoltes et le " pain quotidien " pour leurs fidèles. La terre promise par Yahvé aux Hébreux est " un pays où ruissellent le lait et le miel ", dans lequel " tu mangeras et tu te rassasieras ", à condition d’observer les commandements révélés à Moïse. Sachant qu’il fallait considérer " l’homme qui a le ventre vide " comme un " accusateur potentiel ", les pharaons veillaient à " assurer à chacun la nourriture en quantité suffisante " pour garantir l’ordre social. Pour avoir omis de respecter ce principe, Louis XVI a provoqué la révolte des français contre le " boulanger, la boulangère et le petit mitron ".
" Ventre affamé n’a pas d’oreille " dit le dicton populaire. La faim, que " les hommes libres ne connaissent pas " selon Primo Levi, obnubile et empêche de penser. Dans des situations extrêmes, elle peut conduire à des comportements prohibés par la civilisation tels que l’anthropophagie.
Si les mangeurs occidentaux sont délivrés de la peur du manque grâce aux applications des techno-sciences dans le domaine agro-alimentaire, une majorité de la population du globe reste menacée d’inanition et de malnutrition par des catastrophes écologiques ou politiques et continue d’être obsédée par sa subsistance élémentaire.

L’angoisse de l’incorporation

Une fois résolu le problème de la quantité suffisante, se pose la question de la qualité des aliments. L’espèce humaine est omnivore. Manger de tout permet de multiplier les aliments, mais la diversité oblige à faire des choix, c’est-à-dire à prendre des risques. Plus large est le choix, plus grand est le risque d’erreur. La peur de s’empoisonner en consommant des produits impropres est un autre volet de l’angoisse alimentaire originelle.
Incorporer un aliment, c’est le faire entrer en soi, c’est incorporer ses qualités et devenir un peu lui. " L’incorporation fonde l’identité " précise le sociologue Claude Fischler. Le " principe d’incorporation ", qui régit l’alimentation humaine se résume dans la formule : " on est ce qu’on mange ". Les aliments absorbés nous transforment de l’intérieur en apportant au corps les composants essentiels à son fonctionnement et à sa structure. Le physiologique se répercute sur l’imaginaire. Le langage populaire en témoigne, nous assimilons les propriétés nutritives mais aussi symboliques et morales des aliments : " il a mangé du lion ", " c’est un carnassier ". Les guerriers anthropophages mangeaient le cœur de leurs ennemis tués aux combats pour s’en approprier la force et le courage. Le lait était emblématique de pureté pour Jean-Jacques Rousseau.
Les mangeurs ont très vite appris à observer les effets spécifiques des divers aliments sur eux. Ces " connaissances empiriques [...] accumulées à travers des générations, constituent un immense corps de connaissances et de techniques " qui, d’après le sociologue Jean-Pierre Poulain, sont " l’origine de la science ".
Jusqu’au XVIII° siècle, l’absence d’hygiène alimentaire était responsable d’un taux de mortalité par ingestion d’aliments contaminés qui était aussi élevé dans toutes les classes sociales. Ce phénomène a contribué à enraciner solidement la crainte de l’empoisonnement par la nourriture qui persiste dans l’inconscient collectif et individuel.
L’anxiété alimentaire qui naît de l’obligation de distinguer le bon du mauvais, préfigure la morale. La capacité de faire les " bons choix " alimentaires pour soi et pour les siens c’est donc être " quelqu’un de bien ". Les chefs et les mères ont longtemps été jugés sur leur capacité à " bien nourrir " leur peuple ou leur progéniture, et les détenteurs du savoir alimentaire sont toujours valorisés par leurs condisciples.

II - L’utopie pour parfaire l’humanité

Le rêve, c’est l’Homme

Tout autant que le rire, la capacité de rêver est le propre de l’Homme. C’est parce qu’il rêvait d’échapper à sa condition misérable et mortelle que l’homme a changé le sort de l’homme. Les pouvoirs, politiques ou religieux, se sont organisés autour de la grande cause des jours meilleurs de l’humanité, qui est aussi le ressort de la quête de connaissances des savants et des sages. Les moyens employés ont évolué au fil des époques, au gré des savoirs et des techniques, mais l’objectif n’a pas varié : repousser la mort en éradiquant les fléaux de l’humanité que sont la faim et les maladies depuis que le péché originel a chassé les humains du paradis.
Les utopies sont des " projets dont la réalisation est impossible " qui s’élaborent dans l’imagination des hommes qui rêvent un monde où l’homme pourrait devenir meilleur pour mériter un sort meilleur. " Impossible " affirme le dictionnaire en dépit des leçons de l’Histoire des civilisations et des connaissances ; et pourtant, combien de réalités d’aujourd’hui sont des utopies d’hier qui jalonnent les étapes de l’Histoire ?
Projets imaginaires d’un monde bonifié, les utopies poursuivent l’espoir de délivrer l’homme de la souffrance, de la peur et du mal. Un monde où l’homme puisse manger à sa faim, voir grandir ses enfants et naître ses petits-enfants sur plusieurs générations, vivre en bonne intelligence avec les pays voisins, échapper à la pesanteur et se déplacer dans les airs, cette idée qui a fait rêver les visionnaires et ricaner les réalistes pragmatiques d’hier est aujourd’hui devenue notre réalité quotidienne.
Même lorsqu’elle s’avère irréalisable, l’utopie permet à l’homme d’échapper à sa triste condition, au moins par la pensée.

Mens sana in corpore sano

Qui n’a pas rêvé de la santé de l’âme avec celle du corps, la seule requête que " l’homme vraiment sage " est censé adresser au ciel ? Quel parent n’en rêve pas en nourrissant son enfant ? L’harmonie du corps et la sérénité de l’âme exigent toutes deux la santé. L’alimentation constitue la voie royale pour accéder à cette humanité idéale puisque la nourriture transforme le mangeur de l’intérieur en garantissant la santé. Dotés d’un savoir millénaire, les parents sont avertis qu’une mauvaise alimentation, carencée ou insuffisante, peut rendre malade et provoquer des atteintes visibles et irréversibles du corps et de l’esprit. Au XIX° siècle, la pellagre, le rachitisme, le nanisme, les goitres, le crétinisme ont été scientifiquement identifiés comme les stigmates de la malnutrition endémique qui affectait les classes défavorisées. Il est aujourd’hui prouvé que l’augmentation moyenne de la taille des occidentaux tient à l’augmentation de leur ration moyenne de protéines animales.
" De la nourriture, tu feras ta médecine " prescrivait le médecin grec Hippocrate au troisième siècle avant notre ère. Dans l‘Antiquité, la diététique est une branche importante de la médecine ; elle ne se limite pas à l’alimentation, mais se définit comme une hygiène de vie générale. La place de l’alimentation y est d’autant plus importante que les connaissances médicales sont limitées et que la prescription alimentaire est bien souvent le seul recours efficace du médecin. La modération et la variété au service de l’équilibre sont prônées par la médecine antique. La santé qui repose sur le contrôle des instincts devient alors une garantie de vertu.
La supériorité de la race aryenne, proclamée par l’Allemagne nazie, reposait sur cette utopie qui prédisait l’avènement d’un homme plus fort, plus beau et plus résistant, à la fois plus intelligent, et plus sage, dont l’apparence sans défaut ne dissimulerait aucun vice intérieur. Le rêve devient cauchemar lorsque l’utopie imagine un futur meilleur pour quelques uns qui ne veulent pas partager.

La science moderne au service de "la grande santé"

Le rêve éternel d’une humanité délivrée du mal et des maux est intact. Conçue pour rendre possible l’impossible, l’utopie s’appuie toujours sur la science et la technique. Le développement des techno-sciences et l’accélération des connaissances au XXe siècle a fait quitter l’échelle humaine au rythme du changement. Alors que l’évolution des savoirs se transmettait autrefois de génération en génération, les individus voient aujourd’hui le cours de leur existence infléchi par la minorité qui détient les clés de la connaissance et du pouvoir de la science.
Le politologue Lucien Sfez reconnaît la figure d’une inquiétante idéologie nouvelle dans l’utopie technologique du XXI° siècle de type bio-écologique ", celle de La santé parfaite, qui aspire à la maîtrise absolue sur la vie et la santé. L’aspiration à une âme saine dans un corps sain est insensiblement détournée au profit de la santé du corps au service de la santé de l’âme.
La médecine scientifique moderne, éblouie d’être enfin libérée de son impuissance millénaire, n’a pas encore mesuré les limites et les dangers de son pouvoir neuf. Elle promet aux humains sa protection contre la maladie et la mort, la " grande santé ", à condition qu’ils observent les règles scientifiques de conduite, lesquelles garantissent de surcroît la moralité des mœurs.
L’alimentation qui nourrit, façonne et soigne les corps depuis la nuit des temps, apparaît comme le sésame privilégié pour accéder à cet idéal de santé. La nourriture se voit ; elle se dose, se pèse, s’analyse et se décompose ; elle va procurer les " chiffres du dehors " qui vont pouvoir être mis en relation avec la multiplicité des " chiffres du dedans ", les constantes biologiques du corps dont les statistiques ont dressé l’inventaire, pour parvenir à l’élaboration d’un modèle d’alimentation idéale auquel les individus sont appelés à se conformer quels que soient leurs goûts et leur appétit, pour mériter la santé et la longévité, dont les contrevenants seront menacés d’être privés.

III - Les dangers de l’utopie pour l’alimentation et la santé

Les nouvelles peurs alimentaires

A force de courage et d’ingéniosité, les mangeurs étaient parvenus à sélectionner et à multiplier un capital alimentaire riche et diversifié qu’ils se transmettaient, avec son mode d’emploi, de génération en génération. L’humanité avait survécu aux disettes et appris à identifier les parasites alimentaires, ténia, ascaris, douve, etc., qui menaçaient sa santé pour s’en protéger. En respectant les principes d’hygiène alimentaire, puis en adoptant les méthodes et le matériel de conservation modernes (stérilisation, réfrigérateurs, etc.) nés des progrès des techno-sciences, les mangeurs du XX° siècle pouvaient se croire enfin préservés à la fois du manque et des risques de l’incorporation.
Le répit fut de courte durée. Avec la prospérité, sont apparus les nouveaux risques alimentaires. Dans les années 1950, après avoir découvert le rôle du cholestérol, dans les troubles cardiaques, les médecins dénonçaient les méfaits de certains aliments, en particulier les matières grasses et le sucre, accusé pour sa part d’être une drogue pour les enfants et d’être la cause de multiples maladies, du cancer à la schizophrénie.
En 1960, des statistiques révèlent un taux de mortalité plus élevé chez les sujets les plus lourds. La lutte contre l’obésité devient alors, un objectif de santé majeur, qui fournit un argument supplémentaire pour stigmatiser les dangers de l’alimentation et encourager la pratique des régimes, qui se généralise chez les occidentaux.
Depuis un demi–siècle, les calories, le sucre, les féculents, le pain, la viande, les graisses ont été scientifiquement dénoncés et proscrits, puis tout aussi scientifiquement réhabilités ; la multiplication des informations contradictoires, auxquelles s’ajoutent les scandales de l’industrie agro-alimentaire, poulet aux hormones, listéria, vache folle, maïs transgénique et autres, ont provoqué le désarroi des mangeurs, qui ne savent plus à quel expert se fier pour retrouver la sécurité alimentaire.

La dérégulation du comportement alimentaire et du corps

La rhétorique diététique et médicale qui souligne les dangers alimentaires à renforcé l’incitation à la minceur. Le comportement de restriction cognitive n’est plus une mode mais il est devenu la norme, le code de bonne conduite alimentaire que le mangeur doit suivre s’il veut mériter la santé pour lui et les siens. Malheurs à ceux qui s’en écartent, ils seront jugés déviants vis-à-vis de la morale ou la santé mentale.
Les efforts de régulation du comportement alimentaire des mangeurs occidentaux obtiennent paradoxalement des résultats opposés à ceux qui étaient recherchés. Il est prouvé que les mangeurs américains qui appliquent les principes diététiques se sentent plus coupables et anxieux vis-à-vis de la nourriture que ceux qui, comme les français, privilégient encore le plaisir et la convivialité à table.
La grande majorité des occidentaux est plus ou moins au régime dès son plus jeune âge pour éviter l’obésité. Les obèses sont pourtant de plus en plus nombreux, de plus en plus gros et le deviennent de plus en plus jeunes et ce, d’autant plus qu’ils ont fait davantage de régimes et qu’ils les ont entrepris plus jeunes.
A force de choisir ses aliments en fonction de leurs vertus diététiques supposées, au lieu d’obéir à sa faim, ses goûts et son appétit, le mangeur occidental a désorganisé sa régulation physiologique spontanée. L’augmentation de la boulimie et des troubles du comportement alimentaire, qui affectent même des enfants de cinq ans mis au régime par leurs parents, en sont la manifestation.

Les utopies naissent de l’espoir des hommes d’échapper à leur destinée de mortels. Elles risquent d’aggraver le sort qu’elles cherchaient à conjurer lorsqu’elles disposent de réels pouvoirs mis au service de raisonnements aberrants. Le modèle pseudo-scientifique au service de l’utopie de l’alimentation idéale repose sur une méconnaissance de l’extraordinaire complexité de la fonction alimentaire humaine, par laquelle le sujet affirme son identité et sa différence au milieu de ceux avec lesquels il écrit son histoire. Les normes sanitaires de comportement réduisent l’alimentation humaine à sa seule fonction nutritive, au mépris de ses fonctions adaptative, socialisante et civilisatrice ; c’est ainsi qu’elles contribuent à sa désorganisation, et qu’elles aggravent l’angoisse alimentaire des mangeurs.
Les nutritionnistes à l’écoute de leurs patients ont pris conscience des effets négatifs de leurs efforts de prévention. C’est pourquoi ils s’attachent à ajuster les principes scientifiques sur la réalité du fonctionnement humain pour que la sécurité alimentaire devienne enfin une réalité...

Bibliographie

Aries Paul, La faim des mangeurs, Desclée de Brouwer, 1997.
Fischler Claude, L’Homnivore, Odile Jacob, 1990.
Flandrin Jean-Louis et Montanari Massimo, Histoire de l’alimentation, Fayard, 1996.
Le Barzic Michelle et Pouillon Marianne, La meilleure façon de manger. Les désarrois du mangeur moderne. Odile Jacob, 1998.
Levi Primo, Si c’est un homme, (1958), Julliard, 1987.
Poulain Jean-Pierre, Sociologies de l’alimentation. PUF, 2002
Sfez Lucien, La santé parfaite. Critique d’une nouvelle utopie. Seuil, 1996

  • Écrit le 04/03/11 23:01, par
  • Dernière mise à jour: 18/05/16 16:24
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