Lundi 22 octobre 2018

Portrait de Sylvie BENKEMOUN
GROS n'est pas un gros mot !

Est-ce un hasard du calendrier ou un objectif, rondement mené, mais à quelques jours d’intervalle nous apprenons l’entrée du mot « grossophobie » dans le dictionnaire Robert et la parution d’un livre essentiel sur ce sujet, un état des lieux documenté et bien construit « Gros », n’est pas un gros mot – Chroniques d’une discrimination ordinaire, de Daria Marx et Eva Perez-Bello, fondatrices du collectif Gras Politique. Des témoignages éloquents illustrent le propos dans un style vivant et facile d’accès. Vous l’aurez compris, je vous engage vivement à lire ce livre.

La militance officielle active s’était « endormie » depuis un bon nombre d’années. Nous nous réjouissons de ce réveil dont nous pouvons apprécier l’énergie utile et prometteuse pour les personnes concernées, bien sûr mais aussi pour sensibiliser les parents, les soignants, les enseignants, les recruteurs, les pouvoirs publics et chacun de nous par l’évocation de ces discriminations ordinaires pesantes et destructrices qui isolent et font grossir.

 Et si les statistiques de l’obésité en France rapportées à celles des Etats Unis n’étaient pas le centre du problème. Et si, nous prenions la mesure du poids de cette discrimination enfin reconnue officiellement dans le parcours d’obésité et son aggravation.

Les auteures évoquent le GROS de façon positive, reconnaissant notre approche bienveillante. Elles signalent notre sensibilisation déjà ancienne aux conséquences de la stigmatisation sur nos patient(e)s et notre annuaire permettant aux personnes obèses de trouver un bon accueil.

Cet état des lieux nous permet d’ajouter nos constatations de soignants face à la souffrance de nos patients en difficulté avec ces préjugés qui rendent leur vie difficile.

Etre gros dans un monde hostile entraine des remaniements psychiques de protection : oublier son corps pour ne pas en souffrir quitte à ne pas voir les nombreux kilos pris, avoir des compulsions alimentaires au moindre regard de rejet, à tout mot blessant qui s’ajoute à ceux trop nombreux entendus depuis l’enfance, chercher du réconfort dans ces nourritures régressives comme pour se prendre dans les bras et se consoler.

Comme s’il ne suffisait pas d’avoir ce sale coup du sort. Effectivement qui a envie d’être gros ?

Mais il y a des histoires qui ont mal commencé, un attachement qui n’a pas permis d’installer ce sentiment de sécurité garant d’une construction de soi harmonieuse, des abus, de la violence, des histoires de vie douloureuses. Mais la cause pour les gros est entendue. Entre injonctions à maigrir, à manger équilibré et à bouger efficacement, le poids se pense principalement en statistiques, courbes et normalisation. Les gros et les très gros doivent maigrir, pour leur santé.

A la suite des régimes aux conséquences délétères connues en termes de troubles du comportement alimentaire dénoncés après tant d’années de pratique (qui dure encore), la chirurgie prend le relais, pour les obésités importantes.

Après la lune de miel des amaigrissements spectaculaires les compulsions peuvent reprendre, dans la terreur des reprises de poids. Les régimes sont alors proposés avec tout ce que nous connaissons de leurs conséquences sur le comportement alimentaire, la culpabilité et cette spirale de l’échec de si mauvais pronostic.

Comment, dans un tel contexte, essayer de ne pas faire toujours plus de la même chose. Faire maigrir coûte que coûte » en oubliant » de prendre en compte ce qui peut l’être, un meilleur environnement psycho social des personnes grosses, une meilleure tolérance des différences et le souci du mieux-vivre pour chacun. Comment vivre bien dans un environnement qui décrète les gros hors la loi ? Comment oser consulter un praticien qui peut s’avérer grossophobe sans en avoir conscience, tant les préjugés sont inscrits inconsciemment et justifiés par des injonctions sanitaires.

Et pourtant lutter contre l’errance médicale des personnes grosses serait un préalable aux aggravations de poids qui posent tant de problèmes.

J’espère que la lecture de ce livre peut être une base de conscientisation de la stigmatisation des gros qui existe à des degrés divers chez chacun d’entre nous (gros y compris).

Sylvie Benkemoun,

Vice-Présidente du G.R.O.S.

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