Vendredi 24 mai 2019

Dimensions individuelles de la stigmatisation

Le rejet social induit chez la personne en surcharge pondérale une perte de l'estime de soi. Dans certains cas, la mise à l'écart a commencé tôt dans la vie de l'individu. Elle a induit ou majoré des troubles du comportement alimentaire et des perturbations identitaires. Le professionnel à qui il est demandé de prendre en charge les personnes en souffrance avec leur poids et leur comportement alimentaire est vite aux prises avec les conséquences individuelles de la stigmatisation :

Honte et culpabilité

Manger est, dans notre culture, profondément lié à la culpabilité. Le fait de ne pas être "aux normes", l'échec renouvelé des régimes amaigrissants, les pertes de contrôle qu'entraînent les privations, c'est-à-dire l'état de restriction cognitive, tout cela induit de la culpabilité.
Pour Serge Tisseron, (1992), cette culpabilité une forme d’intégration sociale car elle tient compte de l’infraction aux règles établies. A l’inverse, la honte serait une forme de dés-intégration, qui crée une rupture dans la continuité du sujet. L’image qu’il a de lui-même est troublée.

"L’individu est renvoyé à une impuissance radicale (il n’a plus de prise sur rien, il ne peut plus rien maîtriser) qui est en fait la traduction mentale d’un effondrement qui peut toucher chacun des domaines de ses investissements psychiques narcissiques, sexuels ou d’attachement." (Tisseron. S.La honte. Psychanalyse d’un lien social. Dunod, Paris, 1992, p.3)
Cet auteur distingue la culpabilité, qui peut être confiée pour être expiée, et la honte qui ne peut qu’être niée ou dissimulée, même du sujet, donc difficile à atteindre. Il considère la culpabilité comme une adaptation de la honte au même titre que la résignation, l’ambition, la dénégation et le déni, la projection et l’indentification projective.
Il propose d’aborder la honte avec :

  • l’affect (avec les différents sentiments qui peuvent s’y entremêler);
  • les perceptions actuelles qui l’accompagnent;
  • les images ou traces mnésiques qu’elle mobilise chez le sujet honteux;
  • les représentations verbales qu’il s’en donne à lui-même et qu’il peut éventuellement en donner aux autres;
  • les possibilités d’action que la honte mobilise et qui incitent le sujet honteux à s’en dégager ou, au contraire, à s’y engager davantage.

Mais qu’est-ce que la honte ?

Elle apparaît chaque fois que le sujet est confronté à un regard extérieur remettant en question l’idée qu’il se fait de lui-même. Vincent de Gaulejac (1996), évoque le sentiment d’illégitimité, le sentiment d’infériorité, un sentiment de déchéance privé ou public, le non-dit qui restreint les capacités de symbolisation, et l’inhibition. (de Gaulejac V. Les sources de la honte, Desclée de Brouwer,Paris, 1996).

Pour l’individu obèse, la honte est intériorisée. Elle devient durable et s’enkyste dans l’appareil psychique.
La honte peut débuter dans l’enfance ou l’adolescence et se consolider, envahissant l’ensemble de la vie psychique. Elle a des effets sur la confiance en soi et la construction de la personnalité.
L’intériorisation du sentiment de honte s’effectue par paliers jusqu’à former un "nœud socio-psychique". Nous sommes particulièrement vulnérables à la honte à certains moments du développement :

  • le stade du miroir et le narcissisme,
  • le stade oedipien ou la confrontation à l’interdit et à l’ordre symbolique,
  • la fin de la période de latence et la découverte du monde social,
  • l’adolescence et les choix sexuels et sociaux,
  • ou l’entrée dans la vie d’adulte et la recherche d’une place dans la société.

Ces phases sont délimitées arbitrairement, sachant qu’il existe un continuum dans le développement de chacun, qui prend en compte les éléments internes et externes. A chacune de ces étapes, l’individu cherche un équilibre entre un Idéal du moi plus ou moins grandiose et inaccessible, et une représentation de soi qui se construit de façon négative. Il est ici confronté à la fois à lui-même et au regard d’autrui. La soumission au regard de l’autre est d’autant plus intériorisée qu’il correspond à la norme en vigueur.

La honte persiste alors que l’humiliation a cessé, par exemple même en cas d’amaigrissement. Elle peut être réactivée à chaque nouvelle situation de rejet et se potentialiser.

L’estime de soi est remise en cause par la mésestime des autres. Une tension particulière se développe en rapport avec un refus de soi qui fait écho à ce qui est perçu du jugement d’autrui. La nature de la souffrance dans ce sentiment de honte est liée à la dignité.

Elle au carrefour du social et du psychique. Elle est formée d’émotions, d’affects, de fantasmes, liés les uns aux autres: rage, culpabilité, amour, haine, colère, agressivité, peur, sidération… Pour celui qui l’éprouve, elle est une souffrance psychique particulièrement douloureuse.
Tous les registres de l’existence sont contaminés, ainsi que toute l’identité dans ses aspects personnels et sociaux. Chez autrui, elle suscite la pitié ou la compassion, la gêne ou le mépris. Le plus souvent elle isole, car elle est difficile à dire, mais aussi à entendre.

Psychopathologie de l'exclusion

La psychopathologie de cette exclusion n’est pas spécifique. Elle rejoint toutes les situations de rejet et de mise à l’écart. Pierre Mannoni parle d’abdiction et de conduites abdictives avec comportements de retrait ou d’éloignement de l’objet. L’estime de soi est défaillante. Un sentiment de honte diffus se construit au fur et à mesure des situations de rejet (regards significatifs dans les lieux communautaires, quolibets, injures).
La culpabilisation d’être gros s’entretient et se potentialise en induisant des jugements dévalorisants souvent très paralysants, et qui s’inscrivent comme des blessures, de façon définitive. Certains luttent pour dépasser ce système de fausses valeurs tandis que d’autres, allant d’échec en échec, s’enferment , contractant de véritables phobies sociales qui les mettent en marge de tout partage social.
La violence perçue et intégrée peut être retournée contre soi, avec des passages à l’acte majorant ou induisant l’addiction et les troubles du comportement alimentaire. Une auto-dépréciation de soi empêche parfois les relations sociales et la construction d’une relation d’amour. Cela peut conduire à une forme de deuil de soi.

La stigmatisation ne crée probablement pas le surpoids et l’obésité, mais elle l’aggrave et l’entretient, dans un cercle vicieux difficile à vaincre et à stabiliser. Elle désocialise le rapport à l’alimentation, accroît l’anxiété du mangeur, ce qui brouille les signaux internes de faim et de satiété, et favorise les conduites de compensation. En somme, la stigmatisation des obèses aggrave leurs troubles du comportement alimentaire et les conduit à prendre du poids !

  • Dernière mise à jour: 19/11/15 16:53
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