Mardi 25 juillet 2017

L'obésité monte. Que fait la police?

M. Jean-Marie Le Guen, député et Président du groupe d'études sur l'obésité à l’Assemblée Nationale, a soumis une proposition de loi concernant la lutte contre l’obésité.
(Consultation de la proposition de loi pour agir contre l'épidémie d'obésité)
Selon lui, «au regard de l'ampleur et de la complexité du défi que représente l'obésité, les pouvoirs publics doivent s'engager dans une action exceptionnelle pour enrayer la vague montante de l'épidémie et répondre aux besoins de ceux, toujours plus nombreux, qui en sont et en seront les victimes.»
Toujours pour M. Jean-Marie Le Guen, «L'obésité doit être déclarée "enjeu majeur de santé publique" [et] Il est souhaitable de faire adopter par le Parlement une loi qui symbolise la mobilisation de la Nation contre ce fléau, une loi qui fixe les objectifs et les principes de ce combat, une loi qui clarifie les responsabilités de chacun, une loi qui ne se contente pas d'énoncer de grands principes, mais qui s'appuie sur les moyens budgétaires qui rendent possible la mise en œuvre de la politique que nous appelons de nos vœux. »
Que de bonnes intentions… Mais l’Enfer en est malheureusement pavé… Car les principales propositions de cette loi s’articulent autour d’une information diététique renforcée, omniprésente. Les restaurants d’entreprise et les cantines seront tenus «d'afficher lisiblement la composition nutritionnelle et calorique des produits qu'elle met à la disposition des consommateurs.» Des étiquettes dénonciatrices seront collées sur les «mauvais aliments», et les bons recevront un label qualité.
Les «bons aliments» et les individus minces seront récompensés, tandis que les «mauvais aliments» et ceux qui les consomment devront subir l’opprobre.
Il est aussi question de mesures rendant l'accès aux "mauvais aliments" plus difficile, voire impossible, et même de mesures hygiénistes comme de rendre obligatoire 1/2 heure d'activité physique quotidienne pour les enfants : on imagine déjà les tours de cour, et l'opprobre sur ceux qui lambinent !

Nous désapprouvons cette proposition de loi, qui dramatise à l’excès les problèmes d’obésité, qui va jeter la panique chez les mangeurs et occasionner une recrudescence de troubles du comportement alimentaire, qui ne peut qu’aboutir à la stigmatisation des personnes en surcharge pondérale.
Nous avons donc adressé à M. Jean-Marie Le Guen, député et Président du groupe d'études sur l'obésité à l’Assemblée Nationale, la lettre ouverte suivante :

LETTRE OUVERTE A MONSIEUR JEAN-MARIE LE GUEN

Président du groupe d'études sur l'obésité à l’Assemblée Nationale

Paris, le 20 avril 2005

Monsieur,
Le Groupe de Réflexion sur L’Obésité et le Surpoids a pris connaissance du projet de loi que vous entendez soumettre à l’Assemblée Nationale et de l’ouvrage que vous venez de faire paraître, dans lequel vous développez vos réflexions sur l’épidémie d’obésité.
Notre association existe depuis 1998 et se veut précisément une réponse aux difficultés que rencontrent les professionnels de santé face aux personnes présentant des problèmes de poids ou des troubles du comportement alimentaire. Nous regroupons des praticiens provenant d’horizons multiples (médecins généralistes, endocrinologues, nutritionnistes, psychiatres, psychologues, diététiciens, kinésithérapeutes, psychomotriciens et chercheurs) ce qui donne d’ailleurs une dimension unique à notre association.
Depuis ses débuts, le G.R.O.S. tient des réunions de discussion et d’échanges d’idées, organise chaque année un congrès scientifique interdisciplinaire, ainsi qu’un cycle de formation destiné aux professionnels de santé. Le G.R.O.S. a aussi un rôle d’information du grand public, par l’intermédiaire de son site Internet, www.gros.org et par ses interventions diverses dans les médias ainsi que dans des réunions ouvertes au public. Nous interrogeons de façon régulière et systématique les spécialistes des autres disciplines (généticiens, physiologistes, sociologues, anthropologues, ethnologues, psychologues, historiens, philosophes…) Nous sommes donc très engagés par nos réflexions et nos actions dans une profonde remise en question de nos pratiques.

L’obésité, comme vous l’avez vous-même souligné, se présente comme une maladie d’une rare complexité aux nombreux déterminants. Chacun aujourd’hui en est bien conscient et se plait à l’admettre. Il nous semble inutile de revenir en détail sur l’ensemble des facteurs impliqués. Et certaines des mesures que vous préconisez, sans aucun doute, agiront favorablement. Toutefois depuis que les membres de notre association se réunissent et réfléchissent à l’ensemble des causes impliquées dans le phénomène obésité, ils ont pu dégager deux facteurs sociétaux essentiels dans le développement de la maladie. Ce sont les nouvelles relations des mangeurs avec leurs aliments, et les phénomènes de stigmatisation dont sont victimes les obèses. Ces deux facteurs sont largement en cause dans votre projet de loi. Ils sont effectivement de la responsabilité des autorités médicales et des pouvoirs publics.

Bien que vos intentions soient louables, vos propositions nous semblent aller à contresens de nos propres conclusions et risquent d’aggraver la situation de millions de personnes qui n’en ont guère besoin. Le message simple « manger mieux, bouger plus » que vous entendez promouvoir au niveau national, n’est rien d’autre que le discours tenu par les médecins depuis 50 ans à leurs patients sans aucun résultat. Et même, beaucoup le pensent et certains l’ont démontré, ces préconisations aboutissent à une aggravation de leurs difficultés pondérales et psychologiques. Il est peu probable que ce qui a échoué à l’échelle des individus réussisse à celle des nations. Le risque auquel vous nous exposez est celui d’une absence de bénéfice et d’une explosion des effets secondaires indésirables.

Les nouvelles relations du mangeur avec sa nourriture.
L’idée d’enseigner aux populations occidentales à bien manger n’est pas nouvelle. Elle s’associe à la promotion du contrôle mental du comportement alimentaire. L’idée qu’il existe une bonne manière de manger est une idée à double tranchant. Dans un premier temps, elle semble rassurer les mangeurs soucieux de leur poids ou de leur santé. On sait aujourd’hui que l’anxiété et la culpabilité sont des traits dominants du comportement des mangeurs. Malheureusement, les caprices de la science nous ont appris que les vérités d’hier n’étaient plus les vérités d’aujourd’hui. C’est ainsi que les graisses qui, hier, nous rassuraient, sont devenues aujourd’hui dangereuses pour notre poids et la cible des campagnes de prévention. Certes, il est possible de modifier les choix alimentaires d’une population. Les messages de santé publique diffusés dans divers pays étrangers, en particulier aux Etats-Unis, ont effectivement abouti à une moindre consommation des aliments gras et/ou sucrés, qui a pu être mesurée. Pourtant ces modifications des choix alimentaires n'ont pas été accompagnées d’une diminution de la prévalence de l’obésité et n’ont pas même empêché son augmentation ! Il est donc fort probable que les prochains messages de santé publique devront réhabiliter les graisses et se trouver un nouveau bouc émissaire. Ce qui ne se fera pas sans augmenter le malaise des mangeurs et leur défiance vis-à-vis de leurs aliments.

Selon nous, à l’inverse des effets attendus, la distinction entre aliments recommandés et aliments déconseillés ne peut qu'aboutir à une désorganisation alimentaire augmentant l'anxiété des consommateurs. Manger, au lieu d’apporter plaisir et réconfort, devient un acte dangereux pour le poids et la santé. La diabolisation des aliments les plus énergétiques, leur mise à l'index, par exemple leur signalement éventuel par un code couleur, conduit à concevoir leur consommation comme un péché, ou bien une faute civique. Dès lors, les processus physiologiques qui assurent naturellement le contrôle des apports énergétiques ne peuvent plus être opérants. Il n’est guère possible de manger en quantité adéquate un aliment dont on pense à la fois du bien et du mal. Paradoxalement, la peur de grossir ou de manger mal fait manger plus que ce que le corps réclame. Les effets de telles mesures sont connus : les comportements de restriction et les conduites de contrôle volontaire induisent inéluctablement des pertes de contrôle et aboutissent au développement de troubles du comportement alimentaire (le plus souvent des compulsions boulimiques alternent avec des périodes de privation), à une instabilité pondérale (poids en yoyo), à des troubles psychopathologiques (dépression, troubles de la personnalité), et en définitive à une augmentation du poids sur le long terme.

La prévention et le traitement de l’obésité fondés sur la discrimination des aliments existent depuis toujours. Il est stupéfiant que des mesures qui se sont révélées inefficaces et qui ont fait la preuve de leur nocivité soient reprises par votre projet de loi pour être étendues à toute notre nation. Il est urgent d’envisager des solutions différentes. Ces solutions existent, notre association y travaille depuis plusieurs années et apprécierait de pouvoir vous les présenter.

La stigmatisation des obèses.
Les sociologues ont parfaitement démontré la discrimination dont étaient victimes les personnes obèses. Les injustices qui les frappent sont sous-tendues par des stéréotypes, des opinions sans fondement scientifique, qui voudraient que les gros manquent de volonté et ne parviennent à se maîtriser dans leur vie comme dans leur comportement alimentaire. Ce jugement infâmant deviendra par la suite la justification de toutes les insultes, dépréciations et humiliations que devront subir les obèses tout au long de leur vie scolaire, familiale, médicale, sociale, professionnelle, amoureuse. La peur des obèses, c’est l’exclusion d’une société dans laquelle ils veulent vivre et qui les rejette.

À l’inverse, les minces, du seul fait d’une morphologie plus chanceuse, sont crédités de qualités de maîtrise. Ils bénéficient de promotions plus avantageuses, ils sont recherchés et enviés. On les considère comme de bonnes personnes. Il n’est guère surprenant que chacun soit terrifié à la simple évocation des malheurs qui frappent les obèses, et s’engage frénétiquement dans une course à la minceur qui s’apparente objectivement à une course vers la réussite sociale et personnelle. La disparition du moindre surpoids devient, dès l’enfance, un enjeu essentiel approuvé par la médecine, encouragé par la totalité des institutions et relayé sans la moindre précaution par les médias et les industries de minceur.

Pourtant, la croyance, largement entretenue, selon laquelle chacun pourrait avoir la maîtrise de son poids en suivant des recommandations hygiéno-diététiques simples comme manger moins gras et moins sucré ou faire régulièrement de l’exercice physique s’avère erronée. Il n’est pas exact que chacun puisse être aussi mince qu’il le désire, ou puisse reperdre intégralement les kilos qu’il aura pris, ou que tous puissent se stabiliser au poids médicalement idéal. On ne peut, sans hypocrisie, promouvoir le contrôle volontaire de l’alimentation et dans le même temps prétendre que ceux qui ne maîtrisent pas leur comportement alimentaire ne possèdent pas moins de volonté que les autres mangeurs. Ce discours volontariste et incohérent ne peut qu’aggraver les préjugés envers les obèses et renforcer la mauvaise opinion qu’ils ont déjà d’eux-mêmes.

La dramatisation de l’obésité, telle qu’elle pourrait exister lors d’une campagne nationale relayée par tous les acteurs de la santé et de l’alimentation, risque d’occasionner quelques « dommages collatéraux ». Elle aboutirait sans nul doute au renforcement et à l’institutionnalisation des comportements de restriction ; elle entretiendrait les angoisses des mangeurs, qui trouveraient des issues dans des compulsions alimentaires ; elles précipiteraient les plus prédisposés dans des cercles vicieux se concluant par des obésités irréversibles.

Il nous semble urgent, si l’on souhaite que cette campagne nationale contre l’obésité ne devienne pas une campagne nationale contre les obèses, d’affirmer clairement que les individus ne peuvent pas peser le poids qu’ils veulent, que le comportement alimentaire est principalement contrôlé par des processus inconscients et que l’obésité, résultant de déterminants complexes, ne se présente en aucun cas comme une maladie de la volonté. Il nous semble illusoire de vouloir empêcher une folle course à la minceur sans avoir préalablement pris les mesures nécessaires pour réintégrer les obèses dans leurs droits et leur dignité.

Pour conclure, nous adhérons à votre projet de mettre en place un Observatoire de l'obésité. Cela aurait le mérite de regrouper les données concernant l’obésité et d’objectiver les effets des mesures prises. Cependant, pour prétendre à la dimension qu’il se doit d’atteindre, un tel Observatoire devrait faire appel à des personnes compétentes en la matière. Des médecins, des diététiciens, des psychologues, des sociologues, des philosophes, des spécialistes du corps, différents acteurs sociaux, les associations de personnes obèses, ainsi que les usagers devraient être associés aux travaux de cet Observatoire. Notre association, qui regroupe déjà de nombreux acteurs au fait des avancées en biologie et en sciences humaines, réfléchit à ces problèmes depuis plusieurs années. Elle se trouve actuellement en mesure d’avancer des propositions sur ces sujets et serait heureuse de pouvoir vous les présenter. Nous pensons que notre participation au Haut comité de lutte contre l’obésité pourrait également venir enrichir les réflexions qui se tiendront en son sein.

Veuillez recevoir, Monsieur le Député, l’expression de notre respectueuse considération.

Dr Jean-Philippe ZERMATI,
Médecin nutritionniste
Président du G.R.O.S.

Dr Gérard APFELDORFER,
Médecin psychiatre
Vice-président du G.R.O.S.

  • Dernière mise à jour: 19/11/15 16:51
Top