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Abstracts des anciennes Rencontres du GROS :
1ères Rencontres (2002)
2èmes Rencontres (2004)
3èmes Rencontres (2005)
4èmes Rencontres (2006)
5èmes Rencontres (2007)
6èmes Rencontres (2008)
Les abstracts des 2èmes Rencontres du GROS
SYMPOSIUM 1
L’obésité est-elle une maladie de la volonté ? >> voir
SYMPOSIUM 2
La science peut-elle prétendre remplacer les tables de la loi ? >> voir
SYMPOSIUM 3
Emotions et prises alimentaires: comment trouver une autre issue ? >> voir
SYMPOSIUM 4
Régulation, dépense énergétique et conscience du corps >> voir
SYMPOSIUM 5
La théorie du set-point. Comment le trouver ? >> voir
SYMPOSIUM 6
Beauté, séduction, amour >> voir
Jeudi 25 - Vendredi 26 - Samedi 27 novembre 2004
Voilà, notre congrès est terminé et s'est fort bien déroulé. De l'avis général, ces 2èmes Rencontres ont été passionnantes. Les communications ont été éclairantes et d'un haut niveau scientifique, les échanges ont été riches, tout cela dans une atmosphère sympathique et passionnée. Chaque symposium aura été précédé par un épisode du petit feuilleton proposé par Allegro Fortissimo, venant illustrer chaque thème. Rien d'aride !
Vous trouverez ci-dessous les résumés des communications. D'ici peu, nous y ajouterons, pour chaque symposium, un résumé qui tentera de traduire sur le mode subjectif les échanges ayant eu lieu.
Vendredi 26 et samedi 27 novembre 2004
L’obésité est-elle une maladie de la volonté ?
Modérateur : Dr Pierre Peuteuil, psychiatre, Besançon.
Dans une société où prédominent les valeurs de contrôle, les obèses sont soupçonnés de ne pas avoir de volonté et de se laisser dominer par leurs émotions. Qu’est-ce que la volonté ? Faut-il de la volonté pour devenir mince ? Les émotions sont-elles contrôlables par la volonté ?
Fiat voluntas - Dr Pierre Peuteuil (psychiatre, Besançon)
Signification de la volonté - Bertrand Vergely (philosophe, Paris)
Savoir, vouloir, pouvoir, approche neuro-psychologique de la décision -
Jean-François Lambert (psychophysiologiste, Paris).
Aperçu du symposium :
Ce symposium inaugural confrontait trois approches de la problématique de la « volonté ». Son intérêt aura été de mettre en évidence les relations « nécessaires », intégratives de ces trois approches, dans un regard psycho-bio-somatique.
- une approche clinique, proposée par le Dr. Pierre Peuteuil, psychiatre.
Le thème de la volonté –ou plutôt de sa prétendue absence…- est au centre de la clinique quotidienne des TCA et de l’obésité.
C’est un leitmotiv quotidien pour tout praticien que ces replis démissionnaires, ces constats autocritiques sur les failles de la volonté censés expliquer la chronicité d’un comportement ou la «fatalité méritée» d’une évolution pondérale désespérément «à la hausse».
C’est une évidence pour tout praticien sensibilisé –et expérimenté- que le thème de volonté puisse représenter une pierre d’achoppement dans le processus thérapeutique. Fonctionnant comme une zone de repli masochique où les patients croient justifier leurs échecs répétitifs, le constat de la faille volontariste réactive sans cesse les boucles comportementales, comme pour confirmer/entretenir l’élément dépressif (la tonalité dépressive) si fréquemment rencontré chez nos patients.
Il appartient donc au thérapeute d’instiller progressivement le doute sur la réalité effective de cette volonté-là, de «déconstruire», au fur et à mesure des progrès de la thérapie, l’échafaudage pseudo-logique étayé sur l’idée de la volonté, et d’ouvrir la voie à un raisonnement axé sur le désir et la liberté.
- une approche philosophique, développée par M. Bertrand Vergely, philosophe.
Le philosophe pointe d’emblée qu’on ne «pense» jamais la volonté, qu’on ne parle qu’«autour» de la volonté pour tomber presque nécessairement dans les dérives de la culpabilisation/ déculpabilisation. A ce titre, la volonté ne semble le plus souvent vécue que dans un climat de peur.
La volonté, avant de se faire active, n’est qu’une intentionnalité. Bien autre chose qu’une forme d’énergie, elle est une représentation.
Liée au désir, elle est un élément constitutif de l’humain et, de toute origine, étroitement liée à la nourriture.
- une approche psychophysiologique, élaborée par Jean-François Lambert.
Volonté de qui, volonté de quoi?… la neuropsychophysiologie expérimentale devrait inciter l’homme à quelques réflexions d’humilité. De nombreuses expériences de laboratoire ou l’analyse de patients ayant subi des lésions encéphaliques (patients split-brain) prouvent qu’il existe des dissociations parfois importantes entre ce que le sujet croit vouloir et pouvoir faire et ce dont il est effectivement capable.
Il existe entre autre un décalage entre la mise en branle du mouvement, aussi intentionnel soit-il, et la conscience de ce mouvement. «Je veux» constate une situation mais ne la constitue pas.
Pierre Peuteuil
Fiat Voluntas. Dr Pierre PEUTEUIL, psychiatre, Besançon.
Dans la clinique quotidienne des TCA et de l’obésité, la notion de “volonté” occupe une place prépondérante. Il n’est pas de patient(e) qui, à un moment ou à un autre, ne se réfère à la volonté… pour en déplorer le manque!
C’est donc –et c’est d’importance- à travers une absence, un “creux” que cette notion s’enracine dans le vécu et secondairement dans la description symptomatologique.
Mais ce creux, cette absence ne font pas l’objet d’un simple constat d’inexistence: ils sont revendiqués, avec une insistance quasi obsessionnelle, comme un signe de faiblesse de caractère, de veulerie.
Cette apologie systématique d’une défaillance, ultime recours explicatif à un comportement (TCA) ou à un état (obésité) –qui, eux, se définissent par un “excès”, par du “trop” – justifie qu’on en tente une approche dynamique.
La permanence masochique d’un bilan comportemental dépréciatif vise inconsciemment deux objectifs:
- un “marquage” camouflé, un masque de la contamination dépressive (dont il faut se demander si elle n’est pas fréquemment l’élément princeps de l’enchaînement psycho-comportrementaux.
- Un alibi à la persistance ou à la relance “nécessaire” de ces enchaînements.
Dans cette optique, la volonté défaillante devient la pierre angulaire de la dynamique comportementale du TCA et de la prétendue “compréhension” de l’état d’obésité.
De cette clinique bien particulière, très spécifiquement psycho-comportementale et/ou –littéralement- psychosomatique (le corps s’y impose comme partenaire tyrannique à travers sa réalité excessive ou une dysmorphophobie plus ou moins justifiée), les patient(e)s nous confient leur lecture sélective, toujours foncièrement auto-critique.
Il appartient au clinicien-thérapeute d’apprendre à chacun(e) à lire différemment sa symptomatologie, à en percevoir autrement l’histoire et le sens pour faire en sorte que la butée volontariste cesse de réactiver la spirale des échecs.
Signification de la volonté. M. Bertrand VERGELY, philosophe – Paris
Soyez gros, vous serez minces !
La volonté est souvent mal comprise. Témoin, l’opposition dans laquelle on l’emprisonne habituellement.
Tout est affaire de volonté, entend on de la part de ceux qui pensent qu’il faut vouloir pour pouvoir. Vision commode permettant de rejeter sur autrui les raisons d’un échec. Quand quelque chose ne va pas, cela vient de ce que l’on n’a pas assez voulu !
Osons regarder les choses en face. Ceux qui reprochent à ceux qui échouent de n’avoir pas assez voulu sont ceux qui se récrient quand il est question de faire ce que l’on veut. S’ils appellent de leurs voeux que l’on se soumette à la volonté comme devoir, ils redoutent que l’on s’ouvre à la volonté comme liberté absolue.
Il existe, à l’opposé, une critique de la volonté aussi problématique que sa défense. On ne fait pas ce que l’on veut, entend-on. Le réel ne se décrète pas. Certes. Mais, est-ce parce que l’on ne saurait vouloir contre les circonstances, qu’il faut, pour autant, ne plus vouloir du tout ? Une chose est de s’imaginer tout puissant, une autre de s’imaginer. Ce n’est pas parce qu’il est dangereux de s’imaginer tout puissant, qu’il faut, pour autant, renoncer à s’imaginer.
On pense mal la volonté. Cela vient de ce que l’on ne la pense pas, par désir de se prémunir. Ainsi, pour rendre l’autre responsable de tout, on lui reproche de ne pas avoir assez voulu avant de l’accuser d’avoir trop voulu. Signe que l’on ne sait pas guère ce que l’on veut, dès lors qu’il est question de vouloir et qu’entre trop peu et trop, la bonne mesure reste à trouver. Ce qui ne veut pas dire que la volonté soit impensable. Au contraire : oublions les logiques d’accusation, penchons-nous sur la volonté en tant que telle, une vie singulière la concernant se dévoile.
La volonté a deux faces. Une face consciente. Une face inconsciente.
La face consciente de celle-ci réside dans le geste d’être et de vivre de façon active. « Je veux » signifie « je désire vivre activement » en témoignant de c désir actif par une décision ouvertement déclarée, mais aussi par le fait de confirmer cette décision en décidant sans cesse à nouveau. De sorte qu’une dialectique de la décision vient à s’engager.
Je viens à me décider encore et toujours à vivre, parce que, une fois, je me suis décidé à le faire. Et inversement, je viens à créer la possibilité de me décider une fois haut et fort, parce que je me décide encore et encore.
Toute volonté jaillit d’un colloque intérieur mettant aux prises une décision initiale et une décision continuée. Une telle association fait que me décidant, je deviens décidé et, étant décidé, je me décide. On rencontre là la face inconsciente de la volonté. Il faut que la volonté se vive en moi, pour que je la veuille et non pas simplement que je veuille.
Sous forme de volitions et de désirs, bien des choses se veulent en moi. Laissons nous faire, très vite nous sommes voulus par le caprice de nos désirs. Cela nous laisse sans volonté, esclaves de nos désirs impulsifs.
La volonté jaillit, dès lors que l’on se met à vivre un désir. Vivons ce qui nous veut, nous passons de ce qui nous veut à ce qui se met à se vouloir en nous. Etrange vie de la volonté profonde. Celle-ci a sa vie propre sans, pour autant, aliéner notre volonté. Et pour cause. Vouloir et épouser ce qui se veut en nous reviennent au même. Témoin de la création. L’artiste qui veut l’art épouse l’art qui se veut en lui.
On peut dès lors recomposer la figure de la volonté. Celle-ci renvoie à la double face de notre vie. A partir de la décision de vivre, à partir de la confirmation d’une telle décision par une décision continuée, vivre devient la rencontre entre le vivant que nous sommes et la vie.
La vie nous appelle. Elle nous veut. Vivre consiste à répondre à un tel appel, en vivant mû par la décision confirmée de vivre. Quand cela se produit, les noces du vivant et de la vie débouchent sur la vie créatrice. Portés par la profondeur de nous-mêmes qui se veut en nous ; nous accouchons de celui comme de celle dont nous sommes gros.
L’obésité est traitée comme on traite la volonté. Quand on ne rend pas l’obèse responsable de son obésité, on invoque la fatalité et inversement. D’où les échecs en matière de traitement thérapeutique.
Qui a envie de devenir, quand on lui fait honte d’être ce qu’il est ? Et comment devenir quoi que ce soit sans s’investir en soi ni sans se sentir concerné par soi ?
Notre identité ne relève ni de ce qui dépend de nous ni de ce qui n’en dépend pas, pour la bonne raison que celle-ci ne renvoie pas à un statut mais à un acte. C’est tous les jours que nous devenons ce que nous sommes et non par le fait de nous déclarer tout puissants ou impuissants face à nous-mêmes.
Nous sommes tous gros au sens où nous sommes tous gros d’un devenir. Encore convient-il d’accoucher de soi-même. L’obèse est celui qui n’a pas accouché de lui-même. En manque de lui-même à la suite d’un traumatisme ou d’une culpabilisation, il s’imagine vidé de lui-même alors qu’il est plein d’un être potentiel. D’où son besoin de se remplir.
La question de la volonté concerne l’obésité. Non pas au sens où il conviendrait d’admonester l’obèse afin qu’il fasse un effort pour maigrir, mais dans la perspective de lui faire faire une véritable rencontre avec la volonté.
L’obèse est riche et non déshérité. La vie se veut en lui. Sauf, qu’il ne le sait pas au point de ne plus vouloir le savoir. Il importe de lui offrir l’occasion de le réapprendre en méditant ce paradoxe. Cessons de penser banalement qu’il faut maigrir pour maigrir. Devenons gros de vie, on maigrira !
Savoir -Vouloir - Pouvoir. Approche neuropsychologique de la décision. Jean-François LAMBERT, neurophysiologiste - Paris.
Le thème de la volonté embarrasse les neurosciences cognitives - dont l’objectif est la « naturalisation » de l’esprit – car il implique l’existence d’un « sujet » susceptible de revendiquer une relative autonomie au sein des nombreux déterminismes qui conditionnent sa conduite. Y a-t-il quelqu’un « en nous » pour vouloir quoi que ce soit ? Et suffit-il de vouloir pour pouvoir ? Saint Augustin constatait déjà que «Où je puis être, je ne veux où je veux être, je ne puis : double misère».
Nous nous représentons la volonté comme une force souveraine et toute puissante. « Le libre arbitre - écrit Bossuet - est la puissance que nous avons de faire ou de ne pas faire quelque chose ». En est-il bien ainsi ? N'y a-t-il pas de la part de l'homme un immense orgueil à s'ériger en cause première de ses actes? «…les hommes, quand ils disent que telle ou telle action du corps a son origine dans l’esprit qui a de l’emprise sur le corps, ne savent pas ce qu’ils disent et ne font qu’avouer ainsi en termes spécieux, qu’ils ignorent la vraie cause de cette action» (Spinoza).
Le geste qui s’impose est souvent initié avant que nous ayons conscience d’en avoir vraiment décidé. Faut-il admettre, avec Jean-Paul Sartre, que «Quand je délibère, les jeux sont faits»? Marvin Minsky (l’un des pionniers de « l’Intelligence artificielle ») proclame, quant à lui, que « c'est peut-être justement parce qu'il y a personne dans notre tête pour nous faire faire ce que nous voulons, ni même nous faire vouloir vouloir, que nous créons le mythe selon lequel nous sommes à l'intérieur de nous-mêmes». Mais alors quel est cet agent créateur de mythe ? Si nous nous trompons effectivement, qui (ou que) trompons-nous? Si je n'est que «le nom donné à la cause de ce que je fais» (Minsky) quelle est cette cause? Existe-t-il une entité qui échappe - résiste - à l'enchaînement déterministe des processus cérébraux, et qui soit susceptible d'exercer une action causale sur nos conduites ou du moins d’en moduler le décours?
La neuropsychologie fournit de nombreux exemples de dissociation entre ce dont le sujet est conscient (vouloir) et ce qu’il est capable de faire (pouvoir), exemples qui remettent en cause la vision unifiée du monde que nous offre la conscience explicite. De même, beaucoup de travaux dans le domaine de la perception, de la mémoire ou du langage, confirment l’existence de processus cognitifs implicites très élaborés. De plus, certains travaux de psychologie sociale montre l’ambiguïté de la notion de « libre consentement ». Nous envisagerons différents résultats expérimentaux illustrant l’importance des mécanismes implicites dans le processus de décision.
Ainsi, dans une large mesure, ce qui détermine réellement nos comportements semble nous échapper. Que dire de cet insu qui semble parler et agir à notre place, tenant lieu de moi? Quelque chose (peut-être l'essentiel) de ce qui nous constitue en tant que sujet nous échappe. N’y a-t-il pas là précisément l’indice de l’existence d’un «quelqu’un» à qui «ça» échappe. Ne faut-il pas, finalement, que «je advienne où ça était» (Freud traduit par Lacan).
JF Lambert, Unité de psychophysiologie, Institut d'Enseignement à Distance de l'Université Paris 8
6, rue Edouard Vaillant 93200 SAINT DENIS.
La science peut-elle prétendre remplacer les tables de la loi ?
Modérateur : Dr Francine Duret-Gossart.
Les repères s’effacent, les lois s’en vont. Face à ce vide, les médecins entendent dicter aux mangeurs les lois de la table. La diététique, sous caution de la science, peut-elle avoir force de loi ? Comme s’interrogent les sociologues, le mangeur rationnel n’est-il pas une utopie anthropologique ? Quelles sont les lois qui gouvernent la table ?
Quelle(s) loi(s) réintroduire en nutrition - Dr Francine Duret-Gossart (nutritionniste, Paris)
Lois du corps = Loi de Dieu - Gisèle Harrus-Révidi (psychanalyste, Paris)
Rationalités, individualismes, anomie et mangeurs obèses. Jean-Pierre Corbeau (sociologue, Tours)
Quelle(s) loi(s) réintroduire en nutrition ? Dr Francine DURET-GOSSARD, nutritionniste – Paris
Celui qui a peur
Il veut un code de conduite
Celui qui a peur de lui-même
Il veut une religion pour le sauver,
Celui qui a peur de la vibrante vie,
Il veut un Dieu pour le protéger
Celui qui craint la mort toute puissante
Il veut une société pour l'aimer
VIMALA THAKAR
Les patients en souffrance de surcharge pondérale consultent pour que le médecin leur donne un régime. Ils cherchent le soulagement de leur souffrance, cette souffrance de se sentir " hors norme" auprès d'un autre "supposé savoir».
Comme tout être humain, il est plus simple de croire que la solution à la souffrance se trouve à l'extérieur de lui-même, et qu'un autre , que ce soit le médecin ,la méthode ,le gourou ,le coach apportera la bonne réponse.
Ces patients pensent qu'il n'y a pas de salut dans ce bas monde tant qu'ils n'appartiendront pas au groupe social des minces. Ils se sentent rejetés du paradis, se vivent au purgatoire voire en enfer.
Le médecin est promu le grand réparateur de cette infortune, il va prescrire les règles de bonne conduite. Mais les règles, basées le plus souvent sur des résultats de perte de poids à court terme, divergent, et se fondent sur des croyances plus ou moins scientifiques. ,
Même s'ils maigrissent, le paradis n'en est jamais la récompense …Et ils regrossissent pratiquement toujours.
Le patient croyait, à chaque nouvelle demande auprès d'un thérapeute différent, en la réussite définitive. …Les échecs succèdent aux succès passagers.
Il finit par ne plus croire en rien.
Ces échecs l'enferment dans la culpabilité, augmentent sa mésestime de soi et peuvent aboutir à des états dépressifs importants. Le patient prend, alors le risque de ne plus consulter et de ne plus se soigner.
Les lois diététiques se sont parées des habits de lois quasi religieuses, s’édictent sous la forme de lois moralisatrices, ceci pour masquer certainement leurs impuissances à régler des problèmes autrement complexe.
Le Larousse distingue trois types de LOI :
La loi Morale, loi qui nous ordonne de faire le bien et fuir le mal.
La loi Divine, préceptes que Dieu a donnés aux hommes par la révélation
La loi Naturelle par laquelle la règle de conduite est fondée sur la nature même de l'homme et de la société.
Les lois réintroduites dans la consultation de nutrition ont certainement plus à voir avec la Loi Naturelle
Le médecin nutritionniste est celui qui peut aider, accompagner le sujet en souffrance avec son corps, avec sa relation à la nourriture, à retrouver une certaine sérénité dans la relation à son corps, sa nourriture et les autres.
Il ne s'agit plus de donner des régimes.
Mais au de là, le médecin peut être un point d'ancrage pour lui permettre des changements de vie.
Perdre du poids engage le corps et l'être dans des changements autrement plus importants ;
LOI du père : la séparation de la mère, mais aussi l'apprentissage des limites.
La dyade " médecin -patient "nous renvoie à la première dyade "mère -enfant", et il est tout à fait salutaire de pouvoir dépasser ce stade en donnant autre chose que du régime.
Le travail est tout autre, il sera celui d'un apprentissage de l'autonomie, apprendre à se séparer , à dire non, que ce soit la séparation d'avec la nourriture mais aussi de l'autre.
L'accompagnement du patient se joue dans un "défaire un régime " plus qu'un faire.
Le médecin pourra réintroduire de la loi, mais celle du Père, celle qui donne à la fois le chemin et le droit d'aller voir ailleurs , de faire des expériences mais aussi d'en donner les limites. Ce qui peut faire éducation, c'est de donner suffisamment de repères au patient pour qu'il puisse s'y retrouver dans toute cette nourriture qui est mise à sa disposition.
Le trop de choix le dépasse, il a besoin de conseils nutritionnels pour s'y retrouver.
LOI de la mère ou l'introduction au symbolique :
L'homme est avant tout un sujet qui parle et c'est la mère qui, en nommant les aliments, leur couleur, leur forme, introduit l'enfant dans le discours, le symbolique.
La mère introduit la loi de l'interdit entre le comestible et le non comestible mais aussi donne à l'enfant le goût des mots à partir des aliments. Les mots sont mis en bouche, l'enfant apprend aussi le temps, temps des mots, temps des mets.
Comme l'a, si bien décrits Gisèle Harrus-Révidi dans "Psychanalyse de la Gourmandise".
Les premiers interdits de la mère rejoignent les interdits bibliques.
Avec nos patients en travaillant sur le goût des mets, la saveur des plats, il s'agit de travailler sur la connaissance, sur leur ressenti. Mais c'est aussi mettre des mots sur les affects, introduire de l'espace -temps.
Les obèses ont oublié le goût de la saveur et du savoir (même origine saper), or ce qui peut aider l'obèse à retrouver le goût et la saveur c'est de retrouver un savoir.
Au-delà de leur histoire de poids et de régimes, le médecin aide les patients à se réapproprier leur propre histoire, celle de leurs désirs, ruptures, engagements, deuils…
Mais dans le cadre de la consultation ne sommes-nous pas, aussi soumis aussi à d'autres lois, telles les LOIS ontologiques dans le sens aristotélicien de l'ontologie (science de l'être et de ses modes) voire dans le sens actuel, c'est-à-dire plus ou moins synonyme de métaphysique.
La consultation est le lieu d'une mise en place d'une relation, de corps à corps, d'être à être. Il ne s'agit plus de la relation à la nourriture mais bien de la relation à son corps et à l'autre.
Soigner, c'est reconnaître l'existence d'une relation "soignant -soigné», cette relation n'est pas uniquement basée sur la communication. La communication relève de la simple transmission de messages.
Communiquer ou être en relation ?
"Il est impossible de communiquer et d'être en relation simultanément.
Comment pourrions-nous être en relation avec quelqu'un, comment pourrions-nous entendre ce qu'il aurait éventuellement à nous dire, si notre souci, notre projet, ce qui nous occupe l'esprit c'est de lui fourguer un message ? "(François Roché)
Le discours du praticien s'il se contente d'être un discours scientifique ou universitaire, il communiquera mais ne sera pas dans un travail de relation avec son patient.
Seule, la qualité d'une écoute totale permet d'entendre ce que dit le sujet au de là de ce qu'il voulait dire. La parole du praticien s'inscrit et trouve son efficacité dans ce qu'elle n'est pas préparée mais lui est pratiquement donné à l'instant même. Cette parole s'impose, autant au médecin qu'au patient sans préméditation.
Cette qualité de relation "soignant soigné" est ce qui prime dans la possibilité de transformation, d'évolution, de maturation du patient.
Le travail qui s'élabore ensemble répond à d'autres lois plus profondes que les simples lois scientifiques.
À l'écoute des mots, à l'écoute du corps de l'autre, le médecin doit se défaire de ses connaissances, s'il prétend goûter la saveur du patient et en libérer le savoir.
Lois du corps, lois de Dieu. Gisèle HARRUS-REVIDI, psychanalyste - Paris
Contrairement aux idées reçues, certains éléments de la logique du nourrissage sont, comme les dogmes religieux, des règles incompréhensibles, immotivées, dont l'accrochage à l'inconscient est garant de tous les hermétismes, de toutes les défenses justificatrices, des refoulements suprêmes.
La religion ayant perdu de nos jours sa place privilégiée, est-ce à dire que les interdits alimentaires anciennement religieux, sont tombés en désuétude ? Force est de constater le contraire: le "symptôme" - car il faut l'appeler par son nom - a pris une ampleur inégalée, liée au fait que la codification écrite dogmatique manque à l'appel, ou, plus précisément, est diversifiée à l'infini.
Rationalités, individualismes, anomie et mangeurs obèses. Jean Pierre CORBEAU, sociologue - Tours
(Jean-Pierre CORBEAU, Professeur de Sociologie de l’alimentation, Université François Rabelais, CITERES UMR, IUT/TC2A)
« La science peut-elle remplacer les tables de la loi ? ».
A cette question posée pour les responsables du GROS, nous allons nous efforcer d’apporter des éléments de réponse.
Pour y parvenir nous développerons une approche quelque peu métonymique à travers quelques détours qui s’inscrive dans une perspective constructiviste.
Nous évoquerons, dans un premier temps, le concept d’anomie, les différentes façons dont on l’utilise en sociologie et les réflexions qu’il nous inspire dans le cadre de ce débat.
Nous considérerons alors quels sont les facteurs sociaux récents qui ont ébranlé les « table de la loi ».
Ceci nous permettra d’envisager les différentes rationalités dans lesquelles des individus/mangeurs sont imbriqués.
Nous les développerons dans le cadre de ce qui nous semble représenter quatre trajectoires sociales susceptibles de déboucher sur des constructions d’obésité.
1. Nous voudrions, dans ce premier point, exposer la notion d’anomie telle que nous la concevons, avec toutes les conséquences qui en résultent pour une approche sociologique compréhensive d’un « mangeur pluriel » confronté aux incertitudes de l’offre de produits et à la multiplicité des discours…
Dans une perspective durkheimienne l’anomie est associée à une vision catastrophique favorisant l’émergence de pathologies sociales et psychologiques. Durkheim, qui en fait une sorte de concept « poubelle » permettant d’expliquer les dysfonctionnements (suicide, folie, guerre..) qu’il observe et qui contredisent son approche héritière du modèle évolutionniste pour lequel la rationalité scientifique, le développement de l’éducation, les progrès des technologies, etc., déboucheraient sur le bonheur de l’humanité. Par ailleurs, Durkheim et les durkheimiens n’envisagent l’anomie que lors de grandes mutations sociétales, lorsqu’il y a crise qui résulte d’un décalage passager entre les systèmes normatifs postulés jusque là consensuels et les désirs et pratiques de celles et ceux censés en dépendre.
Notre conception de l’anomie ne partage pas ce point de vue… Nous nous inscrivons dans l’utilisation que peut en faire Jean Duvignaud . D’une part nous postulons que l’anomie est permanente dans les sociétés, qu’elle est une béance institutionnelle toujours présente mais davantage ressentie à certaines périodes qu’à d’autres (à moins que la dramatisation de ces crises anomiques ne résulte de la manière de regarder de l’observateur social). Sans cette béance il n’y aurait ni mutation des sociétés, ni distanciation nécessaire à la conceptualisation, ni conscience d’un patrimoine gastronomique, ni construction d’un répertoire du comestible et du buvable, ni désir d’invention technologique.
Autrement dit, si nous acceptons, comme Durkheim l’a montré, que l’anomie soit susceptible d’engendrer des comportements sociaux pathologiques, nous affirmons qu’elle débouche aussi sur une créativité collective ou individuelle. Cette créativité est orientée vers une expérience possible pour laquelle la conscience collective ne dispose d’aucun concept régulateur.
C’est le troisième point de notre conception de l’anomie qui peut nous différencier de certains auteurs. Traditionnellement, on affirme que la rupture institutionnelle –la crise anomique- est engendrée par une absence de norme correspondant à la situation nouvelle que rencontre l’acteur ; on accepte aussi qu’elle résulte, éventuellement, d’un décalage entre la proposition sociale et le désir des acteurs. Le premier scénario nous semble relever, pour ce qui concerne nos sociétés contemporaines, d’une véritable hypothèse d’école et le second ne peut être considéré comme possible qu’en limitant la crise à un secteur particulier et en niant les « intermittences » d’un individu pluriel. C’est pourquoi nous privilégions l’émergence d’un vide normatif conséquent d’une prolifération de valeurs et de modèles contradictoires et incompatibles engendrant, chez certains sujets plus fragiles ou plus « exposés », une anxiété intrinsèque à leur choix.
Ces remarques nous semblent importantes dans le cadre de notre approche métonymique...
Elles appellent quelques réflexions complémentaires :
Les sociologues savent bien qu’en dehors de l’invention sociale, deux scénarios paradigmatiques structurent la réponse à la dramatisation d’une crise anomique.
D’un côté l’on classe, catégorise, quantifie, pour nier le mouvement et construire une hypothétique sécurité dans les artifices de la catégorisation (vive les certifications, les normes iso, les traçabilités, les régimes miracles, les étiquettes informant sur l’origine du produit, les conditions « idéales » de dégustation, les propriétés nutritionnelles, les prises de risques encourues en se livrant à sa consommation, etc.).
De l’autre, on se donne le vertige, on éprouve des sensations en adhérant à tout ce qui peut signifier la nouveauté : l’ilinx de la modernité « fabrique » de l’hédonisme (packaging provocateur mobilisant l’approche psychosensorielle ; préférence pour des sensations gustatives intenses, « extrêmes » et, souvent, relativement standardisées ; etc.).
La radicalisation de ces deux postures est favorisée par les média qui théâtralisent l’anomie que nous avons postulé permanente. Les reportages récurrents sur l’alimentation versus danger/prise de risque, l’obésité, les consommations alcooliques de telle ou telle catégorie de la population, en dehors maintenant de ce que Pascale Pynson avait appelé le syndrome du maillot de bain, exacerbent ces paradigmes. On parle de la crise du comportement alimentaire sans vraiment la connaître. Paradoxalement, on la surexpose en la banalisant. On nous la donne en spectacle et nous met pratiquement en demeure de décider du « bon modèle », devant l’urgence « dramatisée ».
On saisit mieux comment les média valorisent tantôt le savoir-faire ancestral, les discours un peu ringards de quelques vieux gourous, tantôt se livrent à l’apologie d’un produit très innovant pour des mangeurs en quête de sensations fortes et standardisées.
Ces mêmes média véhiculent la science censée remplacer les tables de la loi. Car la science (si elle existe) est nécessairement vulgarisée au sein de ces deux paradigmes dans notre socité post-moderne.
Le « mangeur pluriel » échappe pour partie à cette zizanie médiatisée. Selon les situations il consomme tel ou tel produit qui lui semble correspondre à ses désirs du moment, qu’il perçoit comme porteur de plaisir. Pas véritablement d’anomie ici mais, simplement, des situations particulières de consommation se succédant et auxquelles il associe une recherche de qualités spécifiques de types d’aliments particuliers. De nouveaux usages de ces derniers apparaissent au sein de nouvelles formes de convivialité. La crise anomique n’est pas ressentie comme telle par ce consommateur zappeur - que nous qualifions à l’instant de « mangeur pluriel »- qui rompt avec la monotonie des habitudes, trouve un espace de liberté dans la multiplicité de l’offre.
La crise anomique est alors du côté de la dramatisation médiatique. Elle est éventuellement dans la représentation construite par le chercheur qui privilégie la « cacophonie » normative comme si celle-ci était une nouveauté, ce que l’analyse historique dénie…
Pour modérer l’expression de cet optimisme peu conforme à l’inquiétude ambiante, à la peur nécessaire pour développer des idéologies sécuritaires, soulignons que l’anomie créatrice de mal-être existe (et malheureusement tragique) dès lors que l’acteur social ressent une solitude, une fragilité, une absence de lien.
Il est alors possible de pointer trois phénomènes susceptibles d’engendrer l’anomie ou de conforter les dramatisations médiatiques…
2. Trois « itinéraires » d’anomie .
a) Les peurs alimentaires s’inversent…
Jusqu’au milieu des « trente glorieuses », les mangeurs français, comme, malhereusement, le fait encore une grande partie de l’humanité, redoutaient le manque de nourritures. L’imaginaire collectif était marqué par la peur de la famine (peur ravivée par les camps de concentration et les rationnements alimentaires des années 40).
L’émergence de l’abondance (qui correspond à une amélioration considérable du pouvoir d’achat et à une diminution des coûts de production qui « démocratise » l’accès à de nombreux aliments jusque là réservés à des minorités « chanceuses ») renverse les codes et crée des décalages… « Si tu bouffes tu crève ; si tu bouffes pas, tu crèves quand même » proclamait Coluche dans un sketch célèbre de la fin des années 70 exprimant intuitivement la distanciation à l’aliment dont la fonction d’empoisonnement et l’abondance se substituaient, chez un certain type de consommateurs , à celle de la profusion inespérée et bénéfique.
A la peur du manque succède celle du « trop ». On soupçonne l’aliment facile à acquérir et consommer d’être malsain, empoisonné par les technologies qui permettent de le rendre accessible à la majorité.
Pour compléter ce premier phénomène qui déstabilise et inverse nos catégories de représentations des aliments il est nécessaire d’évoquer un phénomène plus récent, imbriqué dans cette dynamique.
Il médicalise l’alimentation, au sein de laquelle certaines catégories de nourritures sont investies de pouvoirs magiques (purificateurs, bénéfiques, énergétiques, protecteurs, etc.), mais cette vision d’un aliment thérapeutique s’inscrit dans le déni de ceux que l’on décrète malsains et qui ne peuvent franchir le seuil du domicile. L’interdit, se voulant protecteur des enfants de celui ou de celle qui doit échapper à toute pathologie, être conforme aux critères esthétiques, aux stigmates annoncés de la pleine forme et de la santé, débouche sur un nouveau manque engendrant une nouvelle forme d’anomie : obéir au déni, au manque de la sphère privée ou profiter, sournoisement, rapidement, en cachette de l’abondance offerte à l’extérieur par tous les points variés de restaurations et de vente d’aliments.
b) Le second phénomène conforte cette mutation de l’imaginaire. Il s’agit de l’augmentation considérable de la prise alimentaire hors repas.
Les études sociologiques récentes enregistrent une nette augmentation de telles pratiques alors que la majorité des conseils diététiques postule le bien fondé d’une alimentation reposant sur trois (voire quatre en incluant dans certaines catégories de la population le goûter) repas sédentarisés, ritualisés. Un sociologue ou un anthropologue admettant la diversité des possibilités d’alimentation « équilibrée » existant dans différents modèles culturels ne peut s’empêcher de percevoir cette attitude nutritionnelle normative comme une forme d’exorcisme de toutes les pathologies alimentaires (au rang desquelles, principalement, le risque de l’obésité).
Il ne faudrait pas oublier que les mêmes enquêtes sociologiques qui pointèrent le développement des prises alimentaires hors repas, notent aussi qu’elles ne doivent pas être confondues systématiquement avec le grignotage et l’incorporation incontrôlée d’aliments aux apports caloriques phénoménaux. Les prises alimentaires hors repas peuvent être « socialisées », pensées au sein de la diète quotidienne. Le dessert pris avec les collègues de travail à 15 heures à supposé, en amont la simplification du repas méridien réduit à une entrée et un plat. La collation de milieu de matinée qui donne lieu à de nouvelles formes de sociabilités alimentaires ritualisées (y compris devant le distributeur) est répercutée sur le déjeuner constitué par une salade composée et un fruit, etc.
Dans la totalité des cas on est loin du grignotage machinal, solitaire, impensé, mais on est dans l’invention d’un nouveau modèle que Jean-Pierre Poulain n’hésite pas à désigner sous le nom de « Modernité alimentaire ».
Certes nous ne nions pas l’existence de grignotage mais nous attitrons l’attention sur l’anomie qui peut résulter de mangeurs dont la diète est parfaitement équilibrée alors qu’ils pratiquent de nombreuses prises alimentaires hors repas. La culpabilité qu’ils exprimaient plus ou moins par le décalage entre leur déclaratif et leur pratiques il y a une petite dizaine d’années semble s’estomper. Peut-être est-il temps de réfléchir ensemble à une information nutritionnelle qui ne postule pas comme condition nécessaire la règle des trois repas ?
3. L’amoindrissement de la régulation collective.
Elle correspond à la montée de l’individualisme à la mutation de nos modes de vie.
Plus la France s’urbanise plus les distances s’agrandissent entre le lieu de travail et celui de la résidence. Le temps et le coût des transports deviennent alors une nouvelle donne de la vie des urbains qui rationalisent leur présence sur le lieu de production en diminuant la durée du repas méridien, en le prenant sur place dans une restauration collective sociale ou privée, à moins qu’ils ne mangent un mets unique, une quelconque viennoiserie, etc. en simplifiant la structure du déjeuner…
Si les parents ne rentrent plus au domicile le midi, il serait étonnant que les enfants le fassent ! Eux aussi fréquentent les cantines scolaires, s’alimentent en s’adressant à des points de vente de produits qui ne correspondent pas toujours aux critères de la diététique actuelle.
Dans toutes ces figures, le mangeur n’est plus soumis à une régulation collective de son alimentation puisqu’il est individualisé, libre de choisir au sein d’une offre de plus en plus importante dont les caractéristiques et les valeurs nutritionnelles lui échappent souvent.
Il nous faut pondérer cette vision valable pour la précédente décennie par les effets que les RTT peuvent avoir sur un temps libre dont une partie est, chez certaines personnes enquêtées, consacrée à des activités culinaires moins sexuées et vécues comme plus ludiques que les contraintes liées à la répartition des rôles domestiques très inégalitaires dans la famille traditionnelle.
Outre le développement de la restauration hors foyer généré par l’impossibilité temporelle de cuisiner et parfois par la disparition des savoir-faire, un autre phénomène participe à la dérégulation collective de notre alimentation. Il s’agit de l’engouement pour les produits nouveaux, venus d’ailleurs ou conçus par l’industrie agroalimentaire. Agréables à manger ils sont d’une très grande densité calorique et ne remplissent pas pour autant le bol alimentaire. Ces minis produits séduisent les clientèles jeunes par leurs goûts et par la praticité de leur emballage qui permet d’en avoir toujours sur soi. Les consommer permet une inclusion au sein de convivialités avec ses pairs.
On peut aussi les consommer lorsque l’on a rejoint le domicile au sein duquel le repas familial structure moins qu’avant l’organisation du quotidien. L’enfant accède librement à des nourritures conservées dans le réfrigérateur, le congélateur ou le placard. Leur consommation miniaturisée et répétée risque de changer leur statut d’ « en-cas » ritualisés en grignotages compulsifs. Les enquêtes montrent que plus l’enfant ou l’adolescent est livré à lui-même dans le foyer, face à une surconsommation médiatique et plus il risque de s’inscrire dans un cycle de grignotage et boisson de sodas ou assimilés. Nous distinguons, pour notre part , les grignotages –manger machinal, non pensé- des prises alimentaires socialisées hors repas où le rituel est mémorisé, comptabilisé dans la diète quotidienne. Par ailleurs, les secondes correspondent à une vraie faim alors que les premières interviennent avant que celle-ci ne s’exprime et sans que l’on atteigne jamais le sentiment de satiété.
4. Dans cette liberté résultant d’une crise anomique que les média ne manquent pas de dénoncer, et dans le même temps d’accentuer, le mangeur peut obéir, se soumettre, choir ou développer des comportements alimentaires qui s’inscrivent dans plusieurs logiques de rationalité ( d’où le pluriel de notre titre)
On peut alors « revisiter » Max Weber comme le fait superbement Jean-Pierre Poulain qui distingue, à propos de la construction de nos normes, attitudes et pratiques alimentaires des formes de rationalité en finalité, rationalité en valeur, de type scientifique ou magique.
Nous compléterons son analyse –dans la perspective de notre conception de l’anomie développée précédemment- en y ajoutant le fait que l’individu peut être « producteur » d’une quelconque forme de rationalité ou reproducteur de celle-ci.
Le sens de l’anomie, c’est-à-dire de l’affrontement entre divers types de rationalités s’en trouve modifié… Si l’individu se pense acteur de son comportement, l’écart à la norme ne crée point de culpabilité particulière. A l’inverse, la norme intégrée, mais contraire aux habitudes, fragilise la rationalité qui risque de voler en éclat au grès des situations de partages ou d’inquiétudes solitaires qui la font oublier, ou qui la rende haïssable.
Si l’on applique ces principes à des scénarios de compréhension sociologique de l’obésité, nous pourrions en distinguer quatre…
5. Quatre scénarios.
-Le vide social
Le premier est celui que valorisent les politiques de santé publique. Schématiquement il s’agit d’accuser l’offre alimentaire, trop sucrée, trop lipidique, qui serait proposée à un jeune enfant livré à lui-même, plus ou moins solitaire (y compris au sein d’un milieu familial dans lequel la communication est faible) et sur consommateur d’images véhiculées par les multimédias qui entraîne une sédentarité devant l’écran en même temps que, de façon « non pensée », on se fait plaisir avec des grignotages et des boissons sucrées.
Ce premier scénario de construction de l’obésité, très en cours chez les éducateurs, conduit à accuser les pratiques d’une certaine agro-industrie et des stratégies de commercialisation de certaines enseignes qui augmenteraient les portions et encourageraient par des promotions l’achat de grandes quantités de produits séduisant sur le plan gustatif mais dangereux sur le plan nutritionnel. Ces politiques commerciales « responsables » de l’obésité auraient un impact maximum sur des populations fragiles au plan économique et ne pouvant toujours comprendre l’information nutritionnelle. Traditionnellement, on cite alors le cas des quartiers pauvres des villes états-uniennes et l’obésité qui caractérisent les « grignoteurs » qui les peuplent. Des études françaises ont pu mettre en corrélation l’origine sociale, la consommation d’images télévisées, des pratiques de grignotages et l’apparition d’une sur pondération chez des enfants solitaires de familles défavorisées.
- La revanche
La deuxième trajectoire se développe sans doute dans le même type de population mais, elle ne s’accompagne pas forcément de grignotage. Il s’agit de familles d’émigrés récemment installées et qui accèdent enfin à une offre alimentaire au sein de laquelle la consommation les produits déconseillés par la diététique actuelle leur apparaissent comme le signe d’une modernité, d’une réussite sociale. Nous dirions, d’une « revanche sociale ». Leur imaginaire est encore hanté par les images de la disette qu’ils ont connue ou rencontrée dans leur diaspora. On comprend comment le contrôle de soi devant un aliment désirable est difficile à admettre et comment l’idéal corporel de la minceur, en vogue aujourd’hui, ne correspond pas à leurs critères esthétiques, à leur conception de la réussite sociale à leur représentation de la bonne santé. L’augmentation de poids de l’enfant n’entraîne aucune inquiétude mais semble au contraire positive. Pour ces populations il est nécessaire d’avoir une approche culturelle plus présente dans la démarche de santé publique, mais il faut, dans le même temps veiller à ne pas sombrer dans une forme de communautarisme aux antipodes du système d’intégration français.
- La transgression de l’orthorexie
Le troisième scénario de trajectoire de construction sociale de l’obésité concerne des populations plus privilégiées au sein desquelles, les parents développent une sorte d’orthorexie ascétique, puritaine, qui, par le déni, évacue de l’espace du domicile les produits « dangereux » pour leur progéniture. Ainsi, le manque alimentaire est-il institué dans l’espace privé alors que l’abondance existe toujours à l’extérieur. L’enfant qui échappe au regard parental va cueillir les produits défendus, avec avidité et sans doute culpabilité. La sur pondération qui risque d’en résulter est interprétée par le père et la mère –souvent surprotecteurs- comme le premier stigmate de l’obésité nécessitant de la rencontre d’un spécialiste. L’enfant est alors souvent coupé des sociabilités qui l’aideraient à résoudre ce problème de poids.
- La surveillance stigmatisante
Pour aboutir à ce quatrième scénario de l’ « enfant surveillé /protégé », un autre itinéraire est parfois emprunté qui s’ancre non dans le déni mais dans le désir de bien alimenter l’enfant en le nourrissant comme un « sportif de haut niveau » pour qu’il ait encore plus de vitalité, pour que les risques de maladie ou de « contre-performance » évoqués par des prophéties catastrophiques ne s’appliquent pas à l’enfant chéri. Ce souci de perfectionnisme exprime une envie de contrôle, d’évacuation de l’incertitude du développement de l’enfant. C’est, finalement l’émergence d’une vision sécuritaire que l’on retrouve, chez les mêmes parents avec leur refus de laisser l’enfant aller seul à l’école, prendre des risques sur une aire de jeu, etc. Paradoxalement, ici, l’orthorexie rationalisant l’alimentation enfantine ne dénie plus, mais prône, au contraire, une sorte de « gavage » d’un aliment se « médicalisant », très riche en apports nutritionnels. L’interdit et la privation portent plutôt sur la dépense physique susceptible d’engendrer des formes d’insécurité. Dès que la sur pondération, entraînée par le déséquilibre apparaît elle débouche sur la stigmatisation de l’obésité évoquée antérieurement.
6. En guise de conclusion…
Pour répondre à la question posée par le GROS, « la science peut-elle remplacer les tables de la Loi ?», nous dirions que la science (médicale, économique, juridique, de la vie, humaine, sociale, etc.) qui prétend, de façon solitaire (c’est-à-dire sans écouter l’acteur et sans reconstruire avec les autres disciplines la complexité du phénomène social total alimentaire), se substituer à la loi d’un comportement n’est plus une science mais une forme d’idéologie. Par ailleurs elle ne peut avoir un impact qu’à travers des médiatisations et elle doit alors prendre garde à la perception magique qu’elle risque de déclencher et aux effets pervers de dramatisation qu’elle pourrait susciter.
1) L'expression est de Jean Duvignaud
2) Duvignaud Jean, l'anomie, Anthropos, Paris, 1973.
3) Pynson Pascale, « La France à table », Editions de la Découverte, Paris, 1987.
4) Plutôt des femmes, d'un bon niveau socioculturel, urbanisées et disposant d'un certain pouvoir d'achat.
5) Cf. Jean-Pierre poulain, « manger aujourd'hui. Normes, attitudes et pratiques alimentaires », Privat/OCHA 2002
6) Poulain op. cité et Jean-Pierre Corbeau, Jean-Pierre Poulain « Penser l'alimentation. Entre imaginaire et rationalité », Privat/Ocha, 2002.
7) Corbeau J-P, Poulain J-P, op. cité
8) Corbeau-Poulain, op. cité
9) cf. Corbeau J-P, S'emplir de signes pour combler le vide social in « Le journal des professionnels de l'enfance » ; n°4 Mars-Avril 2000, p. 64-70.
Emotions et prises alimentaires: comment trouver une autre issue ?
Modérateur : Dr Bernard Waysfeld.
Certains mangeurs utilisent la nourriture pour neutraliser des émotions qu’ils parviennent variablement à identifier et exprimer. Ils développent, en regard, des comportements stéréotypés en réponse à des conflits de toute nature. Qu’est-ce qu’une émotion ? À quoi sert-elle ? Comment peut-on la contrôler ?
Clinique de l’alexithymie - Dr Bernard Waysfeld (psychiatre, Paris).
La grammaire des émotions – Mme Isabelle Filliozat (psychologue, Aix en Provence).
Besoins spécifiques et émotions inconscientes – Pr Jeannine Louis-Sylvestre (physiologiste, Paris).
De la pensée à l’émotion : des clés pour changer - Dr Guy Azoulaï (psychothérapeute, Paris).
Genèse de l'émotion, le point de vue du psychanalyste. Dr Jean-Benjamin Stora (psychanalyste, Paris).
Aperçu du symposium :
L’émotion est au cœur de notre pensée et de nos comportements. Comment ceux qui s’occupent de comportement alimentaire pourraient-ils la délaisser ?
A la différence de l’affect auquel s’intéressent les psychanalystes, l’émotion n’est ni seulement «psychique», ni seulement «physique».
Elle possède cette double valence qui met un terme au vieux dualisme âme-corps. Car la question se pose depuis la nuit des temps : est-ce que je cours parce que j’ai peur ou ai-je peur parce que je cours ? Quoiqu’il en soit l’émotion adaptée à la vie sociale que nous connaissons n’est possible que si notre appareil mental est intact (Antonio Damasio, l’Erreur de Descartes, Odile Jacob, 1995) intégrant les pulsions fondamentales, leur censure éventuelle et la réaction sensori-motrice adéquate.
On conçoit qu’un trouble émotionnel, à quelque niveau qu’il surgisse, influence l’ensemble de nos comportements et bien sûr, un des plus essentiels, notre comportement alimentaire. Permettre au sujet obèse, ou souffrant de troubles du comportement alimentaire, de reconnaître, de nommer et d’intégrer sa vie émotionnelle, apparaît donc comme un temps essentiel de notre approche thérapeutique. Différents thèmes ont été abordés :
Du désir au plaisir auxquels répondrait une géographie cérébrale différente (Jeanine Louis-Sylvestre), de l’orientation des émotions et de ses conséquences (Isabelle Filliozat), de la prise en compte de la naissance de l’affect dans l’économie psychique inconsciente pour le psychanalyste (Jean Benjamin Stora qui a remplacé au pied levé Maurice Corcos empêché), de l’importance des pensées dysfonctionnelles pour les cognitivo-comportementalistes (Guy Azoulay «Des clés pour changer») jusqu’à l’alexithymie qui apparaît comme une coupure émotionnelle, constitutionnelle et surtout acquise dans un environnement affectif peu structurant (Bernard Waysfeld), c’est un panorama large et malgré tout insuffisant qui aura été abordé au cours de cette session mais c’est aussi la première fois, qu’on aborde la place de l’émotion dans un congrès consacré à l’obésité. Alors, soyons indulgents !
Bernard WAYSFELD
Clinique de l’alexithymie. Bernard WAYSFELD, psychiatre - Paris
« Qu’est-ce que je peux vous dire ? » Soupira-t-elle en s’essayant dans le fauteuil en face de moi.
D’un âge moyen, ni grosse ni maigre, plutôt agréable malgré les nombreux paquets dont elle s’entourait, elle me lance : « plus je dépense, plus je dépense, plus je dépense… et moins je pense ! ».
L’alexithymie est classiquement décrite comme l’incapacité d’exprimer les émotions par des mots (a : privatif, lexis : le mot, thymie : humeur ou émotion) et la question se pose depuis 1963, date de la première description du phénomène par l’école de Paris(1) : s’agit-il d’une incapacité à ressentir (et donc à dire) ou s’agit-il seulement d’une incapacité à dire ses émotions, ses sentiments ou comme le disent les psychanalystes, ses affects ?
Cette patiente, à travers le raccourci de son discours, nous dit bien qu’ici, le passage à l’acte lui permet de ne pas penser, donc de ne pas ressentir et aussi sans doute de ne pas souffrir. Elle sait bien qu’en se lançant à corps perdu dans l’acte, elle court-circuite son espace psychique. Elle sait bien qu’en dépensant exagérément, elle ne fait que mettre en péril ses avoirs et non son être. Elle sait aussi que cela risque d’occasionner des conflits à l’heure des comptes. Il n’y aura peut-être pas de problème de fin de mois, mais une échéance un jour ou l’autre, avec son mari par exemple et il faudra se battre, justifier chaque dépense… et ainsi vérifier qu’on continue d’être aimée, malgré tout… un combat peut en cacher un autre, en somme !
Plus tard, après de nombreux entretiens, il s’avérera que le passage à l’acte s’intègre dans une forme d’addiction qui permet de déplacer des pulsions boulimiques. Là aussi, pourrait-on dire, il n’y a pas de mots puisqu’on ne parle pas la bouche pleine. Mais au fil du temps, on verra défiler la colère, l’agressivité, la violence fondamentale du bébé insatisfait et tyrannique. On apprendra que la mère était absente ou pire, dépressive (présente sans être là) et que personne n’a pu, n’a su mettre en place les limites, dessiner un moi corporel aux contours précis, permettant d’échapper définitivement aux affres de la psychose quand celle-ci nous confronte à notre anéantissement face à un réel terrifiant car infini. Alors on comprendra mieux que ce qui est demandé aux partenaires masculins, sous couvert d’une hystérie de surface, c’est de rassurer, non pas tant en montrant à la femme qu’elle est un objet de désir, mais en la serrant dans ses bras d’homme, en la caressant, en refaisant le chemin qui a si douloureusement manqué. On comprendra alors que cette faille fondamentale ne pourra être comblée que par un travail psychologique long et laborieux pour le thérapeute qui devra intervenir pour ne pas laisser « cette petite chose » s’effondrer dans l’angoisse d’un silence assourdissant. Sinon ce sera le trouble alimentaire ou pire, le jeu pathologique, les drogues douces ou dures, tous ces paradis artificiels qui permettent une lune de miel en préservant pour un temps la fusion à l’objet – ou bien ce sera l’effondrement dépressif face au manque irréductible.
Addictif ou dépressif, l’homme d’aujourd’hui serait-il fatigué d’être lui-même, comme le dit Ehrenberg (2) parce qu’incapable de penser et de dire ses émotions ?
A mi-chemin entre le moi névrotique qui voit l’autre comme objet sexuel et le moi psychotique qui vise la fusion, le moi alexithymique lutte contre des émotions archaïques qu’il ne peut mettre en mots, faute de modèle, et qu’il met donc en acte pour ne pas sombrer. Ce court-circuit du manque et de l’affect tout à la fois le sauve et le condamne à un passage à l’acte auto-destructeur (3).
Là commence le travail du clinicien.
1. Marty P, de M'Uzan M., La pensée opératoire. Rev. Fr. Psychanal. 1963, 27, 345-356
2. Ehrenberg A. La fatigue d'être soi. Odile Jacob, 1998.
3. Waysfeld B. Le poids et le moi. Armand Colin, 2003.
La grammaire des émotions. Isabelle FILLIOZAT, psychologue psychothérapeute – Aix-en-Provence
Les émotions sont universelles. Tous les humains ont la même physiologie. Partout dans le monde, ce sont les mêmes contractions musculaires qui expriment la peur ou la surprise, la colère ou la joie. Une émotion est une réponse physiologique et non pas seulement psychologique. Chaque émotion a une fonction biologique. Nous avons parfois l’impression d’être esclaves de nos émotions, débordés par des réactions excessives et déplacée (pleurs inappropriés, rages subites, paniques). Ce ne sont pas de véritables émotions, ce sont des sentiments parasites qui nous empêchent de sentir nos vraies émotions.
Quand les émotions ne peuvent être dites, elles sont déplacées, projetées ou refoulées. Pour ravaler une colère, on peut se bourrer de nourriture. Pour ne pas sentir sa rage, on s'affame. Les plus petits sucent leur sucette ou leur doudou pour se calmer, les grands fument, boivent, et mangent pour ne pas sentir.
Isabelle Filliozat
Psychologue clinicienne, installée comme psychothérapeute depuis 1982, elle reçoit adultes et enfants. Parallèlement, elle écrit, donne des conférences et anime des stages. Elle se rattache au courant de la psychologie humaniste. Fille d’un psychologue et d’une psychanalyste, Isabelle est depuis son enfance plongée dans le monde des émotions. Elle obtient sa maîtrise de psychologie clinique à l’université de Paris V avec un mémoire novateur pour l’époque (1981) : “Les facteurs psychiques dans l’origine du cancer du sein”. Elle se forme en France, aux Etats-Unis, en Belgique, en Angleterre… Analyse Transactionnelle, Thérapie Néo-Reichienne (Radix) et Programmation Neuro-Linguistique sont ses principaux outils. Elle fonde sa propre approche et se spécialise dans la grammaire des émotions. A ce jour, elle est auteur de neuf livres.
Besoins spécifiques et émotions inconscientes. Dr Jeannine LOUIS-SYLVESTRE, Physiologiste - Paris
La motivation hédonique est innée : un organisme animal ou humain n'agit, ne se comporte, que pour le plaisir ou le soulagement d'un déplaisir. Le comportement alimentaire est un comportement motivé et comme pour tout comportement cette motivation est in fine hédonique. Un comportement est ipso facto récompensant (rewarding).
Quels sont les composants psychologiques de la récompense ?
L'apprentissage des relations causes/conséquences d'une action. L'apprentissage peut être conscient (cognitif) ou inconscient (associatif). L'apprentissage associatif fait référence au conditionnement pavlovien et à l'apprentissage opérant qui sont des procédures de prédiction de la récompense. La réponse conditionnée peut être une réponse anticipée ou une habitude comportementale ou même des motivations ou émotions affectées au stimulus inconditionné de la récompense.
L'envie. Le désir (l'envie ou wanting) peut être conscient (cognitive incentive) mais également inconscient (incentive salience). Dans ce cas il fait référence à un processus objectif et implicite qui transforme la récompense et ses caractéristiques en une incitation prééminente mais inconsciente.
L'appréciation. L'appréciation (liking) vient de la composante affective de l'information sensorielle issue de la récompense (l'aliment dans le cas du comportement alimentaire). Cet affect ou cette émotion est aussi consciente ou inconsciente. Dans le premier cas elle donne lieu chez l'homme à une évaluation subjective (par exemple par échelles visuelles analogiques). L'impact affectif sensoriel de l'aliment (liking) peut être mesuré chez l'homme (enfant surtout) et l'animal par la microstructure des réactions affectives liées au goût (Berridge, 2000). Ces réactions faciales sont tout à fait stéréotypées : par exemple, de la souris à l'homme la même équation peut être utilisée pour prévoir le temps de protrusion de la langue (durée (sec) = 0.27 x (masse corporelle en kg) 0.32!). Aucune de ces réactions faciales n'est spécifique d'un goût. De plus, des études physiologiques, psychologiques et pharmacologiques montrent qu'elles ne sont pas obligatoirement indicatives de la prise qui serait effectuée spontanément ni de l'intensité de la sensation mais elles évaluent la palatabilité ou l'affect de l'aliment. Elles ont permis de mettre en évidence l'influence sur cet affect de l'état du sujet (affamé ou en état de satiété), des conditions psychologiques et des apprentissages. L'existence des mêmes réactions chez les enfants normaux et les enfants anencéphales confirment que l'impact affectif peut être conscient ou inconscient.
Dire que ce qui est apprécié (liked) est désiré (wanted) ou que ce qui est désiré est apprécié semble être axiomatique (Berridge 1996). Cependant des manipulations anatomiques, pharmacologiques ont montré que les systèmes neuroanatomiques (pallidum ventral et premiers relais gustatifs du tronc cérébral pour l'appréciation ; noyau accumbens en partie et l'amygdale pour le désir) et les systèmes de neurotransmetteurs impliqués (opioïdes et GABA/benzodiazépines pour l'un et dopamine pour l'autre) dans ces deux aspects sont différents. Apprécier et désirer ne sont pas synonymes : il est possible de les dissocier (Berridge & Robinson, 2004).
Deux mécanismes de conditionnement pavlovien assurant la couverture des besoins
Le besoin d'énergie est signalé par la sensation consciente et désagréable de faim. Le bien-être de l'état de satiété est anticipé (conditionnement) par la sensation plaisante du rassasiement même à son tout début. En revanche le sujet consommant un petit déjeuner aprotéique et inconscient de sa "carence" prend inconsciemment un déjeuner spécialement protéique (Gibson et al., 1995).
La mise en évidence des émotions inconscientes et de leurs effets est récente (Winkielman et al., 2000). Elle éclaire (à mon sens) en particulier les mécanismes physiologiques qui président à la couverture de certains besoins nutritionnels (besoins en protéines, acides aminés, vitamines, minéraux…).
Une émotion inconsciente est définie comme une réaction affective dont le sujet n'a pas conscience même après introspection et qui est provoquée par un évènement dont le sujet n'a pas non plus conscience.
La présentation d'images subliminaires de visages heureux à des sujets qui ont soif les conduits à davantage (50 %) remplir leur verre, boire, apprécier et accepter de payer plus cher la boisson à disposition. Le contraire est vrai quand les images subliminales sont celles de visages contrariés (Berridge & Winkielman, 2003). Il est établi que les images faciales subliminaires activent des structures cérébrales en connexion avec le noyau accumbens (Whalen et al., 1998 ;). L'activité de celui-ci pourrait modifier la réaction affective des sujets à la boisson présentée comme une microinjection de morphine dans le noyau accumbens du rat amplifie sa réaction affective au goût sucré
La carence en acides aminés est un bon modèle pour décrire les changements adaptatifs du comportement. L'animal carencé en thréonine consomme peu du régime qui en est dépourvu mais il reconnaît et apprend en quelques jours à consommer préférentiellement la solution qui va soulager sa carence. Quel est le signal ? Cet état de carence est inconscient et cependant l'animal n'aime plus son régime et va apprécier et désirer la solution curative sans être conscient de l'amélioration de son état. Le site du signal de cette carence semble être le cortex piriforme antérieur : l'animal qui ne consomme plus le régime appauvri en thréonine, le consomme à nouveau quand l'acide aminé est injecté à ce niveau. L'activité de la "sonde à acides aminés" pourrait être un stimulus subliminaire générant une émotion inconsciente amplifiant la réaction affective au goût de la solution de lysine et conduisant à une réaction comportementale elle-même alors amplifiée.
Est-il possible en clinique d'utiliser des stimuli subliminaires ?
De la pensée à l’émotion : des clés pour changer. Dr Guy AZOULAÏ, psychothérapeute - Paris
Lorsque nous parlons d’émotions, nous parlons de phénomènes complexes dont la compréhension n’est pas à ce jour complète ni satisfaisante. Le terme « affect » est souvent utilisé pour exprimer l’expérience psychique d’une réaction émotionnelle, le terme émotion pour décrire les aspects visibles (gestes, respiration, expression faciale, cris, pleurs, larmes, attitudes, etc.) et les réactions physiologiques associées (adrénaline, cortisone), le terme sentiment pour décrire ce qu’il y a de plus construit dans nos réactions émotionnelles (amour, haine, jalousie, envie, etc.) Afin de faciliter la compréhension et in fine la mise en application pratique de concepts thérapeutiques simples le terme « émotion » sera employé pour désigner tous ces aspects nécessairement intriqués et indissociables. L’émotion différenciée est liée à l’apprentissage, le système de représentations et le sens attribué aux événements et comportements. Les processus qui mènent de la perception à la pensée sont complexes et intriqués et les systèmes de référence nombreux. Là encore dans un soucis d’efficacité le terme « pensée » fera référence à l’ensemble de ces phénomènes.
Dans émotion nous retrouvons le mot motion. Une des finalité des émotions est de mettre en mouvement, (origine : ex movere) Les comportements mis en œuvre ont une double finalité : faire disparaître des sensations désagréables et/ou s’en procurer d’agréables.
De même que notre biologie nous a offert un « système émotionnel », nous décrivons un « système de récompense » pour les comportements. Les comportements sont naturellement renforcés par notre biologie. Nous sommes « programmés » pour la répétition. Cela se fait d’une manière qui nous échappe pour grande partie. Dans le mésencéphale, zone du cerveau associée aux émotions, lors d’une expérience agréable, l’aire tegmentale ventrale envoie des signaux par l’intermédiaire de la dopamine au noyau accumbens qui prend en compte le degré de plaisir associé. Ces informations sont relayées à l’amygdale qui permet de déterminer selon le plaisir perçu si le comportement doit ou pas être répété. L’amygdale est associée à l’hippocampe qui permet de garder en mémoire selon l’intensité du plaisir éprouvé, les événements associés, lieux, moments, personnes présentes. L’ensemble est capable de déclencher des comportements de manière quasi autonome. Il n’en reste pas moins que le cortex préfrontal, le siège de la pensée, est relié à cet ensemble et coordonne et traite les informations afin de permettre le choix du comportement.
Certains comportements vont avoir des conséquences négatives à la fois sur la réalisation des objectifs (affrontement, évitement, inhibition) et sur la santé (prise de substances, prise alimentaire, abus de certaines activités, etc.) Intervenir pour aider une personne à modifier les composants pensée/émotion liés à un comportement délétère, l’aider à favoriser des choix comportementaux efficaces, facilite le retour à un comportement plus adéquat ou l’apprentissage d’un plus adapté.
Ce concept thérapeutique est loin d’être récent. Le philosophe Epictète au premier siècle avant Jésus Christ disait : « ce ne sont pas les événements qui troublent les personnes mais l’idée qu’ils se font de ces événements » Il fit plus que de le constater et de le dire, il construit une philosophie et un mode de vie destinés à être heureux, le stoïcisme. En énonçant cela il établissait également les prémices des thérapies cognitivo comportementales.
Albert Ellis fut le premier à chercher une approche simple, rapide et efficace pour aider les gens à modifier des réactions et des comportements inadéquats afin de réaliser leurs objectifs de vie et développer des comportements de santé. Il proposa dès 1955 le modèle ABC des émotions repris dans les années 70 par Aaron T Beck plus connu en France : face à un événement activateur (A), un individu aura des pensées (beliefs = B) qui auront pour conséquences (C) les émotions et comportements qui en découlent. Tant que les pensées, émotions et les comportements (A, B et C) contribuent au bien être, à la santé et à l’accomplissement des objectifs, ils sont « rationnels », le terme irrationnel désigne les A, B et C qui sont nuisibles aux objectifs et à la santé.
Cet exemple illustre le fait que ce n’est pas l’événement qui est en cause. Les gens réagissent différemment selon l’évaluation qu’ils ont d’eux-mêmes, des autres, des comportements auxquels ils sont confrontés, de la gravité et la dangerosité de la situation, de leur capacité à y faire face. L’expérience fait qu’une même personne peut réagir différemment à différent temps de sa vie. Les personnes développent au cours de leur vie des « styles de pensées » selon la manière dont ils se voient, dont ils voient les autres et dont ils voient le monde. En fonction du style les réactions prédominantes seront plutôt rationnelles ou plutôt irrationnelles.
Le modèle sert également d’outil pédagogique pour aider les personnes à repérer les pensées « irrationnelles » et les faire évoluer et déterminer des comportements plus adaptés.
La motivation à changer se joue également au niveau des fonctions cognitives supérieures. Il existe souvent un conflit de valeurs que l’on appelle ambivalence qui empêche le processus de décision et le changement (Janis et Mann 1977) La condition préalable à toute démarche de changement est la résolution d’éventuelles ambivalences. Les approches « motivationnelles » (W.R. Miller 1982) sont fondées sur un travail d’évaluation et de projection favorisant la prise de décision et l’engagement dans une démarche de changement. Le style empathique et réflectif favorise ce processus (C. Rogers). Parfois cette motivation seule permet aux personnes de trouver les ajustements émotifs et comportementaux nécessaires.
La motivation seule ne suffit pas toujours. Il est nécessaire parfois d’acquérir des habiletés spécifiques. Karen Horney (1947), psychanalyste américaine, remarqua que les patients névrosés avec d’importants problèmes de comportement avaient une manière particulière de penser, irréaliste et nuisible. Elle décrit la « tyrannie des il faut » s’appliquant à soi, au monde et aux autres, sans fondements et ne laissant pas de place aux alternatives. Albert Ellis reprend à son compte ces idées « irrationnelles » qu’il explore et précise. Il expérimente les moyens d’aider à les invalider et à les remplacer par de plus saines. La thérapie cognitivo comportementale est née.
Des stratégies spécifiques seront développées et affinées par la suite afin de permettre au patient de repérer les pensées « irrationnelles », de les faire évoluer et de provoquer un changement perceptible des émotions pour développer des comportements adaptés. Une des manières de favoriser le changement est d’aider le patient à voir la réalité des choses, la « confrontation au réel ».
Si notre biologie nous prédispose à avoir des émotions inadéquates et à développer des comportements inadaptés, elle comporte également les éléments qui vont permettre d’y remédier. Ils se situent au cœur même de la pensée. Le tout est d’en trouver les clés.
Régulation, dépense énergétique et conscience du corps
Modérateur : M. Pierre Dalarun.
Pour beaucoup, l’activité physique produit une dépense énergétique qui serait le moyen de lutter contre l’obésité consécutive à la sédentarité moderne. Cette sédentarité ne pourrait-elle pas expliquer une perte de conscience du corps, qui serait responsable d’un trouble de la régulation alimentaire ?
Poids et conscience du corps. Pierre Dalarun (psychomotricien, Paris)
Activité physique, comportement sédentaire et contrôle du poids – Pr Jean-Michel Oppert (PUPH nutritionniste, Hôtel-Dieu, Paris)
Activité physique et conscience du corps - Mme Catherine Bazin (Pr Agrégée d’EPS)
Aperçu du symposium :
La question posée par ce symposium portait sur l’intérêt véritable de l’activité physique dans la régulation pondérale.
Dans la première intervention Jean-Michel Oppert a dressé un large aperçu de la question à travers la littérature médicale.
Si la perte de poids est souvent un objectif difficile à atteindre et encore plus à conserver, il s’avère que l’augmentation du volume d’activité physique aide surtout à lutter contre les complications du surpoids (HTA, diabète, etc.) et permet aussi de stabiliser le poids, l’effet sur la perte de poids étant d’une moindre importance.
Un bémol par rapport aux recommandations du PNNS (30 mn de marche par jour), le contrôle du poids nécessiterait en fait une dépense d’environ 2500 kcal/semaine, soit 60 à 80 mn de marche par jour !
La véritable question est de savoir quel type d’activité proposer. Il est impératif de prendre en compte les caractéristiques individuelles de chacun, son niveau d’aptitude physique, ses éventuels handicaps, sa fatigabilité, sa motivation, son désir.
Bouger peut être source de plaisir et non obligatoirement de souffrance nous a rappelé ensuite Catherine Bazin dans la deuxième intervention. La méthode Feldenkraïs (Conscience du corps par le mouvement) qu’elle enseigne, met au centre de la pédagogie le vécu individuel, la recherche de plaisir lié au mouvement, la non-performance.
Elle nous a parlé de choses très intéressantes pour les personnes peu mobiles, comme les micro-mouvements ou les mouvements imaginés qui évitent la fonte musculaire.
Dans la troisième et dernière intervention, Pierre Dalarun s’est livré à un essai théorico-clinique sur le thème du poids et de la conscience du corps.
La perception du poids corporel est organisatrice de la psychomotricité du sujet, de son affectivité et de la qualité de son image corporelle.
Combattre ses kilos, c’est se faire la guerre, re-sentir son poids au contraire c’est ouvrir une porte sur son être, c’est se donner une chance de mieux communiquer avec soi-même.
En rétablissant cette communication interne, certains exemples cliniques laissent penser que la personne est plus à même d’écouter et de ressentir ses véritables besoins alimentaires et de mieux se réguler.
Aussi l’intérêt de l’activité physique ne se place peut-être pas là où l’on croit.
C’est une voie de recherche à explorer qui fait voler en éclat la pensée binaire recettes – dépenses, alimentation – activité physique.
P. Dalarun
Poids et conscience du corps. Pierre DALARUN, psychomotricien - Paris
Introduction
Les plaintes somatiques des patients obèses que j’ai le plus souvent entendues sont liées à leur masse corporelle qu’ils vivent comme un fardeau.
Cette réelle difficulté à se mouvoir éloigne peu à peu le sujet de son corps jusqu’à ce qu’un véritable clivage corps-psyché s’instaure où se renforce.
Le sujet vit alors son corps entre douleur et oubli sans qu’il y ait de continuité entre ces deux extrêmes.
Pourtant la conscience du corps est le déterminant primordial de la conscience du Moi.
Maine de Biran, philosophe, de la fin du 18ème – début 19ème siècle, est un véritable précurseur dans le domaine de la conscience de soi ; « il voit dans la puissance du mouvoir ou d’agir l’origine de la personnalité et de l’individualité. » (1)
La conscience du Moi passe par la mise en œuvre d’une « force voulante », d’une énergie qui anime une « masse résistante » : le corps. Le corps cède normalement à l’effort volontaire tandis qu’un « corps étranger » peut offrir une « résistance absolue », impossible à mobiliser. Dans le cas d’une obésité sévère, la force motrice s’affronte à une résistance anormale, ce qui rend le corps étranger à la conscience.
Alors y a-t-il un intérêt à prendre conscience de son corps lorsqu’il fait mal ou qu’on le rejette ? N’y a-t-il pas même contre-indication ? La conscience du poids ne renforce-t-elle pas le poids de la conscience ?
Il se trouve que la perception du poids corporel est organisatrice de la psychomotricité du sujet, de son affectivité, ainsi que de la qualité de son schéma corporel et de son image du corps.
Comme me le disait l’une de mes patientes : « Sentir son poids et se sentir lourde ce n’est pas pareil ».
Sentir son poids c’est sentir une force et non pas des kilos, c’est ressentir une densité et non pas une masse.
En effet que penser de ces patientes en surpoids (souvent boulimiques) qui disent : « Je ne fais pas le poids, je suis inconsistante, je suis transparente, mon corps est abstrait, je ne l’imagine pas » ? Derrière leur désir de perdre du poids se cache en fait un besoin profond de densifier leur être.
Re-sentir son poids c’est ouvrir une porte sur son être, ses sensations, ses émotions, ses sentiments et son imaginaire.
L’ambiguïté de la pesanteur
Suzanne ROBERT-OUVRAY nous a décrit, ici-même il y a deux ans, comment l’enfant construit son développement psycho-affectif à partir de la bipolarité de ses sensations dont les extrêmes appartiennent soit à la famille du plaisir, soit à la famille de la douleur.
« Le plaisir s’intègre en déterminant une famille sensorielle spécifique : le blanc, le doux, le bon, la lumière, la clarté, l’agréable, le pur. (…) La famille sensorielle de la douleur est le noir, le sale, l’obscurité, le dur, le rugueux, l’impur. » (2)
Mais qu’en est-il du lourd et du léger ? « Peser de tout son poids dans une affaire » est plutôt positif mais « Etre lourd et pesant » est plutôt négatif. « Avoir la légèreté de l’air » est plutôt positif mais « Tenir des propos avec légèreté » est plutôt négatif.
Milan Kundera dans « L’insoutenable légèreté de l’être » relève cette ambiguïté : « Plus lourd est le fardeau, plus notre vie est proche de la terre, et plus elle est réelle et vraie. En revanche, l’absence totale de fardeau fait que l’être humain devient plus léger que l’air, qu’il s’envole, qu’il s’éloigne de la terre, de l’être terrestre, qu’il n’est plus qu’à demi réel et que ses mouvements sont aussi libres qu’insignifiants. Alors que choisir ? La pesanteur ou la légèreté ? C’est la question que s’est posée Parménide au VIe siècle avant Jésus-Christ. Selon lui, l’univers est divisé en couples de contraires : la lumière – l’obscurité ; l’épais – le fin ; le chaud – le froid ; l’être – le non-être. Il considérait qu’un des pôles de la contradiction est positif (le clair, le chaud, le fin, l’être), l’autre négatif. Cette division en pôles positif et négatif peut nous paraître d’une puérile facilité. Sauf dans un cas : qu’est-ce qui est positif, la pesanteur ou la légèreté ? Parménide répondait : le léger est positif, le lourd est négatif. Avait-il ou non raison ? C’est la question. Une seule chose est certaine. La contradiction lourd – léger est la plus mystérieuse et la plus ambiguë de toutes les contradictions. » (3)
A quelle famille sensorielle appartient donc la sensation de pesanteur, celle de la tension ou bien celle de la détente, celle de la douleur ou bien celle du plaisir ?
La plupart des méthodes de relaxation suggèrent la sensation de poids pour induire la détente. L’attention portée aux points d’appuis du corps avec le sol va dans le même sens. « Vos bras, vos jambes prennent du poids, ils sont lourds, de plus en plus pesant, votre corps tout entier s’abandonne sur le sol de tout son poids. » : ces suggestions sont plus ou bien acceptées par le sujet en quête de relaxation, parfois il y adhère, parfois il s’en défend considérant qu’il se sent détendu en étant léger.
Cliniquement il apparaît que la perception d’un corps lourd est en faveur d’un processus de relaxation. Mais accueillir un corps lourd et mou est d’autant moins facile à accepter que l’idéal actuel des corps se porte vers la légèreté et la fermeté.
La Terre nourricière
Ce qui est sûr c’est que la pesanteur nourrit notre construction physique et psychique. En premier lieu notre construction physique qui est sous l’influence de la pesanteur, que ce soit au niveau cellulaire ou bien sur le plan anatomique et moteur.
Au niveau cellulaire, la pesanteur agit sur le cytosquelette. Les expériences des cosmonautes en apesanteur sont là pour en témoigner : elles nous révèlent que la charpente de nos cellules, le cytosquelette, est incapable de s’organiser sans l’appui de la gravitation. (4)
Sur le plan anatomique, le tassement de la pesanteur sur le corps entraîne, avec la réaction du sol, un réflexe anti-gravitationnel qui nous érige en position debout.
Godelieve DENYS-STRUYF l’a très bien décrit dans ses travaux. (5) Elle schématise le corps dans sa position verticale, en trois masses résistantes et trois inter-masses élastiques : les masses céphalique, thoracique et pelviennes qui sont reliées entre elles par les inter-masses ; l’inter-masse 1 assure le lien entre le sol et la masse pelvienne, c’est la lordose fémoro-tibiale ( autrement dit les genoux) ; l’inter-masse 2 assure le lien entre la masse pelvienne et la masse thoracique, c’est la lordose lombaire ; l’inter-masse 3 assure le lien entre la masse thoracique et la masse céphalique, c’est la lordose cervicale.
L’ensemble s’équilibre très économiquement grâce à la réaction des chaînes musculaires centrales dénommées Antéro-Postérieure et Postéro-Antérieure.
Il est bien évident que l’excès de poids pousse ce système anti-gravitationnel à sa limite de fonctionnement : les genoux en sont les premières victimes.
Nous verrons plus loin comment ce modèle bio-mécanique, décrit par Godelieve DENYS-STRUYF, peut servir de modèle au fonctionnement psychique.
Sur le plan moteur, les travaux d’Alain BERTHOZ (6) montrent que la gravité joue un rôle essentiel dans la coordination des gestes et la perception du corps. C’est avec la pesanteur que le corps transforme sa masse en poids, c’est-à-dire en force agissante. Dans la marche, c’est en se posant de tout son poids à chaque pas que le corps trouve une parfaite efficacité. En effet il bénéficie ainsi pleinement de la réponse du sol qui stimule le réflexe anti-gravitationnel. Une énergie mécanique proche de celle d’un ressort fait alors des allers-retours des pieds à la tête et de la tête aux pieds. L’axe de circulation de cette énergie a son siège dans la colonne vertébrale en continuité avec les membres inférieurs.
Le terme de colonne évoque la solidité mais ne traduit pas la forme ondulée de notre rachis qui lui confère élasticité et mobilité.
La ligne droite n’appartient pas à notre architecture corporelle, pas plus qu’à tout autre organisme vivant, c’est une construction de l’esprit qui structure l’image du corps.
La ligne droite existe donc bien comme image de référence mais elle n’emprunte pas l’alignement vertébral.
France SCHOTT-BILLMANN affirme que « La découverte de la dimension verticale enrichit l’image du corps d’une dynamique ascensionnelle. L’affirmation de vie, le sentiment de soi s’accompagne (et se soutient) de la découverte d’un élan vertical, un vecteur qui traverse et étire le corps vers le haut, poussant l’enfant à grandir droit, alignant ses vertèbres en une colonne qui soutient le corps et étaye le moi. » (7)
France SCHOTT-BILLMANN relie la verticalisation à la fonction paternelle.
C’est ainsi que, selon M. CORCOS : « Nombre de patientes boulimiques se plaignent de ne pas avoir de "centre", d’"axe", de "tuteur"… » (8), et recherchent peut-être ainsi la loi paternelle à travers les interdits alimentaires.
Le lâcher-prise
La réponse anti-gravitationnelle est le résultat d’une modulation tonico-affective: le sujet accepte de confier son poids à la terre, ou alors il se contracte et reste avec une réserve qui entrave ses mouvements et sa relation au monde.
La négation du poids entraîne une hypertonie de la chaîne postéro-médiane, un état d’alerte, l’acceptation du poids au contraire crée une disponibilité sensorielle.
« Vous ne vous rendez pas compte, me disait une patiente, je suis tellement tendue, qu’il y a comme un bruit de fond qui m’empêche de sentir mon corps.»
Ces paroles établissent le lien entre tension et perception corporelles. L’excès de tension, la non-acceptation du poids du corps, ne permettent pas d’établir une bonne communication interne des besoins, des émotions et des sentiments.
Mais pour re-sentir son corps, faut-il encore lâcher-prise, se relaxer, laisser-faire, ce qui n’est pas sans risques. Car l’excès de tension, comme l’excès de poids dans bien des cas, est à prendre dans sa valeur adaptative face à des contraintes.
Il serait dangereux d’abolir toute tension musculaire, comme de provoquer un amaigrissement rapide, au risque de provoquer un effondrement de l’équilibre psychique du patient, le confrontant ainsi au vide et à l’anéantissement.
« Je ne me supporte plus » disent souvent mes patients. Le poids réel est parfois en cause dans ce constat mais le plus souvent c’est le manque de lâcher-prise qui rend la vie insupportable.
La capacité à lâcher-prise se construit au cours du développement psychomoteur à partir des différents supports sur lesquels l’enfant pourra s’abandonner en toute sécurité. Ce qui le conduira à trouver ce support, cet appui, en lui-même.
Le premier support c’est d’abord l’utérus de la mère, plus qu’un support, c’est un contenant. Le deuxième support est un réceptacle constitué par les bras des adultes qui s’occupent de l’enfant. Le troisième support c’est le sol, la Terre-mère qui permettra au corps de s’ériger en station debout.
Se supporter reviendrait alors à être une bonne mère pour soi, et faire une thérapie reviendrait à accepter de lâcher-prise et se laisser prendre en charge pour mieux se supporter.
Mais le lâcher-prise et le laisser-faire sont souvent confondus avec laisser-aller et incontrôle. La peur du lâcher-prise est parfois incommensurable, j’ai vu certains patients s’accrocher au tapis pour résister à l’appel du vide, d’autres décrivent des chutes vertigineuses sans fin. Autant dire dans ces conditions que l’angoisse est au rendez-vous : peur du vide, peur de l’anéantissement, engloutissement dans les entrailles de la Terre (mère), peur archaïque le plus souvent inexprimable.
Mes expériences cliniques m’ont fait observer que l’acceptation du poids amène certaines personnes à se « sentir grossir » quand c’est effectivement le cas (il ne s’agit pas d’anorexiques) et à réagir en diminuant spontanément leurs apports alimentaires.
Le dialogue tonique
Toute cette question du poids et du lâcher-prise tourne autour d’une notion centrale : le tonus musculaire.
Certains auteurs comme J.G. LEMAIRE parlent de « fonction tonique », ce dernier précise par ailleurs que : « La relaxation n’a pas pour but une simple chute du tonus musculaire périphérique mais bien la restauration de la fonction tonique dans son ensemble » (9).
Le tonus musculaire est en effet le vecteur de toute communication : une communication interne du sujet avec son corps, et une communication externe du sujet avec les autres.
Cette communication externe recouvre la notion de dialogue tonique développée par Julian de AJURIAGUERRA qui s’inscrit dans la continuité des travaux d’Henri WALLON sur la relation tonico-émotionnelle entre l’enfant et sa mère : « La préoccupation constante de Henri Wallon a été de bien montrer l’importance de la fusion affective primitive dans tous les développements ultérieurs du sujet, fusion qui s’exprime au travers de phénomènes moteurs, dans un dialogue qui est le prélude du dialogue verbal ultérieur et que nous avons appelé « dialogue tonique ». Ce dialogue tonique, qui jette le sujet tout entier dans la communication affective, ne peut avoir comme instrument à sa mesure qu’un instrument total : le corps. » (10)
Comme l’enfant n’a pas la maturation tonique suffisante pour tenir son corps et le déplacer, il se trouve sous la dépendance totale de l’adulte.
« Les travaux de SPITZ soulignent l’importance de l’attitude affective de la mère […] : toute excitation excessive déclenche une réaction hypertonique massive » nous dit LEMAIRE. (9)
S. ROBERT-OUVRAY précise : « Si les bras de la mère sont durs et non réceptifs, le volume corporel et l’espace psychique du bébé s’aplatissent ; par contre si la mère est souple, réceptrice et accueillante, l’enfant agit sur elle en la modifiant et lui-même acquiert un espace interne. Il y a interaction et ajustement alors que dans le premier cas l’enfant est seul dans son écrasement corporel et psychique. » (2)
Cela renvoie aux notions de « holding » et de « handling » largement développées par WINNICOTT. (11)
C’est donc à travers le contact physique que l’enfant communique avec l’adulte. Ainsi les portages, les bercements, le nourrissage, les soins du corps se vivent sur des variations toniques qui transparaissent aussi dans la voix, le regard et la mimique.
Cette forme de communication archaïque étaye l’apparition du langage verbal, mais ne disparaît pas pour autant à l’âge adulte.
Chez l’adulte justement certaines émotions entraînent des réactions de sursaut en créant une hypertonie axiale (« avoir un nœud à l’estomac, à la gorge ou au ventre ») ou au contraire une hypotonie périphérique (« avoir les jambes qui flageolent » ou « les bras qui tombent »).
La qualité du portage conditionne le lâcher-prise et constitue la base d’appui nécessaire à l’enroulement de l’axe corporel.
C’est à partir de cette capacité d’enroulement que se fonde vers l’âge de 6 mois « le cerclage du moi » selon les termes de M. CORCOS (8), la sécurité psychique, la confiance en soi et l’autonomisation.
La disponibilité sensorielle qui va de pair avec l’acceptation du poids est liée à l’enroulement de l’axe corporel, autrement dit à la capacité de détendre son dos et son ventre.
La chaîne musculaire antéro-médiane (qui comprend les muscles de la succion et de la déglutition ainsi que ceux du périnée) est stimulée par les enroulements qui atténueront par conséquent l’excès de tension de la chaîne postéro-médiane.
Cette position d’enroulement chez l’enfant concerne le nourrissage et les fonctions de remplissage, d’assimilation et d’évacuation. (12)
J’ai pu relever bien des fois que cette disponibilité du patient à ses sensations, faisant ainsi un retour sur lui-même à travers les postures d’enroulement, concernait aussi les sensations alimentaires. Cela lui permet de détendre sa filière digestive et manifestement, il confond moins la faim avec le stress ou l’angoisse, il mange spontanément plus lentement et il ressent le rassasiement sans le dépasser.
La métaphore du Sphinx
Nos expériences cliniques nous mettent aussi en présence de ces personnes qui se disent « anesthésiées ».
REICH a parlé de « cuirasse musculaire » et de «cuirasse caractérielle », d’autres parleront de carapace ou de blindage, S. ROBERT-OUVRAY parle de « paroi tonique » quand « l’enveloppe tonique » se rigidifie.
REICH pensait que les tensions musculaires représentent la base organique du refoulement psychique, par le blocage de certains muscles agonistes et de leurs antagonistes : « Avant que le patient ne puisse comprendre les liaisons existant entre son conscient et son inconscient, il fallait qu’il prît d’abord contact avec lui-même. Tant que la cuirasse demeurait efficace, le patient ne pouvait rien obtenir de plus qu’une compréhension intellectuelle, dont, l’expérience l’a montré, on ne peut attendre de sérieux effets thérapeutiques. » (13)
Max PAGES reprend les idées de REICH tout en s’en démarquant, il interprète les tensions corporelles comme une « inhibition de l’expression émotive ». (14)
PAGES met dans une relation circulaire l’émotion, l’affect et la représentation ; tandis que REICH envisageait une relation linéaire univoque allant de l’émotion à la représentation mentale.
S. ROBERT-OUVRAY décrit quant-à-elle quatre niveaux d’organisation psycho-corporelle : la Tension, la Sensation, l’Affect et la Représentation (TSAR). (15)
Ces différents modèles ne sont pas sans évoqué la métaphore du Sphinx. Je m’appuie sur les travaux de Pierre WEIL qui a fait une étude sur l’évolution de l’Homme à travers la symbolique du Sphinx. (16)
Le Sphinx est un être composé de plusieurs parties animales où l’on retrouve le plus souvent le serpent, le bœuf, le lion et l’aigle, associés ou non à une tête d’homme.
Le serpent représente l’énergie primordiale et a son siège dans la colonne vertébrale en tant que centre moteur, l’équivalent psychanalytique serait la Libido.
Le bœuf représente les besoins primaires (l’alimentation, la sexualité) et a son siège dans l’abdomen, c’est le centre instinctif.
Le lion représente les passions et les sentiments, il siège dans le thorax comme centre émotionnel; le lion associé au bœuf seraient l’équivalent psychanalytique du Ça.
L’aigle représente le monde des pensées, de la spiritualité et de la sublimation, il a son siège dans la tête, comme centre cognitif, et serait l’équivalent psychanalytique du Surmoi.
L’Homme éveillé, résulterait de l’assimilation des caractéristiques de ces quatre animaux symboliques, il représente le Moi accompli. P. WEIL ajoute : « il a pris conscience de lui-même et a une notion claire de l’existence d’une unité, d’une conscience et d’un Moi permanent. »
Ce qui me semble intéressant dans cette métaphore, c’est l’idée que les quatre niveaux évolutifs s’ajoutent l’un à l’autre sans s’annuler, ils ne symbolisent pas une progression linéaire mais circulaire.
La tête ne domine pas plus les besoins que les émotions, comme c’est souvent le cas chez les patients que nous voyons. Le courant va dans les deux sens, en permanence.
Si nous reprenons le schéma du corps en interaction avec la pesanteur dessiné par G. DENYS-STRUYF, nous pouvons placer le centre instinctif au bassin, le centre émotionnel au thorax, le centre intellectuel à la tête, le centre moteur correspondant à la colonne vertébrale prolongée par les jambes.
Les inter-masses représentent les zones de mobilité et de communication entre les trois masses auxquelles il faut ajouter la masse terrestre ; elles sont vulnérables et susceptibles de se bloquer, ne laissant plus passer l’énergie. Les lombalgies, les cervicalgies et autres gonalgies seraient, dans certains cas, le reflet d’un « hiatus psychomoteur » selon l’expression de S. ROBERT-OUVRAY. (14)
A ce sujet, on peut évoquer la sagesse de TCHOUANG-TSEU que j’aime souvent rappeler : « Je laisse agir le ressort qui est en moi, sans savoir comment il agit. » (17)
La perception du fonctionnement de ce ressort psychomoteur (qui peut se résumer à la sensation du mouvement respiratoire au repos) crée un sentiment d’unité, de présence, de cohérence, comme en témoigne cette patiente qui, en se relaxant, s’est à la fois sentie tombée en elle-même et en même temps s’élever.
Voilà comment l’acceptation de la pesanteur peut donner de l’élan.
Conclusion
Plus que jamais le gros corps nous renvoie à la question avons-nous un corps ou sommes-nous un corps ? ou bien les deux à la fois ?
Ce qui est sûr, c’est que nos patients ne sont pas des kilos en trop mais qu’ils ont des kilos en trop, c’est leur fardeau.
Cela désigne quelque chose qui ne leur appartient pas, une partie de leur être qu’ils refusent, qu’ils rejettent, qu’ils dénient parfois.
Débarrassés de leurs kilos en trop, peuvent-ils pour autant dire « je suis ce corps », trouvent-ils une densité à leur existence ? L’expérience nous prouve que non.
En revanche un travail axé sur la conscience du corps va dans le sens d’une structuration psycho-corporelle qui permet de trouver un certain équilibre fonctionnel et une meilleure acceptation de soi. Cela ne fait pas maigrir pour autant mais cela peut rendre l’existence moins pesante.
Alors je ne sais pas si, à travers cet exposé, j’ai répondu à la question du symposium, à savoir si la sédentarité pourrait expliquer une perte de conscience du corps qui serait elle-même responsable d’un trouble de la régulation calorique.
Cela me semble plus complexe que cela car je crois que le moteur d’un possible changement chez quelqu’un qui est en guerre avec ses kilos n’est pas « le faire » mais « le sentir ».
Hilde BRUCH avait déjà cette intuition en 1975 quand elle écrivait dans « Les yeux et le ventre » (18) : « J’ai l’impression que ce qui amène à transformer une apparence, ce n’est pas tant des dépenses croissantes d’énergie, mais une attention croissante à son corps et à ses fonctions.»
Cette impression d’Hilde BRUCH n’exclue absolument pas l’importance de l’activité physique, mais selon certaines modalités d’application qui prennent en compte l’aspect sensoriel du mouvement. (19)
Dans cette dimension, l’activité physique jouerait peut-être alors un rôle plus important sur le contrôle de la prise alimentaire que sur les dépenses énergétiques.
Bibliographie
(1) BEGOUT Bruce, « Maine de Biran, la vie intérieure », Payot, Paris, 1995.
(2) ROBERT-OUVRAY Suzanne, « Le corps étai de la psyché » in Thérapie Psychomotrice et Recherches n°117, 1999.
(3) KUNDERA Milan, « L’insoutenable légèreté de l’être », Gallimard, Paris, 1989.
(4) Libération, 25 juillet 2000.
(5) CAMPIGNION Philippe, « Les chaînes musculaires et articulaires – Concept G.D.S. – Aspects biomécaniques – Notions de bases », ICTGDS, Bruxelles, 2001.
(6) BERTHOZ Alain, « Le sens du mouvement » Ed. Odile Jacob, 1997.
(7) SCHOTT-BILLMANN France, « Le besoin de danser », Editions Odile Jacob, Paris 2001.
(8) CORCOS Maurice, « Le corps absent - Approche psychosomatique des troubles des conduites alimentaires », Dunod, Paris, 2000.
(9) LEMAIRE J.-G., « La relaxation », PBP, Paris.
(10) AJURIAGUERRA J. de, « L’organisation psychomotrice et ses troubles » in Manuel de Psychiatrie de l’enfant, Masson, Paris.
(11) WINNICOTT D.W., « Processus de maturation chez l’enfant », Payot, Paris, 1983.
(12) LESAGE B., « Etapes d’un parcours psychocorporel », in Les Lieux du Corps n°5, pp.97-122, 1997.
(13) REICH Wilhelm, « La fonction de l’orgasme », L’Arche, Paris, 1952.
(14) PAGES Max, « Trace ou sens – Le système émotionnel », Hommes et Groupes Editeurs, Paris 1986.
(15) ROBERT-OUVRAY Suzanne, « Intégration motrice et développement psychique », Desclée de Brouwer, Paris, 2002.
(16) WEIL Pierre G., « Le Sphinx – Mystère et structure de l’homme, EPI, Paris, 1972.
(17) BILLETER Jean-François, « Leçons sur Tchouang-Tseu, Allia, Paris, 2002.
(18) BRUCH Hilde, « Les yeux et le ventre », Payot, Paris, 1975.
(19) OPPERT J.-M., DALARUN P., « Activité physique et traitement de l’obésité », in Médecine de l’obésité, Basdevant A. & Guy-Grand B., Flammarion, Paris, 2004.
Activité physique, comportement sédentaire et contrôle du poids. Pr Jean-Michel OPPERT, PUPH, nutritionniste
Hôtel-Dieu, Paris
L’inactivité physique est au départ d’un cercle vicieux entraînant une prise de poids, celle-ci limitant secondairement la mobilité. Plusieurs éléments de ce cercle doivent cependant être mieux compris, pour définir la place de la limitation de la sédentarité et de la promotion de l’activité physique dans le contrôle du poids. La distinction entre inactivité physique et comportement sédentaire est essentielle. Ces deux aspects du comportement de mouvement ne sont pas synonymes et sont associées indépendamment l’un de l’autre au développement de l’obésité et du diabète de type 2. Certaines études suggèrent que la réduction du comportement sédentaire permet de limiter, chez les enfants, la prise de poids et de masse grasse avec l’âge. Certains types d’intervention de promotion de l’activité physique en population générale ont été reconnus comme efficaces dans une récente synthèse de la littérature. Il s’agit en particulier des actions visant à modifier le comportement individuel quand elles sont associées à des modifications de l’environnement physique et social des sujets. Leur intérêt dans la prévention du gain de poids est mal connu. Enfin, dans le cadre de la prise en charge des patients obèses, la notion de progression individuelle devrait être mieux prise en compte dans le projet thérapeutique (réduction du handicap, limitation du comportement sédentaire, promotion d’un activité modérée voir plus intense).
Activité physique et conscience du corps. Catherine BAZIN, professeur Agrégée d’EPS, praticienne Feldenkreiss - Paris
Pourquoi une activité physique serait-elle forcement synonyme de contrainte, souffrance, confrontation aux limitations ?
Pour qu’un mouvement soit adapté, fluide et agréable, il faut savoir le maintenir dans les zones de bien-être, parfois redécouvrir ces dernières, et, souvent, se réconcilier avec le mouvement. Bouger peut être un art de vivre ou chacun doit apprendre à devenir son propre maître d’œuvre. Je travaille dans ce sens surtout à partir de la Méthode Feldenkrais »
D’importants changements physiques perturbent l’image que nous avons de notre corps nous devons reconsidérer notre manière de bouger. Donner des recettes ne peut conduire qu’à d’autres impasses.
C’est pourquoi quelles que soient les limites que l’état de notre corps impose, il est important de se regarder bouger avec un regard bienveillant et de se laisser étonner par d’autres possibilités de mouvement. (Ce qui ne veut pas dire ignorer les lois de la physique et de la biomécanique). Car si le travail de la conscience du corps est à la fois passionnante et sans limites, les habitudes de gestion par la force et la douleur sont, elle, très bien encrées.
Ma recherche :
- Aider à prendre conscience de son corps dans le mouvement, et, pour cela, donner de pistes d’exploration et des moyens d’observation.
- Aider à démêler les limitations réelles de celles que l’on s’est construites.
- Remettre en cause systématiquement les habitudes de mouvement,
- Inventer d’autres possibilités, être capable de les expérimenter sans douleur ni dégât et…. laisser chacun choisir.
Ce n’est pas un travail facile, car il est inhabituel. Encore faut-il croire que nous pouvons changer notre façon de bouger.
La théorie du set-point. Comment le trouver ?
Modérateur : Pr Marc Fantino.
Le set-point est un concept nutritionnel moderne très prometteur. Il pose néanmoins de nombreux problèmes et ses conséquences sur les pratiques médicales sont considérables. Par quels mécanismes est-il régulé ? Comment le trouver ? La régulation est-elle compatible avec le contrôle actuellement préconisé par les instances nutritionnelles ?
Cybernétique et théorie des régulations – Pr Bernard Calvino (physiologiste, Professeur à l'ESPCI)
Existe-t-il une régulation pondérale ? Pr Marc Fantino (physiologiste, Dijon)
Comment l’organisme régule-t-il ses besoins en macronutriments ? Pr Yves Schutz (physiologiste, Lausanne)
Set-point et régulation énergétique chez les personnes en surpoids : approche clinique - Dr Jean-philippe Zermati (nutritionniste, Paris)
Aperçu du symposium :
Le Pr. Fantino nous a rappelé que l’être humain laissait transiter par son tube digestif 55 tonnes de nourriture au cours de sa vie. Et que, n’en retenant que 10 à 15 kg, cela laissait supposer l’existence de processus de régulation de la masse grasse d’une remarquable efficacité.
Ces processus de régulation, décrits par le Pr. Calvino, rompent avec les théories habituelles fondées sur des relations de causalité linéaire. Il s’agit là au contraire de causalités circulaires dans lesquelles la réponse agit sur la cause. Ainsi le Pr. Calvino a réintroduit des notions peu familières comme les servomécanismes, les régulations en tendance ou en constance, les boucles de rétroaction, les grandeurs réglées, etc.
Le Pr. Fantino a pu illustrer ces mécanismes en nous décrivant la régulation de la masse grasse. Il nous a ainsi fait part d’expériences essentiellement menées sur l’animal apportant les preuves qui manquaient et prouvant l’existence d’une régulation énergétique et, par conséquent, d’une valeur de consigne ou set-point. La valeur réglée du système est aujourd’hui connue. Il s’agit de la leptine, récemment découverte en 1995. Au cours de son exposé, le Pr. Fantino a également rapporté une étonnante expérience démontrant l’efficacité des systèmes de régulation lors des variations de l’activité physique. Une augmentation de l’activité physique de 300 Kcal, produite par un exercice à 70 % de la VO2 max, est intégralement compensée, dans la même journée, par une augmentation des apports alimentaires. Cette expérience pose clairement la question de l’efficacité des campagnes actuelles de promotion de l’activité physique. Fabriquer de la dépense énergétique conduit avant tout à fabriquer de la prise alimentaire. Cette expérience est à rapprocher de la communication de JM Oppert qui nous a montré qu’il était finalement plus utile, pour prévenir la prise de poids, de lutter contre la sédentarité que de promouvoir l’activité physique. Autrement dit, faire partie d’un club d’échec pourrait avoir autant d’efficacité, sinon plus, que d’aller à l’école à pied.
Le Pr. Schutz, quant à lui, a illustré les principes cybernétiques en décrivant la régulation des macronutriments. Il nous a rappelé avec bon sens que tous les aliments, sans distinction, quand ils sont consommés en excès, pouvaient induire une prise de poids. Cette communication confirme les données épidémiologiques actuelles qui révèlent dans les pays où la prévalence de l’obésité augmente une diminution de la consommation de graisse conjointement avec une augmentation de la taille des portions de nourriture. Les campagnes de prévention s’appuyant sur une surveillance de certaines catégories de nutriments sont donc à contresens de ces observations. À mon avis, elles détériorent la relation du mangeur avec ses aliments sans aucun bénéfice pour son poids.
Jeanine Louis-Sylvestre, qui ne faisait pas partie de ce symposium, nous avait également montré, le jour précédent, comment les choix alimentaires étaient effectués à partir d’émotions inconscientes exprimant les besoins en micronutriments de l’organisme. La communication de Jeanine Louis-Sylvestre pose la question de la façon dont doivent s’opérer les choix alimentaires. Le mangeur doit-il choisir ses aliments en fonction de besoins qu’on peut l’aider à identifier? Où doit-on opérer ces choix à sa place en instaurant des programmes nationaux? L’Etat devenant d’une certaine manière le tuteur d’un mangeur ainsi disqualifié pour incompétence.
Ainsi ces quatre éminents spécialistes nous ont démontré qu’il existait une régulation de la masse grasse, des macronutriments et des micronutriments. Reste à trouver le niveau de la valeur de consigne –le set-point— qui était la question posée lors de ce symposium.
Faute de mieux, mais pas si mal, la seule approche possible est l’approche clinique s’appuyant sur les effecteurs des systèmes de régulation nutritionnelle: les sensations alimentaires et les émotions. Toute l’énergie de ces systèmes est tendue pour maintenir la stabilité de leur valeur de consigne. Cette stabilité fait intervenir le comportement alimentaire «chargé» d’apporter en quantité appropriée les substances nécessaires. Pour cela, les systèmes n’ont d’autres moyens que d’émettre des informations compréhensibles par l’individu afin de le guider dans son comportement. Physiologiquement, l’écoute et le respect des effecteurs permettent au mangeur de se maintenir à son set-point. Il faut cependant observer que le comportement alimentaire se trouve impliqué dans plusieurs boucles de régulation (énergétique, métabolique et émotionnelle). Ce qui laisse supposer l’existence d’autant de set-point dont la stabilité devra être assurée. Or ces boucles qui habituellement agissent synergiquement peuvent aussi entrer en compétition les unes avec les autres. La priorité étant accordée à celle qui garantit en premier la survie de l’organisme. Ainsi, il est finalement beaucoup moins grave de prendre du poids que de développer une carence en micronutriments ou de laisser une émotion nuire à l’organisme.
Il est possible à partir de ce nouveau physiologique de développer une autre clinique fondée sur la restauration des systèmes de régulation. Cette clinique est sans rapport avec les approches diététiques fondées sur un contrôle cognitif du comportement alimentaire.
Pour finir, à la suite de notre congrès, si je peux me permettre une courte hypothèse, je dirai que les systèmes de défense impliquant des formes de passage à l’acte (tabac, alcool, violence…) sont de moins en moins acceptés par notre société. Sans porter le moindre jugement sur cette situation, on doit néanmoins la constater. L’étranglement de ces systèmes entraîne une bousculade vers ceux qui restent encore possibles, en l’occurrence la nourriture. Le fait de répondre à ses émotions par des prises alimentaires n’est évidemment pas favorable au poids. Cela l’est d’autant moins que le mangeur est devenu incapable de se réconforter avec des aliments dont il pense du mal. La solution devient le problème. La situation est considérablement aggravée par la nouvelle relation qui s’est instaurée entre le mangeur et ce qu'il mange, et qui a pris la forme de la restriction cognitive.
Jean-Philippe Zermati
Cybernétique et théorie des régulations. Pr Bernard CALVINO, physiologiste – Professeur à l'ESPCI
Norbert WIENER, qui fut l’un des fondateurs de la cybernétique avec Mc CULLOCH et PITTS, l’avait définie comme une « théorie de la commande et de la communication tant de la machine que de l’animal ». De fait, elle est fréquemment considérée comme étant « l’art de rendre efficace l’action ».
Un des éléments de base fondateur de la cybernétique est le concept de régulateur, qui, lorsqu’il est associé à une rétroaction (« feed-back ») négative, met en évidence le fonctionnement d’un homéostat : toute variation des paramètres d’entrée d’un système homéostasique va engendrer une variation de sa grandeur de sortie (grandeur réglée de l’homéostat). Cette variation va rétroagir sur les grandeurs d’entrée de manière à s’opposer aux effets de leurs variations initiales : cette opposition caractérise une rétroaction négative. La grandeur de sortie reste ainsi aussi constante que possible, dans un intervalle de variations aussi faible que possible, autour d’une grandeur préalablement fixée : la grandeur de consigne de l’homéostat, ou « SET-POINT ». Dans les systèmes physiologiques, les rétroactions négatives sont associées à des voies de communication, soit hormonales, soit nerveuses, soit neuroendocrines.
Dans cette problématique, il est donc possible de considérer que la masse pondérale de l’organisme d’un individu, qui chez l’adulte reste « constante » à long terme, constitue un homéostat, que l’on pourrait appeler le « pondérostat ». En fonction des caractéristiques physiologiques identifiées qui interviennent pour modifier la masse corporelle, on choisira les paramètres pertinents pour définir ce pondérostat. Selon les critères que l’on veut privilégier, on choisira comme paramètre les sucres (à court terme) ou les graisses (à long terme), sachant que le but de ce pondérostat est de maintenir constante la masse pondérale, en équilibrant le bilan énergétique, les dépenses caloriques devant compenser les apports alimentaires. La grandeur de consigne (le « set-point ») est donc le « poids » de référence de chacun qui doit rester à long terme aussi constant que possible. Pour ce faire les rétroactions négatives physiologiques qui interviennent pour stimuler ou non la prise alimentaire, pour stimuler ou non le stockage des nutriments, pour stimuler ou non les dépenses énergétiques, vont être très nombreuses et très complexes : systèmes réglants de type endocrines, nerveux ou neuro-endocrines, qui reposent tous sur un système réglé de référence, le milieu intérieur. C’est sur le milieu intérieur que l’on définit les grandeurs de référence, glycémie, triglycéridémie, cholestérolémie, … dont les variations sont à l’origine de la variation de la masse pondérale.
La difficulté essentielle de cette modélisation cybernétique reste la détermination de la grandeur de consigne : à quel niveau est défini le point de stabilité (« set-point ») de la masse pondérale ? Est-ce un paramètre physiologiquement déterminé ou virtuel ?
Comment l’organisme régule-t-il ses besoins en macronutriments ? Pr Yves SCHUTZ, physiologiste - Lausanne
Les besoins en macronutriments peuvent être subdivisés en 1) besoins quantitatifs, qui dépendent principalement de la masse du sujet, de sa composition corporelle, de son activité physique et de facteurs génétiques et 2) besoins qualitatifs (acides gras essentiels, acides aminés essentiels,..). L’adéquation des besoins physiologiques individuels en macronutriments permet d’assurer l’homéostasie protéique, glucidique et lipidique. Exprimée en énergie, la somme des besoins en glucides + lipides + protéines doit correspondre à la dépense énergétique totale de l’individu.
Les nombreuses études métaboliques menées dans des chambres de calorimétrie indirecte ont permis de mieux appréhender quels sont les facteurs qui influencent l’oxydation des substrats chez l’homme.
Rappelons que l’oxydation correspond principalement à une disparition de substrats endogènes mobilisés mais elle concerne aussi les substrats exogènes oxydes dans la phase postprandiale immédiate.
Afin de maintenir la composition corporelle constante, à savoir de conserver le pool des lipides (tissu adipeux) et le pool de protéines (masse tissulaire«maigre») dans une fourchette de contrôle homéostatique, les macronutriments «déstockés» doivent être remplacés par ceux apportes par l’alimentation.
La variation de la composition corporelle d’un individu au cours du temps dépend donc de l’équilibre de la balance des macronutriments. En effet, selon les concepts de Flatt dévoiles a la fin du XXeme siècle, si un individu oxyde une proportion de macronutriments équivalente à celle ingérée, sa composition corporelle demeurera constante. Donc, seule l’adéquation entre la quantité de lipides ingérée et oxydée par l’organisme permet d’éviter l’inflation ou la déflation de la masse adipeuse.
Face a la recherche moderne en biologie moléculaire, ces notions, qui concernent l’organisme entier, paraissent relativement archaïques voire surannée pour le chercheur du XXIeme siècle. Néanmoins, elles demeurent importantes dans la mesure où l’intégration des fonctions de l’organisme est déterminante pour le maintien de l’homéostasie corporelle.
Les réserves énergétiques corporelles sont maintenues essentiellement constantes par un ensemble de mécanismes régulateurs qui corrigent à court terme, à moyen terme et à long terme, les variations spontanées positives et négatives des bilans glucidique, lipidique et protéique.
Quelques notions fondamentales seront abordées :
1) Il existe une sorte de hiérarchie dans l’oxydation des macronutriments et de l’alcool (OH). Les glucides (CHO) et l’alcool ont la priorité sur les lipides.
2) L’autorégulation de l’oxydation des substrats est relativement efficace pour les glucides mais pas pour les lipides. Du fait de la faible capacité d'autorégulation oxydative des substrats lipidiques, un excès d'apport lipidique est stocké dans le tissu adipeux avec un rendement énergétique très élevé : 98% de l’apport exogène est mis en réserve avec pour conséquence une augmentation de la masse grasse conduisant progressivement au surpoids et ultimement à l'obésité.
3) Lors d’un apport aigu de CHO, l’oxydation postprandiale des CHO augmente. Lorsqu’un substrat ne peut pas être mis en réserve en quantité importante, son oxydation postprandiale devient prioritaire. Ainsi, les glucides qui sont oxydes en priorité épargnent l’oxydation des lipides qui sont moins mobilises.
4) La «volatilité» de l’oxydation des CHO est bien supérieure a celle des lipides. Une des raisons réside dans le «turnover» des substrats: le degré de renouvellement des CHO stockes est beaucoup plus rapide (environ 50% des réserves glycogéniques par 24 heures) que celui des lipides (moins de 1% des réserves de graisse). En proportion des réserves, le «turnover» des CHO est environ 100 x plus élevé que celui des lipides.
5) Il n’y a pas nécessairement de lien direct entre l’apport de lipides et l’oxydation des lipides: les individus sont généralement incapables d’oxyder rigoureusement la même quantité de lipides qu’ils consomment. Ceci n’a pas d’influence dans la mesure où des corrections oxydatives positives ou négatives sont mises en jeu les jours suivants afin de re-équilibrer le bilan lipidique. Les besoins quantitatifs en lipides sont donc détermine par l’oxydation et non l’inverse.
Afin de mieux appréhender l’efficacité d’une régulation a court terme, on peut perturber le système (l’organisme) d’une manière aigue ou chronique soit au niveau des entrées (suralimentation/sous-alimentation), soit au niveau des sorties (placidité accrue, activité physique accrue).
Dans un système considère comme idéal, la réponse de l’organisme permettra de contrecarrer efficacement le stimulus initial. Dans la réalité, cette adaptation d’origine physiologique, métabolique ou comportementale est modérément efficace, surtout lors d’une perturbation du bilan vers le haut (suralimentation). Cependant, le système, aussi efficace soit-il, ne permet pas d’obtenir une balance parfaite sur une période de 24 heures. Par exemple, un faible «drift» de la balance, s’il reste imperceptible pour l’organisme, peut avoir des conséquences à long terme sur le poids et la composition corporelle.
La question cruciale concernant la régulation des pools tissulaires est de comprendre comment la balance de substrats est susceptible de retrouver son équilibre lors de la survenue d’un stimulus perturbateur du système:
a) soit nutritionnel exogène (suralimentation/sous-alimentation)
b) soit physiologique endogène (grossesse, allaitement)
L’adaptation à un stimulus exogène est-elle différente chez une personne obèse comparée à une personne mince? Plusieurs exemples seront présentés pour illustrer ces différentes situations.
En conclusion, l’état dynamique de régulations des réserves corporelles doit être souligne car l’organisme n’est ni statique ni invariant: il est en perpétuelle adaptation. Cette adaptation dynamique module directement les besoins individuels en macronutriments.
Set-point et régulation énergétique chez les personnes en surpoids : approche clinique. Dr Jean-Philippe ZERMATI, Nutritionniste – Paris
Le régime hypolipidique étant déjà préconisé par Hippocrate et le régime hypoglucidique par Galien, tous deux s’accordant à prescrire une activité physique associée, on conçoit à quel point les traitements nutritionnels ont peu évolué au cours des deux derniers millénaires. Ce qui serait sans importance si les résultats avaient bien voulu un jour seulement être au rendez-vous.
Il semble aujourd’hui, avec la physiologie des régulations, que nous soyons à l’aube d’une rupture radicale avec nos anciens modèles théoriques. La connaissance des systèmes régulés nous impose une nouvelle réflexion scientifique sur les maladies nutritionnelles et des approches cliniques en dehors de notre champ de pensée traditionnel.
La notion de set-point est sans doute la seule qui permette de répondre aujourd’hui à la question : « quel sujet pourra maigrir ? » et corollairement « à quel poids pourra-t-il se maintenir ? ». Compte tenu du nombre de patients en situation d’échec, on conçoit l’importance du sujet abordé. En dehors de cette notion, il n’est guère possible aujourd’hui de savoir si un patient insatisfait de son poids possède les capacités physiologiques de maigrir ?
La notion de set-point renvoie au modèle cybernétique et à une pratique clinique sans point commun avec le modèle diététique actuellement en vigueur. La recherche du set-point oblige donc préalablement à préciser les notions sur lesquelles se fondera la nouvelle approche clinique et thérapeutique.
1. Selon la célèbre formule de Claude Bernard, « la stabilité du milieu intérieur est la condition de la vie libre et indépendante ». La stabilité du milieu intérieur dépend en définitive de la stabilité des grandeurs physico-chimiques qui le compose : température, pH, glycémie, calcémie, pression artérielle, masse grasse…
2. La stabilité du milieu intérieur implique l’existence de systèmes régulés ou d’homéostats, selon les théories exposées par Walter Cannon. Dans le domaine nutritionnel, les systèmes concernés permettront d’assurer l’homéostasie énergétique, l’homéostasie des micronutriments et l’homéostasie émotionnelle.
3. La présence d’un homéostat (prenons l’exemple de l’adipostat) implique l’existence d’un système réglé, défini par son volume (la masse grasse), ses grandeurs d’entrée (les apports et les dépenses énergétiques) et sa grandeur réglée (la leptine). Il implique également l’existence d’un système réglant dont la finalité, grâce à ses effecteurs (les sensations alimentaires), sera de maintenir la grandeur réglée aussi proche que possible de la valeur de consigne (set-point) malgré les variations des grandeurs d’entrée.
4. Concernant l’adipostat, le set-point présente des caractéristiques qui le distinguent des autres homéostats. Contrairement par exemple à la valeur de consigne du thermostat, il diffère considérablement d’un individu à l’autre. Certains sujets étant naturellement maigres ou naturellement gros (BMI entre 15 et 30). Il varie souvent au cours de la vie. On connaît, en effet, des facteurs pouvant l’influencer, généralement à la hausse : médicaments, événements de la vie génitale, tumeurs, suralimentation prolongée… Enfin, il fait intervenir un comportement (alimentaire) de manière active.
5. Le comportement alimentaire est au service de plusieurs boucles de régulation. Ces dernières interagissent généralement de manière synergique mais peuvent cependant entrer en compétition quand l’efficacité de l’une d’entre elles est compromise. Ainsi quand le niveau des apports énergétiques diminue au-dessous d’un seuil critique, du fait par exemple de la sédentarité, on peut supposer que la nécessité de préserver l’homéostasie des micronutriments entraîne une augmentation des sensations de faim et le « sacrifice » de l’homéostasie énergétique au prix d’une augmentation de la masse grasse.
6. En situation de surconsommation chronique, l’individu peut dépasser son set-point (hypertrophie des adipocytes). Cette évolution est réversible. En cas de persistance de la surconsommation, la saturation des capacités d’adaptation de l’adipostat peut conduire à fixer un niveau plus élevé du set-point (hyperplasie des adipocytes). Cette évolution est irréversible.
7. La surconsommation se définit par le fait de trop manger. C’est-à-dire de manger au-delà des besoins de son organisme, les besoins étant déterminés par le niveau des dépenses énergétiques. Sur le plan clinique, trop manger se traduit par le fait de manger sans faim ou au-delà de sa faim quelle que soit la nature des calories absorbées.
8. Cliniquement, la prise de poids se conçoit de deux manières. Soit le sujet grossit en mangeant plus qu’il n’a faim et déplace son poids au-dessus de son set-point qui, lui, reste stable. Soit le sujet grossit en mangeant à sa faim et doit faire face à un déplacement de son set-point.
9. Il n’existe pas d’aliments qui ne puissent faire grossir. Le fait même qu’un aliment fasse grossir le définit comme un aliment. Les surconsommations lipidiques ou glucidiques conduisent à la même prise de poids. Les calories apportées par un aliment consommé avec faim coïncident avec les besoins de l’organisme et ne peuvent entraîner un bilan énergétique positif. Les calories apportées par un aliment consommé sans faim excèdent les besoins de l’organisme et peuvent activer les voies de stockages énergétiques.
10. Le principe des prises en charge fondées sur la régulation repose d’une part sur la neutralisation des facteurs qui conduisent le sujet à manger sans faim et d’autre part sur l’acceptation du set-point.
11. Il n’existe actuellement aucun moyen de mesurer le set-point. La seule approche possible du set-point reste donc une approche clinique faisant intervenir les effecteurs de l’homéostasie énergétique : les sensations alimentaires. Le set-point d’un sujet peut être défini comme le poids qu’il maintient quand il mange selon ses sensations alimentaires. Ou encore un sujet qui se nourrit en fonction de ses sensations alimentaires se trouve à son set-point.
12. Il n’existe à l’heure actuelle aucun moyen de modifier le set-point. Il n’est pas possible de se maintenir durablement au-dessous de son set-point, à moins d’accepter de s’affamer de manière chronique. Le set-point est donc le seul poids qu’il soit physiologiquement possible de maintenir. Il faut l’accepter.
La clinique des sensations alimentaires modifie profondément la pratique nutritionnelle. Comme toutes les cliniques, elle possède sa physiologie, son étiopathogénie, sa sémiologie, ses diagnostics et ses traitements.
Beauté, séduction, amour
Modérateur : Dr Gérard Apfeldorfer.
Est-il encore possible d’exister sans être belle ou beau ? Les significations attachées aux apparences. Le corps individuel en tant que lieu d’empreintes du corps social. La beauté en tant que forme de richesse et sa marchandisation. De la beauté à la séduction et aux rapports amoureux.
Miroir, miroir, dis-moi... Catherine Bronnimann (Pr Haute Ecole d’Arts Appliqués, Genève)
Ce qui est beau est bon - Marilou Bruchon-Schweitzer (Pr de Psychologie, Université de Bordeaux 2)
La séduction, le charme et l’amour nous laissent sans norme - Annie Hubert (anthropologue, Bordeaux)
Pire que belle - Jean-Claude Hagège (chirurgien esthétique, Paris)
L'obésité n'empêche rien. Témoignage - Anne Sillinger (Allegro Fortissimo, Paris)
Beauté, richesse, bonheur et tour de taille - Gérard Apfeldorfer (Psychiatre, Paris).
Aperçu du symposium :
Certaines personnes désirent maigrir pour des raisons vitales. Pour d’autres, il s’agira d’améliorer leur santé ou leur confort physique. D’autres désirent augmenter leur espérance de vie. Toutes ces raisons semblent parfaitement légitimes aux médecins. Mais qu’en est-il de celles et de ceux qui, sans être malades, sans même parfois avoir un niveau de surpoids qui pourrait être préjudiciable en termes d’espérance de vie, désirent avant tout améliorer leur esthétique?
Ce qu’ils désirent, c’est être suffisamment beaux pour pouvoir s’aimer et se faire aimer… Cette demande apparaît comme légitime de même que la réponse médicale ou chirurgicale. N'y a-t-il pas de quoi se poser des questions?
Catherine Bronnimann nous parle du vêtement et de son rapport avec le corps. C’est désormais au corps de se conformer au vêtement proposé par les créateurs de mode, et non plus au vêtement de s’adapter au corps. Le vêtement contribue à la construction de l’individu, à l’image du corps, mais tend à se faire tyrannique…
Marie-Lou Bruchon-Schweitzer, psychologue, et Annie Hubert, anthropologue, nous parlent de la difficulté qu’il y a à exister lorsqu’on n’est pas conforme au stéréotype de beauté du moment. Ce modèle de beauté tend à s’uniformiser: Le modèle occidental est désormais celui de la planète dans son entier. Ce modèle se fait tyrannique: ceux qui s’en écartent sont rejetés et vivent comme en milieu hostile.
Pour Jean-Claude Hagège, chirurgien esthétique, il semble légitime de modifier ses traits et sa silhouette s’ils ne correspondent pas à son être profond. Il s’agit de mettre en concordance son corps avec la façon dont on se conçoit soi-même. Pourquoi, par exemple, arborer des poches sous les yeux, qui donnent l’air fatigué, alors qu’on se sent dynamique et plein de vie? Dans une certaine mesure, il est donc possible d'être tel qu'on se rêve…
La communication d’Anne Sillinger constitue le point d’orgue du symposium, et comme on dit à la télé, un grand moment d’émotion! Elle se déroule sur fond de projection d’œuvres d’art, peintures et dessins mettant en scène des corps beaux et gros. Car on peut être gros et beau, on peut aimer et être aimé quel que soit son poids, telle est la leçon d’Anne. Mais il est nécessaire pour cela de s’évader des stéréotypes culturels, ce qui oblige le plus souvent à un travail sur soi-même. Anne est une résiliente, en ce qu’elle a su utiliser son handicap comme un matériau pour se construire. Elle peut dès lors affirmer sans mentir que son échec à maigrir aura en définitive été sa chance!
Gérard Apfeldorfer reprend à son tour les différents stéréotypes culturels concernant le corps. Il reprend et développe ce point de vue, affirmé par les précédents orateurs, que c’est au travers de l’échange avec l’autre qu’on se construit, qu’on existe, qu’on s’estime. Si la beauté stéréotypée facilite la séduction, elle n’en fait pas quelque chose d’automatique ; et si l’obésité semble un frein à cette séduction, c’est essentiellement parce les gros ont une estime de soi trop basse pour s’autoriser à séduire.
Notre société est de plus en plus normative. Certes… mais seules les normes intériorisées font (beaucoup) souffrir et constituent un réel handicap. Lorsqu'on ne parvient pas à se plier aux normes, reste alors à s'en évader, à des redéfinir, à son profit et aux profit de ceux qui nous entourent. On croit trop fréquemment que les beaux séduisent, alors que ce sont ceux qui séduisent qui sont beaux!
G. Apfeldorfer
Miroir, miroir : dis-moi... Catherine BRONNIMANN, Professeur (Haute Ecole d’Arts Appliqués – Genève)
Dans ce moment qui m’est imparti, j’aimerais partager avec vous quelques réflexions que mon parcours de créatrice, de chargée de cours et de psychothérapeute m’a amené à faire. Il est évident que ces réflexions ne sont qu’une étape qui se fige maintenant, le temps de cette conférence. Ces réflexions se poursuivront donc et vont m’amener, je l’espère, vers de nouvelles lectures et de nouvelles idées.
Je remercie surtout Monsieur Apfeldorfer pour cette invitation.
Je vais donc vous emmener dans un petit parcours qui va parler du corps en mode. D’abord du corps tel qu’il est souvent vu à l’heure actuelle : un dictateur soumis à des diktats ; tel qu’il peut être vu : un "être au corps" et je terminerai sur une légende hindoue qui pourrait être un appel d’air.
Pour commencer je vais vous livrer quelques réflexions sur la mode en général dans la mesure où ce signifiant, par trop polysémique, peut créer une confusion des attentes. Ces réflexions, même si elles vous sont familières, clarifieront les enjeux et peuvent amener à une meilleure compréhension à propos de ce domaine qui touche tout le monde, car tout le monde s’habille. Ce qui fait que la mode devient objet d’expertise et tout un chacun s’autorise à analyser le phénomène mode et à porter des jugements sur ses créateurs et ses consommateurs.
Malheureusement peu d’analyses sérieuses sont consacrées à l’étude de son fonctionnement, de son évolution et de son impact sur l’imaginaire et le comportement des individus et de la société.
Je reviens donc dans un premier temps brièvement sur une définition précise de la mode telle que, à l’heure actuelle, je la conçois.
La mode ou le vêtement, dans son sens le plus large remplit plusieurs fonctions : elle satisfait le besoin de pudeur, le besoin de protection, l’affirmation d’un rang social, mais aussi le désir de séduction et de jeu.
L’impératif de pudeur est plus sévère pour les femmes que pour les hommes, il amène donc à la renonciation de certains actes qu’elles prendraient plaisir à accomplir.
La protection, elle, amène implicitement la notion de regard. Selon Clarissa Pinkola-Estès « Le vêtement représente la persona, la première vision que les autres ont de nous. La persona est une sorte de camouflage qui montre de nous ce que nous voulons bien montrer et rien de plus. »
Le rang social se traduit par les images que nous pensons donner et celles que les autres nous renvoient. La séduction se caractérisant essentiellement dans le vêtement par l’idée que l’on se fait de l’autre.
La mode est donc un phénomène social qui s’organise autour de trois pôles :
-Celui du temps (qui passe). Le mode se conjugue au futur et vit dans ses annonces.
- Celui du corps. L’histoire de la mode est aussi l’histoire des contraintes et des libérations, du corps vécu et du corps vu - c’est-à-dire une zone d’échange et de rapport – de l’être et du paraître, du manque et du désir.
- Celui de la politique. La mode oblige le sujet, consciemment ou inconsciemment, à choisir de se fondre dans la masse ou de sortir du lot.
Dans cette idée la mode parle donc de chacun et selon Serge Tisseron : « La dynamique du vêtement du dessus – plus sociable – et du vêtement du dessous – plus intime – raconte l’histoire des états émotifs et affectifs de chacun, c’est-à-dire à la fois des liens que nous avons et ceux que nous souhaiterions tisser. »
Nous sommes donc clairement dans ce que je pourrais appeler le "vêtement révélant".
Pour commencer ce parcours, je prendrais l’initiative de dire qu`à l’heure actuelle le système de mode peut entamer une dérive esthétisante et devenir aliénante pour l’individu en lui imposant des standards. Ainsi je définis une première partie que j’ai intitulée :
Miroir, miroir : fais que je puisse advenir.
« La mode est entièrement du côté de la violence : violence de la conformité, de l’adhérence aux modèles, violence du consensus social et des mépris qu’il dissimule. » (Georges Perec)
Ce paramètre m’amène à poser une hypothèse que je formulerai très simplement de la manière suivante : N’allons-nous pas vers un système dans lequel la mode fait du corps un objet plastique et dans lequel le corps devrait donc s’adapter au vêtement ?
Le corps devient par là même un prétexte ou un objet et il doit se conformer au vêtement. C’est donc le vêtement qui contraint le
corps. Le professeur Bink, chirurgien esthétique de San Francisco disait déjà en 1987 qu’« il faut considérer le corps comme un accessoire. »
La mode a donc à ce moment-là des corps à disposition. L’anatomie n’est plus un destin, comme l’a affirmé Freud. La beauté devient ainsi un vrai capital car on peut acheter ce que l’on veut devenir. La mode aurait donc tendance à aller vers un modèle unique.
C’est bien le vêtement qui contraint le corps et le corps s’adapte.
(Annexe : diapo : un gilet créé par Martin Margiela qui reprend les mesures « canon » de la mode, c’est-à-dire les normes exactes des mannequins utilisés pour la production industrielle. Le corps individuel est donc nié.)
Le sociologue Jean-François Amadieu confirme l’idée que le corps est une utilité en disant que : « Nous passons de plus en plus de temps à corriger et à améliorer notre corps, comme si nous n’étions jamais finis. […] Quels seront les degrés de tolérance envers ceux dont les erreurs n’auront pas été corrigées ? En outre, il y a fort à parier que l’accès aux modifications du corps risque d’être réservé, pour des motifs notamment financiers, aux milieux favorisés. Si rien n’est fait pour enrayer ce processus, le travail des corps, se cumulant avec le travail des apparences, sera un facteur de perpétuation et d’aggravation des inégalités sociales. »
Le Docteur Gérard Apfeldorfer nous rappelle la même problématique avec d’autres termes : « La seule raison de conserver ses rides sera la pauvreté et l’échec qu’elles signifient. »
D’où cette question – quelque peu rhétorique, il est vrai – l’individu se libère-t-il de cette manière de son corps ou celui-ci est-il entièrement instrumentalisé ? Je ferai donc une légère digression et je prendrai pour illustrer cette négation du corps l’exemple d’Orlan.
Orlan est la première artiste à utiliser la chirurgie esthétique en la détournant. Elle remet en jeu son image dans de multiples opérations performances.
Son travail cherche à dénoncer les pressions sociales sur le corps féminin. « Orlan subvertit les impératifs de la chirurgie esthétique en multipliant les interventions sur son propre corps et en se rendant monstrueuse. »
Elle dit elle-même : « Puisqu’il s’agit de se donner à voir, […] allons y carrément et faisons de notre corps le matériau premier. Sans truchement, sans toile. […] Je ne me suis jamais reconnue dans ma glace. Je ne voyais que mon squelette. Ces photos que je multiplie, c’est ma propre reconnaissance. On ne saurait mieux dire que le regard du sujet, c’est le regard de l’autre et que le corps propre est ce qui du sujet lui échappe le plus. »
Eric-Emmanuel Schmitt nous rappelle également dans son roman, « Lorsque j’étais une œuvre d’art », qui, par clé nous parle également d’Orlan: « Mon jeune ami, chacun de nous a trois existences. Une existence de chose : nous sommes un corps. Une existence d’esprit : nous sommes une conscience. Une existence de discours : nous sommes ce dont les autres parlent. » Est-ce vraiment exister ?
Orlan, bien sûr, se veut critique, mais l’est-elle vraiment ? Elle devient à mon sens une icône d’une icône et est en représentation constante. Elle n’a plus rien d’un être vivant. Tenter par tous les moyens de ressembler à l’icône, n’est-ce pas une non vie ?
Cette non vie n’est-elle pas également l’apanage des mannequins sur le podium et surtout dans les magazines et les campagnes de publicité. Elles qui font vivre certaines femmes par procuration. En effet, « Le mannequin est l’image idéalisée offerte aux regards de l’homme et tendue à la femme pour son identification narcissique. »
Par ce biais on arrive pleinement dans le diktat du corps jeune, même s’il n’est plus "trituré" par la chirurgie esthétique, ce besoin reste un credo. Mais n’est-ce pas une illusion de l’immortalité qui se place là ? « Rien ne doit s’écrire sur le corps féminin, il doit demeurer vierge de toute marque, de toute trace, de tout témoignage physique d’un quelconque vécu. Il ne doit porter d’autres signes que ceux de la féminité confiant ainsi au maquillage la double tâche, d’une part de souligner celle-ci, d’autre part d’effacer tout ce qui la compromet dans sa blancheur immaculée, dans son invulnérabilité, dans son éternité. »
Dans cette course à l’effacement des marques du temps, nous pouvons inclure la campagne de publicité du Comptoir des Cotonniers.
Celui-ci cherche sur son site des couples mère-fille pour ses photos. La question qui me vient immédiatement est : qui est qui ? Le langage est déjà ambigu : couple mère fille, la photo ne l’est pas moins. Y a-t-il une vraie gloire à chercher à identifier l’image d’une mère avec celle de sa fille ? Est-ce une réelle victoire sur le temps et, comme je l’ai suggéré, y a-t-il recherche de l’immortalité ?
Il nous est donc impossible d’ignorer plus longtemps que le bon look joue un rôle de plus en plus important : «Les stéréotypes ont donc de beaux jours devant eux, surtout en France où l’importance de l’apparence est niée alors qu’elle joue un grand rôle dans la vie privée et publique, et notamment dans la réussite des études. » . Comme nous le rappelle la sociologue Martine Elzingre : « Le vêtement à la mode est une injonction plus ou moins absolue selon les époques, une moralisation de l’apparence. »
Allons-nous tous dans ce sens ?
Avant de mourir encore jeune, j’aimerais prendre ce qui vient, et, savoir que la mode n’est pas que faiseuse d’icônes. En effet, les créateurs peuvent également avoir une vision du monde et des êtres.
Rei Kawakubo (pour Comme des Garçons) en fait partie et dit : « Quand je dessine un vêtement, je ne pense pas au physique de la personne qui va le porter, mais à son style de vie. »
Elle a un autre credo. « Rien de déjà vu, aucune répétition : au contraire de nouvelles découvertes tournées vers l’avenir, libérées et vivantes. »
Comment faire la part belle aux vêtements et aller vers ce que la mode a d’essentiel : révéler une identité ? L’identité résulte clairement du domaine de la représentation et du sentiment de soi. Ainsi le vêtement, fait pour un être de chair, s’inscrit entre ces deux pôles : devenir soi et entrer en relation.
Je peux ainsi aborder le thème :
Miroir, miroir : Je me découvre.
Guillaume Erner nous confirme en ces termes que : « La mode est avant tout une manière de façonner son identité. Par l’apparence qu’il se donne, l’individu se situe par rapport aux autres, comme par rapport à lui-même.
Dans ces conditions la mode est l’un des moyens qu’il utilise pour devenir lui-même. »
Nous entrons ainsi de plain-pied dans la notion d’image du corps. L’image du corps suppose implicitement que l’on ne se comporte pas de la même manière selon les vêtements que l’on porte et suppose surtout que l’on ne s’habille pas pour paraître mais pour être. L’image du corps est une expérience fondamentale dans la vie de chacun, car tous nous utilisons notre corps pour agir. Elle entraîne également des concepts psychanalytiques que vous connaissez. Je rappellerai juste ce que Paul Schilder, philosophe et psychiatre, nous dit : « Dès que nous mettons un vêtement quelconque, il s’intègre immédiatement dans l’image du corps et se remplit de libido narcissique. L’attitude des femmes à l’égard de leurs vêtements le montre bien. Même quand nous ne les portons pas, ils continuent à faire partie de notre corps. Mais il y a certainement des différences entre les vêtements qui sont en contact étroit avec le corps et ceux qui en sont plus éloignés. »
C’est donc la conscience de l’image du corps qui amène à se créer une identité. Les créations de mode ont donc également un rôle de médiation tant vis-à-vis de l’individu que vis-à-vis de la société, c’est le regard qui joue ce rôle de médiation, le nôtre et celui des autres et ainsi se construit notre identité.
Je rebondirai sur le concept de contact étroit et de contact plus éloigné, car c’est un thème qui m’interpelle énormément et en tant que créatrice et en tant que psychothérapeute.
Pour l’illustrer au mieux j’emprunterai quelques citations et entre autres celle de Martine Elzingre qui nous dit : « On peut parler de deux modes de valorisation du corps […]: celui d’un corps très serré, au galbe accentué, ou très architecturé, et celui d’un corps seulement deviné sous le vêtement qui s’en écarte. » Ce qui me semble important à retenir, c’est que la sociologue nous parle de valorisation du corps.
Serge Tisseron aborde également cette problématique en ces termes : «Il existe une véritable chorégraphie des vêtements drapés ou simplement flottants, totalement à l’opposé des vêtements près du corps. Les types d’érotisme dégagés par ces deux catégories de vêtements sont également opposés. Il est statique dans le cadre du vêtement collé, on apprécie
l’esthétique des formes qu’il recouvre. Il est au contraire dynamique dans le cas du vêtement flottant, sa souplesse et son aisance n’anticipent-elles pas celles des mouvements des corps dans le rapprochement sexuel ? »
L’auteur, Michel Tournier, a également un point de vue sur la question et il nous dit : « Revenons à cette opposition fondamentale entre collant et flottant. Le vêtement doit-il adhérer au corps comme une seconde peau et épouser étroitement tous ses reliefs, ou faut-il au contraire qu’il l’enveloppe dans une forme ample et mouvante ayant sa silhouette propre ? Le monde animal lui-même balance entre ces deux formules, puisque les écailles du serpent […] fournissent le modèle du collant tandis que le plumage de l’oiseau – plus ou moins hérissé – l’entoure d’une masse légère, mobile et aérée. Le collant et le flottant définissent bien deux esthétiques, deux érotiques, deux philosophies. Le collant ne laisse rien ignorer des reliefs du corps. Il met ses manques et ses excès impitoyablement en évidence. […] Le flottant crée un espace de mystère et de rêve. Le corps l’habite, vivant et secret, dans une ombre prometteuse. »
A partir de là je me pose la question de savoir quelles images du corps entrevoient des créateurs tels Alaïa ou Miyake pour reprendre le schème du "contact étroit" et du "contact éloigné" chers à Schilder. Ils sont par leurs créations exactement dans cette problématique.
Miyake dans un entretien révèle d’ailleurs : « C’est dans cet espace, entre le vêtement et le corps, que se joue la personnalité. Si les gens sont ficelés comme des paquets, ils ne peuvent s’exprimer. Il faut ménager sans cesse ces espaces où l’être s’exprime. Le vêtement ne doit pas être
une enveloppe. Mes vêtements naissent aussi du mouvement : de celui de mes mains et de mon corps. »
Ces deux créateurs proposent des images du corps fort différenciées et m’amènent ainsi naturellement à émettre une comparaison.
Je pourrai parler d’une femme à tendance Alaïa.
(Annexe : Photo/diapo ALAÏA)
Selon Elzingre : « Avec les combinaisons moulantes, nous nous retrouvons projetés dans le futur, le mouvement, l’anticipation : un autre imaginaire peut se développer. »
Il faut dire cependant que Alaïa peut amener une image active, car il a eu le loisir d’utiliser une matière technique innovante qui est le stretch. Cette matière permet d’enfiler facilement les vêtements et permet également tous les mouvements. A ce propos Michel Tournier encore nous dit : « L’idéal de la femme : être tenue – aussi étroitement que possible – tout en demeurant libre. Fantasme contradictoire auquel Azzédine Alaïa a répondu par cette merveille : la minijupe collante. »
Mais quelles images du corps ont les femmes qui endossent ces vêtements de mode façon Alaïa puisqu’ils mettent en évidence les manques et les excès ? Ce nouveau modèle moulant joue complètement sur des extrêmes : montrer et ne pas montrer. Ce vêtement entre-t-il ainsi dans un phénomène de séduction qui veut provoquer le désir de l’homme ? La question que je me pose est de savoir ce que cette femme ne veut pas montrer : serait-ce la course après tout ce qui s’offre ? Son besoin de se remplir d’objets? Ses tendances boulimiques?
L’autre, la femme que je qualifie de Miyake se situerait dans une vision plus ample, tant d’elle-même que du monde. Peut-elle arriver à une identité propre. En d’autres termes devient-elle consciente de son image du corps, de celle qu’elle renvoie ? Ce style pourrait donc induire de nouveaux comportements, mais pourrait dépasser l’identification aux
comportements masculins tels que Frédéric Monneyron les pressentait avec l’arrivée du pantalon. « Pour que le port du pantalon par la femme devienne ainsi l’enjeu – et le moteur – d’une reconsidération des rôles sexuels, il fallait que l’on pressente plus ou moins confusément que loin d’être neutre, il changera les comportements et induira de nouvelles manières d’être. Et, de fait, à la femme contrainte physiquement par de très encombrantes parures, […] il oppose une femme beaucoup plus libre de ses mouvements et potentiellement libre, par conséquent de se livrer aux mêmes activités que les hommes et, au-delà, de se comporter comme eux dans tous les domaines de la vie sociale. »
La femme dite Miyake peut donc se comporter en tant que femme, mais avec l’indépendance et la liberté requise pour évoluer dans ce vingt-et-unième siècle ?
(Annexe :Photo / diapo :MIYAKE)
Le mouvement est juste évident, ainsi que la liberté et l’aisance.
Pour suggérer un rapprochement psychanalytique, je ferai une incursion dans la pensée jungienne, et plus précisément dans celle de l’image d’âme (Animus – Anima). D’après Jung, « chaque mâle est habité par des représentations féminines, l’anima et chaque femme possède au contraire un animus imaginaire. Mais il y a plus : derrière cette inversion du sexe de l’âme se cache en réalité une diversité inépuisable de manifestations. »
En intégrant les composantes féminines et masculines, chaque être pourrait-il accéder à sa propre identité ? Le créateur pourrait-il de même suivre cette évolution et atteindre lui aussi une identité intérieure ?
La mise en évidence de cette diversité est précieuse car elle permet de faire émerger les caractéristiques de l’autre sexe qui sans cela ne seraient pas admises dans le conscient. Elle peut ainsi amener à une utilisation consciente du vestiaire de l’autre sexe afin de clarifier les positions de vie. La mobilité corporelle devient signe de beauté, et le vêtement ne devient pas signe de confusion des genres mais il devient signe d’un ajustement identitaire.
Cet ajustement permettrait de créer une nouvelle relation au vêtement et a fortiori – au corps. C’est bien dans ce sens que j’imagine le futur, car cet ajustement permettrait une synthèse réussie des contraires et amènerait
une identité propre à chaque être qui pourrait raconter son histoire par le vêtement ou par l’intention de ce vêtement. Le vêtement idéal devrait être en mesure de refléter l’harmonie entre l’être et le paraître. Comme le dit Erasme : « C’est le corps du corps et il donne une idée des dispositions de l’âme. » Une identité qui réunirait de plus les sens, l’esprit et le corps et qui ferait que le vêtement a un vrai rôle de médiation. « Ce qui est appris par corps, n’est pas quelque chose que l’on a, comme un savoir que l’on peut tenir devant soi, mais quelque chose que l’on est. »
Pouvoir intégrer les jeux de la mode, c’est accepter la synthèse réussie des contraires, ainsi le vêtement devient un signe de la quête de l’ajustement identitaire. Dans le contexte de la mode contemporaine, nous pouvons aisément évoquer cette synthèse réussie des contraires. Pour la femme avec l’arrivée du pantalon qui n’enlève rien à une mise en valeur de son corps et de son féminin. L’homme peut, lui aussi, entrer dans un processus de féminisation. La démarche peut s’axer sur l’utilisation de nouvelles matières ou de couleurs. On imagine aisément que l’intégration de ces nouvelles possibilités n’est pas synonyme d’androgynie, mais sert à intégrer le féminin ou le masculin dont chaque être est doté. En un mot c’est accepter son animus ou son anima. Il y aurait également possibilité d’exprimer clairement ses différences et de trouver son propre style. Trouver l’unité harmonieuse entre corps et vêtement.
Ainsi nous entrons dans la sphère de :
Miroir Miroir : je même / je m’aime
Je crois, personnellement, que l’intégration réussie de l’animus et de l’anima nous amènent une confiance qui peut nous faire nous vêtir avec une liberté étonnante.
Miroir, miroir, je m’aime car malgré les travers d’une certaine mode, du corps et du vêtement, je décide de vivre ici et maintenant et de chercher immédiatement le bonheur qui selon C.G. Jung se définit ainsi : « Le bonheur, c’est accepter le plaisir de renoncer à être malheureux. »
Pour conclure, agrémenter cette communication et ne pas vous parler que de mode, je terminerai ce voyage en vous lisant une légende hindoue.
La reine Malika et le roi Kosala étaient des contemporains de Bouddha. La reine s’était récemment convertie au bouddhisme. Le roi ne l’avait pas fait. Cependant, il respectait les convictions religieuses de son épouse. Or, au cours d’une soirée très romantique, le roi se pencha sur la reine, la regarda tendrement et lui demanda : "Qui aimes-tu le plus au monde ?" Il s’attendait à ce que la reine lui dise : "C’est toi !" La reine répondit plutôt : "Eh bien, c’est moi que j’aime le plus au monde". Surpris de cette réponse, le roi réfléchit un moment et il lui dit : "Je dois t’avouer que c’est moi aussi que j’aime le plus au monde." Restés quelque peu consternés par l’allure de leur conversation, ils allèrent consulter Bouddha pour se faire éclairer.
Bouddha les félicita de s’être posé une question aussi importante. Il leur déclara qu’en fait chacun s’aime lui-même le plus au monde. Il ajouta : "Si vous comprenez cette vérité, vous cesserez de vous manipuler l’un l’autre ou de vous exploiter. Si vous pratiquez l’amour de vous-même, la compétition entre vous n’aura plus sa place. Vous n’aurez pas à défendre votre valeur personnelle et, par le fait même, il n’y aura pas lieu de vous disputer. Si vous vous aimez vous-même, vous vous libérerez du piège d’exiger que les autres vous aiment."
"Pour ma part, j’ai besoin de l’amour des autres, mais je ne peux pas le commander. Si mon besoin d’amour n’est pas comblé par les autres, je m’assure de pouvoir m’aimer moi-même. Ainsi je laisse les autres libres de me donner ou non leur amour."
Bouddha poursuivit ainsi son enseignement : "Pour atteindre cet idéal d’estime de vous-même, vous devrez abandonner l’idée de vous croire meilleur ou inférieur aux autres ou même leur égal. Quel choix vous reste-t-il si vous n’êtes ni supérieur, ni inférieur, ni égal ? L’idéal est de rester vous-même. Si vous êtes vous-même sans chercher à vous comparer aux autres gens, vous aurez le loisir d’entretenir avec eux une parfaite communion."»
Ce qui est beau est bon. Pr Marie-Lou BRUCHON SCHWEITZER, psychologue - Bordeaux
La concordance des jugements de beauté
La beauté n’est pas comme on le croit souvent une « affaire de goût personnel ». La convergence des jugements de beauté est très surprenante. Quels que soient notre âge (dès l’âge de 6 ans), notre classe sociale, notre culture, nous évaluons la beauté d’autrui de façon extrêmement concordante. La beauté ne peut être définie objectivement ni universellement (on n’a pas trouvé de nombre d’or, ni de proportions idéales, et les canons de beauté varient selon les époques). C’est un phénomène subjectif et inter-subjectif. Est beau celui qui évalué comme tel par les autres. Actuellement, les critères définissant les caractéristiques corporelles considérées comme belles dans nos sociétés sont, pour le visage, la jeunesse, le sourire parfait, certains traits occidentaux (qui peuvent se teinter d’exotisme) et « enfantins » (notamment pour les visages féminins), la symétrie et la régularité, et, pour le corps, une grande taille, la minceur et la linéarité pour les femmes, complétées pour les hommes par une certaines musculature (discrète). Les normes de beauté sont de plus en plus sévères depuis les années 50 (on en verra quelques exemples). Ceux qui ne possèdent pas ces caractéristiques (probablement plus de 90% d’entre nous) n’appartiennent pas à la catégorie des sujets attrayants et ils vont vivre ce qui suit.
Le stéréotype « ce qui est beau est bon »
L’attrait physique d’un individu est associé à des attributs favorables : Les plus beaux des individus sont jugés plus aimables, plus sensibles, plus chaleureux, plus intéressants comme amis, plus équilibrés, plus sociables. On leur prédit une vie familiale et professionnelle plus réussie et surtout plus heureuse (Dion, Berscheid et Walster, 1972). Ce stéréotype est puissant (il ne consiste pas qu’en une première impression, il tient dans le temps), et il est très général (il atteint tout le monde, même les sujets qui se croient très objectifs…). Il opère à notre insu. Il nous est difficile de reconnaître à quel point nous sommes « aveuglés » par la beauté, la fascination éprouvée et ses conséquences étant incompatibles avec nos sentiments de justice et d’équité. Ainsi un bel individu sera-t-il pourvu (illusoirement) de plus de qualités, il sera plus regardé et cajolé (dans sa famille, à la crèche), plus recherché comme ami (à l’école), évalué plus favorablement (à l’école), à l’adolescence et à l’âge adulte il sera beaucoup plus populaire auprès de ses pairs et sera plus désirable sexuellement. Quant aux situations d’évaluation cruciales qui jalonnent notre existence (école, université, concours, examens d’embauche,….) un candidat au physique agréable sera, à qualités égales par ailleurs, préféré à un candidat au physique ingrat (les sujets « trop gros » étant particulièrement sous-estimés). Un autre stéréotype social apparaît dans les études concernant les conséquences de l’attrait physique sur les comportements d’autrui, « ce qui est beau est récompensé ». Un individu attrayant est davantage regardé qu’un sujet disgracieux. On lui sourit, et on se tient plus près de lui. Il reçoit plus de confidences, on l’aide davantage en cas de besoin (monnaie, dépannage), on le gratifie beaucoup plus. Le sujet plutôt vilain est ignoré, isolé, exclu, et reçoit parfois des quolibets (boudin, grosse vache…) et même des coups (cours de récré).
La réalisation des attentes.
Les individus d’apparence physique différente finissent-ils par intégrer les attitudes discriminatoires dont ils sont l’objet ? Apprennent-ils à se conformer à l’image concordante et répétitive que leur entourage leur renvoie ? Oui, mais en partie seulement. Nous avons constaté que des adultes très beaux ont une estime de soi très élevée, et des adultes laids une estime de soi significativement plus faible (Bruchon-Schweitzer, 1999, p. 63). De même, il semble que les sujets attrayants aient davantage de compétences sociales que les sujets non-attrayants (ils sont moins agressifs et ont plus d’influence sociale). Pourtant, malgré une « réalisation » partielle des attentes d’autrui, il n’y a pas de différence entre sujets beaux et laids quant à leurs compétences intellectuelles, scientifiques et artistiques objectives. Certains résultats suggèrent même que les sujets disgracieux qui ont été très malmenés deviennent des adultes créatifs et talentueux. La non-conformité aux normes sociales en matière d’apparence et les épreuves subies (moqueries, rejet, exclusion) ont peut-être eu, chez certains individus « résilients », un effet paradoxal, celui d’obliger ceux-ci à se surpasser pour démontrer leurs qualités cachées. Quant à ceux qui étaient à la fois laids et vulnérables psychologiquement, c’est une autre histoire…
La séduction, le charme et l'amour nous laissent sans normes. Annie HUBERT, anthropologue - Bordeaux
Construire sa représentation
Il s’agit d’un processus d’éthique, de manière de penser, qui n’a pas grand-chose à voir avec le dehors. Le façonnage extérieur de l’apparence n’implique qu’une technique qui « imprime » le modèle et fait en quelque sorte abstraction de la personnalité.
Ce qui va véritablement compter c’est la manière dont nous allons nous penser vis-à-vis de l’ « autre ». Car en fin de compte, nous existons par les autres, et on l’espère du moins, pour les autres. Ce corps qui nous représente, est avant tout un instrument de communication et de relation. Il va prendre ce que j’appellerai la « teinte » qui nous ressemble, en tant que personne pensante. Nous « faisons » notre corps pour l’autre, c’est une sorte de don, le seul qui fasse de nous des êtres sociaux.
Aujourd’hui dans notre société post industrielle, le narcissisme ambiant qui provoque ce repli sur soi, sur son corps, son vécu, cet égoïsme phénoménal où veut nous entraîner le discours médiatique, détourne la finalité du corps et de la personne.
L’harmonie…
La beauté joue bien entendu un rôle dans la représentation que nous avons de nous-mêmes. Ici, je voudrais faire la différence entre la beauté plastique et la beauté expressive. On peut avoir des formes idéalement à la mode, une apparence de top model parfaite, un fini impeccable, et cela ne peut pas être de la beauté malgré tout . Imaginons par exemple qu’on n’a pas la voix qui va avec ? Souvenez vous du film « Chantons sus la pluie », on y montre une super belle star du cinéma muet, absolument somptueuse, mais qui gâche malheureusement tout quand elle ouvre la bouche et parle avec une voix acide, aiguë, vulgaire et un accent à couper au couteau. Sa beauté disparaît, on n’y fait plus attention. Ou bien cette même beauté chez une femme sans esprit, disons le : bête, n’est plus de la beauté. L’extérieur doit s’accorder à l’intérieur.
Ce qui me mène à constater que la beauté est quelque chose de vivant, qui bouge, qui exprime. La vraie beauté est expressive : les yeux, les mots, le visage, les mouvements, l’esprit, tout s’y met, pour laisser une impression durable et mémorable. Et souvent, surprise : ces beautés ne sont pas conformes aux cannons esthétiques en cours.
Les belles « plastiques » (et sans jeu de mots) sont habillées de leurs attributs impersonnels , les expressives sont habitées par leur esprit et leur caractère.
Il faut se penser vivants et mouvants, cessons de nous polariser sur une image du corps sans âme.
A la reconquête du soi
A force d’imaginer ce corps comme une vitrine, une chose que l’on met en avant pour se « vendre », un objet plastique, extérieur à ce qui serait le vrai « moi », on peut effectivement perdre son âme ! Ou tout d’un coup vivre dans l’angoisse et l’inconfort. Il est aussi des corps traumatisés, mutilés, dans lesquels on ne se reconnaît plus. A tout cela il y a un remède : réintégrer son corps et unifier l’immatériel de la représentation avec le matériel biologique.
Prenons l’histoire à son début. Dès la naissance, les premières sensations du nouveau né sont tactiles, olfactives et sonores. La peau et la chaleur de la mère rassurent, enveloppent, son odeur et sa voix tranquillisent. La peau, après le cerveau, représente l’ensemble d’organes le plus important et le sens du toucher, celui qui est le plus étroitement liés à la peau, est le premier à se développer chez l’embryon humain, il est présent dès la 8è semaine , alors qu’il n’a encore ni yeux ni oreilles. Notre peau protège notre corps contre les agressions mécaniques et les radiations du soleil ou de la lumière, elle comporte une grande densité de récepteurs sensoriels : 50 pour 1cm carré ! Cet organe sensoriel majeur est très complexe et il reçoit des stimulations de chaleur, de froid, de pression, de douleur, de tact ; elle est également un régulateur thermique et elle intervient aussi dans le métabolisme des graisses de réserve, de l’eau et du sel.
Rappelons nous que l’enfant ne peut pas survivre sans une stimulation tactile, alors qu’il peut survivre s’il a perdu tous les autres sens. La première stimulation vitale qu’il reçoit, hormis celles qu’il peut percevoir au stade embryonnaire, est celle des contractions utérines lors de l’accouchement. Il semble que cette brutale affluence de sensations du toucher a pour but de stimuler les fonctions végétatives, nécessaires à la vie de cet enfant. C’est très clair lorsqu’on compare ce qui se passe avec des enfants nés sous césarienne avant le début du travail : ils ont fréquemment des troubles respiratoires, du fonctionnement génital et urinaire, ainsi que de l’œsophage et de l’estomac. Ces handicaps peuvent être compensés par les caresses de la mère et l’allaitement au sein qui stimule chez les nouveaux nés le sens du toucher.
Don la peau, ce plus grand organe sensoriel, nous enveloppe et à travers elle nous commençons à exister et à découvrir. L’autre est là car on le touche. Tous les humains en cas de stress ou de bonheur, pour toute grande émotion, ont besoin de se prendre dans les bras, s’embrasser, se toucher. Le sens du toucher participe à la construction du moi.
Une psychologue qui dirige l’ Institut de Recherche sur le Toucher à l’Université de Miami, signale que l’isolation tactile menace les sociétés modernes. L’étude des comportements tactiles au sein de cultures différentes montrent la pauvreté de la relation tactile de la femme occidentale avec son enfant. On l’a su depuis que des anthropologues comme Margaret Mead, des psychologues, ont observé dans diverses cultures les manières de toucher et soigner les bébés. En résume, ils ont constaté que dans les cultures où l’enfant est en contact physique étroit avec sa mère, où il est bercé, enveloppé, les personnalités sont extroverties, les émotions visibles, et le rapport au corps harmonieux. Au contraire dans les sociétés où l’on isole les bébés pour dormir, où on ne les berce pas ou plus, où ils sont séparés du toucher constant des adultes, les personnalités se ferment, les émotions sont refoulées, il devient malséant de montrer ce que l’on ressent. La société industrielle, plutôt anglo-saxonne et puritaine en donne de bons exemples. Décrite ainsi c’est peut être une vision un peu caricaturale, mais n’empêche qu’il y a du vrai là-dedans. Le rapport au corps se fait par le contact aux autres et cela se met en place très tôt dans la vie.
Du sourire, du charme et de la séduction
Ninon de Lenclos fut une célèbre dame du 18ème siècle, qui avait encore des amoureux et des admirateurs à quatre vingt ans. On lui prêtait, même alors, une grande beauté, mais surtout et avant tout, un charme inoubliable et une intelligence toute en finesse. Nous avons là un bon exemple d’une beauté « vivante » de l’intérieur, âge et rides importent peu, il y dans la personnalité un feu, une empathie qui charment. Là est tout le mystère et la clé de la séduction : le charme.
C’est une denrée qui ne se marchande pas, les pots de crème ou le bistouri du chirurgien plastique ne peuvent pas le créer. Il est immanent et reflète la personne réelle. On naît souvent avec et notre éducation permet de le développer, mais il peut aussi s’acquérir plus tard dans la vie.
Le charme n’a rien à voir avec la beauté plastique, il est immatériel. C’est lui qui séduit, surtout lorsqu’il est inconscient. Le vrai charme n’est pas la lourde approche « charmeuse », du genre de la Cadillac de laquelle on a allumé tous les feux, ni la provocation « sexy », il s’agit d’une manière d’être et surtout d’une manière de concevoir la relation à l’autre. Et la séduction n’est pas dans l’apparence, elle est dans l’être.
Cela s’obtient en s’ouvrant aux autres, en pratiquant une empathie, c'est-à-dire une capacité de se mettre à la place de l’autre et d’imaginer ce qu’il ressent.
Mais avant tout, soyons nous-mêmes, ne nous pensons pas tout le temps en éternelle représentation, sur la scène du théâtre. Oublions ce corps avec lequel nous nous sommes réconciliées, pour vivre les choses de tous les jours et celles des évènements extraordinaires, sans entraves. Le plus important c’est la vie, pas le look.
Pire que belle. Est-il encore possible d’exister sans être Belle ou Beau ? Dr Jean-Claude HAGEGE, chirurgien esthétique - Paris
Question, je pense, volontairement provocatrice ; en d’autres termes : subissons-nous une dictature de la Beauté ? Beauté sans laquelle toute existence devient impossible ou tout au moins morne et insipide ?
Il est vrai que la lecture de certains magazines, la vue de certaines émissions de télévision et bien entendu l’observation de la Publicité, pourraient nous faire penser qu’il existe une véritable dictature de la Beauté. De plus, l’amalgame Beauté et Séduction sont parfaitement entretenus par la Production en général.
Mais la réalité est autre, dans nos cabinets, au cours de nos consultations, nous ne rencontrons qu’une faible proportion de femmes et d’hommes dupes de cette confusion Beauté et Séduction. En effet, seulement 10 % de nos patientes semblent subir une emprise de la Beauté, présentent une demande obsessionnelle de Beauté morphologique, et subissent plusieurs opérations, car elles sont rarement satisfaites.
Oui, ces patientes ou ces patients viennent nous voir avec des magazines, nous montrent la photo de leur star, à laquelle ils veulent ressembler. Il s’agit le plus souvent de personnes fragiles ou fragilisées à un certain moment de leur vie. Bien entendu, la vraie réponse n’est pas au niveau de la morphologie ou d’une quelconque opération de Chirurgie Esthétique.
Mais heureusement, pour 90 % de nos patients, la demande est bien différente. Ces femmes ou ces hommes veulent utiliser les moyens actuels de la Médecine, dans un désir de bien-être, ils veulent être opérés pour eux-mêmes ; la beauté des mannequins ou des stars ne les intéresse pas ; ils désirent tout simplement retirer ce qui les gêne, afin de retrouver un visage en forme ou un corps normalisé, en accord avec « leur intérieur ».
Et aujourd’hui, l’évolution des techniques permet de répondre parfaitement à cette demande.
Alors pour répondre à la question : "Est-il encore possible d’exister sans être Belle ou Beau", oui, bien entendu, cela est possible, car les demandes provenant de personnes fragiles qui investissent d’une manière démesurée dans la Chirurgie Esthétique, se font de plus en plus rares. Par contre, subir une Chirurgie Esthétique, non pas pour être « Beau », mais pour faire retirer ce qui gêne, afin de mieux exprimer sa propre personnalité, ce qui est la vraie place de la Chirurgie Esthétique, alors pourquoi pas ?
L’obésité n’empêche rien : un témoignage. Anne SILLINGER, Allegro Fortissimo - Paris
Je suis une obèse de 43 ans.
Longtemps, j’en ai terriblement souffert et puis, petit à petit la tendance s’est inversée pour devenir la source de belles révélations.
Aujourd’hui je peux dire que j’ai connu plus de bonheur dans ma vie de grosse que lors de mes périodes de minceurs.
Pourquoi ? Parce que, à la longue, ce n’est plus le poids qui a été le centre de mes préoccupations.
Je vais m’exprimer sur un thème qui me tient à cœur : la notion de beauté, en général certes mais tout particulièrement rapportée à la grosseur, vue comme une altération totale de séduction dans le monde occidental actuel.
Cela n’a pas toujours été ainsi.
Je suis convaincue que toutes les éventuelles conséquences sur la santé d’un poids trop important n’ont rien à voir avec la possibilité de plaire, ce qui me semble bien plus important que d‘être beau, pour avoir une vie relationnelle satisfaisante.
La question se pose : la beauté suffit-elle pour attirer les autres autour de soi et savourer une vie affective riche ?pour ma part la réponse est négative. D’ailleurs, qu’est-ce que la beauté ?
J’expose un court aperçu de mon parcours personnel si typique de ce qui déclenche un problème d’obésité sur quelques années. Accompagné d’une pression sociale et familiale nourrie de préjugés et de tabous, le tout m’a mené à une remise en cause douloureuse des valeurs apprises par mon entourage.
Petit à petit j’ai su m’en libérer d’une grande part.
L’essentiel de mon cheminement a été plus intérieur qu’extérieur et j’espère que cela se poursuit.
J’ai utilisé l’art et l’analyse ainsi que tout autre possibilité mobilisant ma vie intime comme un itinéraire de renaissance en y investissant l’immense énergie que j’usais à rendre mon corps conforme à des choix de mode superficiels. Le bilan étant que plus j’oppressais mon esprit et mon corps pour me rendre physiquement adéquate à ma société et aux idées des autres et plus l’un et l’autre explosaient et débordaient, tant en kilos qu’en dépressions de plus en plus amples.
Au fond, je pourrais presque rendre grâce à ce gros corps dans lequel je vis, d’avoir refuser de se plier à tant d’autorité violente et injustifiée. Plus fort que tout, il m’a rappelé à l’ordre et mis en évidence les aberrations que je lui faisais subir au nom de principes de beautés restrictifs. Il m’a ouvert la voie à une autre façon de voir la vie et de la prendre en main.
Grâce à tout cela, j’ai découvert bien des richesses sur les autres en même temps que sur moi. J’ai développé mon regard sur la beauté liée, non pas à ce qui s’en dit intellectuellement mais à ce qui se découvre quand on est en prise avec la vie réelle, en aimant « ce qui est » plutôt que « ce qui doit être ». Loin des certitudes subjectives et éphémères qu’on nous assènent.
Le grand passage, selon moi, que tant d’autres gens qui n’ont pas de problèmes de poids connaissent, étant à la fois, de restaurer l’estime de soi et de reconsidérer, avec plus de liberté, ces vérités stéréotypées qui nous ont, dès le début de notre existence, trop façonnés dans une direction unique et rigide.
Beauté, richesse, bonheur et tour de taille. Dr Gérard APFELDORFER, psychiatre - Paris (1)
La signification attribuée à l’apparence physique est différente selon les époques et les cultures. Dans la conception manichéenne, l’âme et le spirituel sont d’essence divine, tandis que la matérialité et le corporel sont d’essence diabolique. La seule beauté à prendre en considération est celle de l’âme. La beauté charnelle est diabolique. Elle engendre le péché en poussant les personnes qui en sont affligées à la vanité et leurs prochains à la concupiscence.
Dans la conception classique, celle de l’orthodoxie chrétienne, l’apparence physique est le reflet de l’âme. On est physiquement beau parce que bon, on est laid parce que mauvais. La beauté physique naturelle signifie l’innocence, la vertu, la bonté, la sérénité, l’intelligence et la bonne santé. La laideur corporelle trahit la méchanceté, la stupidité, la bestialité, est une anticipation de la maladie et de la mort. Cependant, la beauté obtenue par des artifices est une tromperie.
Ces deux conceptions sont fondées sur une conception dualiste, corps-esprit, de l’être humain. Cette conception est aujourd’hui en compétition avec une conception neuronale de la psyché, où c’est notre corps qui pense, à l’aide d’une machinerie constituée en dernière analyse de chair et de sang.
L’apparence physique n’a alors pas de signification, mais a une valeur. Dans une perspective inspirée du marxisme et de celle de M. Houellebecq, on peut dire que réussir sa vie consiste à accumuler du capital. Ce capital n’est plus seulement d’ordre pécuniaire, mais comprend la beauté, la minceur, la jeunesse, la santé, l’intelligence, la vie relationnelle et affective. Ces aspects du capital sont hérités ou bien proviennent du labeur, et sont partiellement échangeables entre eux.
La beauté et la minceur permettent d’accéder à la richesse : les personnes belles sont avantagées et améliorent leur niveau socio-économique par le mariage ou la réussite professionnelle.
La richesse permet en théorie d’acheter de la beauté. Elle donne accès à la chirurgie et la médecine esthétiques, aux spécialistes médicaux et paramédicaux de la nutrition, aux psychothérapeutes, aux coaches. Elle donne aussi accès à l’industrie cosmétique et pharmaceutique, aux instituts de beauté, aux salles de sport et de remise en forme.
La croyance selon laquelle « réussir sa vie consiste à accumuler du capital » aboutit à une conception boulimique de l’existence. Il faut toujours plus, et le « trop-plein » ne parvient pas à combler le « jamais assez ».
Mais cette vision capitalistique de l’existence tend à être supplantée par une perspective post-moderne, esthétique de l’existence, dans laquelle le bonheur ne provient plus de l’accumulation des différentes formes de richesse, mais d’un fonctionnement harmonieux, lui-même objet d’un travail, d’une maîtrise. Les différents domaines à considérer sont les plans corporel, comportemental (relationnel, sexuel), mental (psychoaffectif), et spirituel.
Ce passage d’une perspective quantitative à une perspective qualitative nécessite que les besoins fondamentaux soient satisfaits et au-delà. La croyance selon laquelle « une vie réussie obéit à un idéal esthétique » tend à devenir « toujours plus d’harmonie » lorsque la position esthétique est imparfaitement assumée.
Dans le champ de la minceur, on n’est jamais trop mince car on n’en finit pas d’accumuler du capital-minceur (perspective moderne), ou bien la faute esthétique que représente le surpoids oblitère les qualités de la personne (perspective post-moderne). L’échec pondéral signifie l’échec de la maîtrise du corps, de la direction de sa vie. Il est assimilé à un échec global de la personne.
En fait, l’existence est hasardeuse et il est faux de croire que l’individu peut en avoir la maîtrise pleine et entière ; le corps ne fait pas nos quatre volontés, il n’est pas aussi malléable qu’espéré. Si bien qu’espérer atteindre un idéal capitalistique et/ou esthétique met l’individu en situation d’échec.
C’est en aidant l’individu à s’insérer dans le tissu relationnel qu’on peut l’aider à échapper à ces croyances contraignantes. On l’aidera à améliorer ses capacités de séduction et à maîtriser ses talents empathiques.
La séduction est une forme de communication archaïque. Séduire, c’est mettre en place un leurre que l’autre nimbe de ses désirs. Ce leurre est constitué de son apparence physique mise en scène, de ses mimiques, de ses postures, des belles histoires envoûtantes qu’on raconte, voire de danses et de chansons. La séduction permet une emprise sur l’autre, est un comportement actif, s’apparente à un jeu, fonctionne dans l’instant, est donc toujours à recommencer et n’oblige à rien. Se sentir beau ou belle aide à séduire en augmentant l’estime de soi.
L’empathie est une forme de communication plus élaborée, qui permet de comprendre les sentiments et les points de vue de l’autre. Les relations empathiques fondent l’amitié, la compréhension mutuelle. Le système du don et de la dette, qui nécessite des capacités d’empathie, conduit à des relations qui se perpétuent dans la durée.
Ces deux systèmes de communication, qui se complètent, sont donc indispensables à une relation saine. Il est bon de séduire et de se laisser séduire, et à d’autres moments, d’établir des relations sur un mode empathique.
L’obèse n’ose pas se mettre en scène pour séduire, et ne se rend donc pas désirable. Il surinvestit la relation empathique afin de se faire accepter. Il a tendance à s’effacer au profit de l’autre : « Je ne suis rien, tu es tout ». Ou bien il a tendance à envahir l’autre : « je suis tout, tu es une partie de moi ». Dans les deux cas, la relation est déséquilibrée et instable.
L’entraînement aux habiletés sociales de la personne obèse comprendra un entraînement à la séduction, qui mettra l’accent sur le fait que la nature du leurre importe peu, que c’est la façon dont on le met en scène qui assure la relation d’emprise. L’entraînement à la relation empathique devra permettre d’apprendre à savoir donner et recevoir dans des proportions équitables.
(1) La plupart des idées développées dans cette communication sont reprises de : G. Apfeldorfer, "Les relations durables", Odile Jacob, 2004.
Page créée le 15 décembre 1999.
Dernière Mise à Jour le 18 nov 2008